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Full text of "Histoire de Genève : depuis son origine jusqu'a nos jours, suivie de la vie des hommes illustres qui y ont pris naissance"

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jUBRARY OF PRINCETON 




JUN 2 92005 j 








i 


THEOLOGICAL SEMfNARY 



BR 410 .T56 1833 
Thourel, Albin. 
Histoire de Genaeve 



Digitized by the Internet Archive 
in 2014 



https://archive.org/details/histoiredegeneveOOthou 



■:f 



HISTOIRE 

DE GENÈVE. 



GENÈVE. — IMPRIMERIE A. L. V1GNIER, 
maison rr. la. roST«. 



HISTOIRE 



DE GENÈVE, 



SON ORIGIiNE JISQU A NOS JOURS 



SUIVIE DE LA 



VIE DES HOMMES ILLUSTRES 



QUI ï OXT PRIS NAISSAXCE OU S Y SO>T RENDUS CKLIBRES. 



par X Sljourel 



De Montpellier. 



TOME II 



GENEVE, 



CHEZ I,. COLLIN ET C ,r , RUE DU RHONE, 
MAISON DE LA POSTE. 



1833. 



UBRARY OF PRINCETON 



Il im 9 û onnc 



TABLE DES MATIÈRES 



CONTENUES 

DANS CE SECOND VOLUME. 



QUATRIÈME ÉPOQUE. 



Chapitres Pages 

I er Du traite de combourgeoisie à la sentence de Payerne. 1 

II. Premières lueurs de la re'formation 67 

III. Adoption officielle de la reformation 128 

IV. Coup-d'œil sur la quatrième e'poque 155 

CINQUIÈME ÉPOQUE. 

Chapitres Pages 

I er Nouvelles hostilite's. — Les Articbauds. — Mort de 
Pierre de la Baume. — Ravages de la peste. — 
Calvin 169 

IL Emmanuel Philibert , duc de Savoie, recouvre une 
partie de ses e'tats. — Mort de Calvin. — Procès de 

Spifame. — Revision des e'dits (i55o, à i568) 220 

III. Coup-d'œil sur la cinquième e'poque 246 



TABLE. 



SIXIÈME ÉPOQUE. 



Chapitres Fages 

I rr De la révision des e'dits politiques et civils a la glorieuse 

nuit de l'Escalade 263 

II. Suites de l'Escalade. — Traite' de Saint-Julien. — Af- 
faire de Corsinge. — L'auditeur Sarrazin. — ■ Pre- 
miers symptômes de troubles politiques (de 1602 
à 1667) 399 

III. Re'sidens français. — Disputes théologiques. — Révo- 

cation de l'édit de Nantes. — Mouvemens populaires 

(de 1668 h 1707) 450 

IV. Coup-d'œil sur la sixième époque 471 



HISTOIRE 

DE GENÈVE. 



QUATRIEME EPOQUE. 

DISSECTIONS INTERIEURES, GUERRE, LUTTES 
POLITIQUES ET RELIGIEUSES. 

(de 1526 a 1535.) 



CHAPITRE I er 

Du traité de combourgeoisie à la sentence de Payerne. 

Depuis bien des années^ le désir de se voir al- 
liés aux Suisses était le vœu de tous les Genevois 
indépendans. Dès qu'il fut accompli , tout changea 
de face dans la ville : les fugitifs devinrent les re- 
présenta n s avoués de la cité; on célébra par des 
fêtes brillantes le triomphe des eidgnos, et les 
mammelus, inquiets sur leur avenir, ou persuadés 

TOM. II. 1 



1 HISTOIRE DR GENEVE. (l526) 

qu'en recourant au duc de Savoie , ils pourraient 
bientôt reconquérir leur ancienne position, prirent 
la fuite. Cependant ils s'alarmaient mal à propos , 
car leur tranquillité avait été assurée à la demande 
des députés de Berne et de Fribourg , par le Con- 
seil général , le jour même où le nouveau traité 
venait d'être consacré par la solennité du serment l . 
Malgré ces garanties , se reconnaissant trop cou- 
pables pour être pardonnés , ils s'éloignèrent, tou- 
jours plus animés contre leurs rivaux. 

Charles III, qui de tout temps s'était opposé à 
l'alliance, allait nécessairement éclater. On le pré- 
voyait. Aussi dès le surlendemain du jour où elle 
avait été conclue , le Conseil prit-il toutes les me- 
sures nécessaires de défense. On ferma cinq des 
portes de la ville , on plaça une védette au clocher 
de Saint-Pierre, on laissa les chaînes tendues même 
pendant le jour, on remplaça les traîtres absens 

1 Le Conseil général, où le serment fut prête' , s'était rassemblé 
le 12 mars i526 en présence des députés de Berne et de Fribourg. 
Noble Sébastien de Diesbach, portant la parole au nom de tous, 
dit, entr 'autres choses : Nous venons aussi pour vous faire assa- 
voir le bon vouloir que nosclits supérieurs ont de vous maintenir de 
toute leur puissance envers et contre tous , en vos libertés et fran- 
chises , et aussi en votre bon droict; voulant en ceste sorte vivre 
et mourir avec vous. Toutesfois vous prient que pour ce ne soyez 
que plus liumbles , plus sages et plus paisibles , ne voulant mal- 
traiter ceulx de celte ville , vos citoyens et bourgoys qui vous ont 
été contraires en celte affaire de bourgeoisie, mais les laisser pour 
tels quils sont: vous savez qu'il n'est Jamais si beau blé qui jiail 
toujours queuque ordeure , etc., etc. (registres des Conseils). 



(ï526) QUATRIÈME EPOQUE. 3 

par des conseillers d'un patriotisme éprouvé ; on 
s'arrangea enfin de telle façon qu'on put défier à 
l'avenir la force ouverte et la trahison. Les nou- 
veaux alliés , pour assurer de leur côté la tranquil- 
lité de Genève , y laissèrent quatre capitaines en- 
tretenus aux frais de la ville. 

Ce qu'on avait prévu ne tarda guère à se réali- 
ser : le duc cerna Genève de tons les côtés, et dé- 
pêcha des envoyés auprès de MM. des ligues, avec 
charge de n'épargner ni argent, ni prières, ni me- 
naces, et d'intriguer jusqu'à ce que le traité fût 
rompu. Charles demandait à MM. des ligues une 
Diète où il offrait de prouver que les Genevois 
étaient ses sujets , et que , d'après son traité avec 
les ligues, celles-ci n'avaient pu s'allier avec eux. 
Il espérait que les députés de Genève ne pourraient 
se rendre à leur poste sans tomber dans les em- 
bûches qu'il fesait dresser sur leurs pas. Sous ce 
rapport, son espérance fut entièrement déçue; 
car, malgré d'innombrables dangers, Besançon 
Hugues , Ami Girard , François Favre , Robert 
Vandel , Boniface Offischer, Pierre de la Thoy et 
plusieurs autres, triomphèrent de ces difficultés, et 
vinrent faire entendre à cinq Diètes successives le 
langage de la vérité et de la justice. Il croyait aussi 
que les Suisses ne balanceraient pas entre l'alliance 
d'un prince puissant et celle d'une ville telle que 



4 HISTOIRE DE GENEVE. (l52Ô) 

Genève. Sous ce rapport encore, il ne devait pas 
voir ses prévisions réalisées. 

Dans le premier moment , les démarches de 
Charles III avaient eu quelques succès; en effet 
les dix autres cantons, à sa sollicitation, blâmèrent 
hautement le traité de combourgeoisie que Berne 
et Fribourg venaient de conclure avec Genève, et 
envoyèrent des députés avec charge de les y faire 
renoncer. Dietrich de Endlisperg tenait Besançon 
Hugues au courant de toutes ces menées par sa 
correspondance , pendant qu'il éclairait sur les 
lieux mêmes la surveillance d'Ami Girard qu'on 
y avait envoyé. Ce dernier sentit si bien que Besan- 
çon était le seul qui pût mener les choses à bien, 
qu'il s'empressa d'ajouter ses instances à celles de 
l'avoyer de Fribourg. U Je vous assure , lui disait- 
<( il dans sa lettre , que les gens de monseigneur 
« n'épargnent pas l'argent , et qu'il se brasse de 
«grosses practiques., tant dans cette ville qu'à 
« Berne; combien que ce n'est que harquemye , 
(( néantmoins afin que abbrévions les choses , il est 
« de nécessité que veniez, tant pour répondre aux 
« mammelus que au marquis de Lullin, etc., etc. » 
Cet avis arriva à Besançon le samedi, veille du 
jour de Pâques , et le dimanche matin il était déjà 
à Fribourg où il avait sondé les dispositions des 
Conseils, et après en avoir instruit le syndic Jean- 



(l52Ô) QUATRIÈME EPOQUE. 5 

Philippe 1 , il se disposait à se rendre à Berne. Par- 
tout sur son passage , Besançon fesait renaître la 
confiance, et chacun des magistrats suisses qu'il 
approchait lui promettait en lui serrant la main 
de ne jamais abandonner la défense de sa patrie. 

Pour se faire une juste idée de l'obstination du 
duc de Savoie, dans son projet de rompre l'alliance 
de Genève avec les deux villes suisses , il suffit de 
rapprocher les dates des Diètes successives où il 
porta ses prétentions, dans l'espace de quelques 
semaines, sans les voir une seule fois favorable- 
ment accueillies. Une première Diète fut tenue à 
Lucerne; là rien ne fut résolu. Dans le commen- 
cement d'avril une autre fut convoquée à Berne , 
et celle-là condamna Charles III, qui , prétendant 
que l'influence du pays avait dominé les délibéra- 
tions, désira qu'une troisième Diète fût assemblée 
à Bienne, ville neutre. Il n'y fut pas plus heureux, 
et demanda à exposer encore ses droits devant une 
assemblée générale du corps helvétique à Bade. 
Condamné à Bade , comme à Berne et à Bienne , il 
osa encore demander une cinquième Diète à Berne, 
et se vit une quatrième fois déchu de ses ridicules 
prétentions. Pendantces interminables discussions, 

1 L'avoyer de Fribourg écrivit à Besançon le 26 mars 1D2G. Ami 
Girard lui e'crivit la lettre dont j'ai extrait ce passage le Jeudi- 
Saint (avril i526), à 9 heures du soir. Le dimanche, Besançon 
avait déjà vu les magistrats à Fribourg, et écrivit au syndic J. Phi- 
lippe (voy. la correspondance aux Archives et Gahffe). 



6 HISTOIRE DE GENEVE. (l526) 

Besançon Hugues semblait se multiplier : tantôt à 
Genève, tantôt à Berne , tantôt à Fribourg , il im- 
primait à la marcbe des affaires intérieures et des 
négociations , l'activité de son génie et le caractère 
décidé de son patriotisme. 

Cependant, grâces aux dispositions prises par 
le duc de Savoie , Genève se trouvait privée de ses 
approvisionnemens ordinaires. Il avait interdit à 
ses sujets d'y apporter des vivres. Les bannis Mam- 
melus , de leur côté , soulevaient les seigneurs des 
environs, et tous ensemble arrêtaient les vivres 
et les marchandises destinés pour la ville, quel- 
quefois même ils mettaient en prison les conduc- 
teurs. Charles ne se bornait pas à ce blocus. Il son- 
geait sérieusement à appuyer ses négociations 
d'une entreprise tentée à force ouverte ; c'est pour- 
quoi il avait fait publier dans ses états que ses su- 
jets eussent à se tenir prêts à le suivre. Toutefois il 
doutait de ses forces ; car il demanda par trois fois, 
sans l'obtenir, des secours au roi de France. Ce 
souverain , loin d'épouser sa querelle , lui refusa 
même l'autorisation de laisser servir quelques-uns 
de ses gentilshommes dans les troupes savoyardes. 
Aucun prince ne se souciait de se mesurer avec les 
Suisses depuis la chute du duché de Bourgogne , 
due au coup terrible qu'ils avaient porté à Charles- 
le-Téméraire. 

Si les Genevois étaient fatigués de ces conti- 



(l526) QUATRIÈME EPOQUE. 7 

nuelles alarmes, les Suisses ne l'étaient pas moins. 
Ils s'indignèrent surtout de ce que, jouant sur le 
sens d'un mot du traité qu'ils avaient contracté 
avec lui en iSog 1 , il voulait absolument trouver 
dans cette explication une consécration du prin- 
cipe de l'inadmissibilité des Genevois dans aucun 
traité avec eux. Ils résolurent donc de faire cesser 
à tout prix les mesures dont Genève était la vic- 
time, et, profitant du moment où le roi de France 
refusait son appui au duc, ils lui notifièrent qu'ils 
renonçaient au traité de i5og, jugé contraire à 
leurs libertés et franchises ; que du reste ils s'en 
tiendraient aux anciennes alliances, pourvu qu'il 
cessât d'inquiéter Genève et de poursuivre la révo- 
cation du traité de combourgeoisie de cette ville 
avec celles de Berne et de Fribourg 2 . Le duc fut 
effrayé d'une pareille démonstration , et se relâ- 
cha un peu dans ses persécutions. 

Au milieu des privations sans nombre que les 
citoyens avaient eu à supporter pendant l'état de 
siège , il était bien difficile qu'il ne se manifestât 

1 II était dit dans ce traite' que les habitans (incolœ) des pays du 
duc ne pourraient être compris dans aucune alliance avec les 
Suisses, et celui-ci prétendait que le mot incolœ voulait dire enclos 
en ses pays. 

2 C'est le 22 novembre qu'eut lieu cette déclaration portée en 
la sentence de la Diète de Berne. Il y était dit aussi que les Gene- 
vois pouvaient maintenir l'impôt qu'ils avaient établi sur le vin , 
leur ville étant une ville libre ; que la bourgeoisie restait irrévo- 
cable, etc. (registres des Conseils). 



8 HISTOIRE DE GENEVE. (l52G) 

pas une violente irritation contre les mammelus , 
présens ou bannis, qui n'avaient pas craint d'in- 
triguer auprès des Diètes suisses, et de solliciter le 
soulèvement des seigneurs des alentours de Ge- 
nève. Les Suisses ne cessaient d'intercéder pour 
eux; mais pour qu'on oubliât leurs fautes, il fal- 
lait qu'ils cherchassent à se rendre dignes de leur 
pardon. Il n'en était point ainsi : l'un d'eux surtout 
s'était attiré la haine générale, et par ses trames 
odieuses en faveur du duc, et par l'arrogance 
insigne qu'il affichait même depuis la chute de 
son parti. Les syndics laissèrent traîner en longueur 
le procès des autres mammelus, mais ils suivirent 
celui de Cartelier avec un zèle que ses crimes pas- 
sés ne justifient que trop. Ils avaient choisi le 
moment où l'ardeur du duc de Savoie s'était ra- 
lentie , grâce à l'énergique démonstration des 
Suisses et où Pierre de la Baume était dans son 
abbaye de Saint-Claude. 

A peine Cartelier fut-il emprisonné qu'il adressa 
une requête à levêque, et sollicita par d'autres 
voies la protection du duc de Savoie. Pierre de la 
Baume, s'il n'eut pas été attaché secrètement au 
parti de Charles III , n'aurait eu aucun intérêt à 
sauver le criminel; car en conspirant pour faire 
passer la souveraineté sur la tête de ce prince, il 
préparait évidemment la perte des droits de son 
église. Le prélat prit la chose tout autrement: il 



(l52Ô) QUATRIÈME EPOQUE. 9 

écrivit lettres sur lettres aux syndics. Tantôt c'était 
pour faire surseoir à l'instruction, tantôt pour 
envoyer un docteur sans l'avis duquel rien ne 
pourrait être fait , tantôt pour interdire de l'appli- 
quer à la torture, tantôt pour lui faire grâce avant 
sa condamnation 1 . Les syndics ne tinrent pas 
compte de toutes ces injonctions ; aussi fermes 
dans l'accomplissement de leurs devoirs que dé- 
cidés à ne pas violer eux-mêmes les prérogatives 
de l'épiscopat, ils instruisirent le procès sans tor- 
ture. Cartelier avoua ce dont on l'accusait. Il avait 
assisté au conciliabule du château des Troches , où 
la mort de Berthelier avait été résolue; il avait été 
trouver le duc à Saint-Julien pour l'engager à en- 
trer à Genève avec son armée, en i5ig; il avait 
contribué à la condamnation de plusieurs citoyens; 
il avait enfin commis plus de crimes qu'il n'en 
fallait pour le rendre dix fois coupable. Les syn- 
dics le condamnèrent à mort. Sa tête devait être 
fichée à un pieu, et ses membres écartelés. Ce- 
pendant l'évêque leur ayant fait remettre des let- 
tres de grâce, ces magistrats, esclaves d'un droit 
consacré par les franchises , imposèrent silence au 
peuple, qui demandait la tête de Cartelier, et 

1 On trouve aux Archives une quantité conside'rable de ces 
lettres. M. GalifFe a publie' les plus intéressantes. Leurs dates 
prouveront tout l'intérêt que l'évêque portait à Cartelier : elles 
furent e'crites les 25 de'ceinbre i5'26, 2, G, 8, i3, 18, 22, 24, 26, 29 
et 3o janvier 1527. 



IO HISTOIRE DE GENEVE. (l5a6) 

firent respecter la volonté du prélat , manifestée 
par un acte qui tenait à ses prérogatives. 

La cité tout entière peut s'énorgueillir de cette 
conduite digne et ferme. Les syndics, accablés de 
lettres par l'évêque^ avaient porté devant le Con- 
seil la question de savoir si l'on devait admettre la 
grâce avant le jugement : le résultat ne pouvait 
être incertain; l'unanimité voulut que justice fût 
laite 1 . Le peuple prouva encore par son attitude, 
au moment où la grâce fut remise, que Pierre de 
îa Baume avait été injuste à son égard , en suppo- 
sant qu'il pourrait bien exiger le supplice de Car- 
telier s'il était une fois condamné. Celui-ci fut 
néanmoins tenu de payer une amende considéra- 
ble, parce que la grâce ne s'étendait jamais aux 
réparations civiles. 

«Je ferai pendre, avec leurs lettres de grâce, 
(( les criminels condamnés par mes juges , » disait 
le duc de Savoie pendant son séjour à Genève. 
L'évêque laissait assassiner Lévrier, qui avait voulu 
soutenir l'autorité épiscopale ; et le peuple au pou- 
voir respecte le droit de grâce de Pierre de la 
Baume, alors qu'il s'exerce en faveur de l'un des 
principaux auteurs des maux de la cité ! Il a jugé , 
cela lui suffît^ parce qu'il tient plus à ses privi- 
lèges qu'à verser le sang de ses ennemis. Ce ne 

' Voir la correspondance de Pierre de la Baume (Archives et 
Galiffe , lom. n , pag. 399 à 417). 



(l52Ô) QUATRIÈME EPOQUE. II 

sont pas des victimes qu'il veut immoler sur la 
tombe de Bertheïier, il se contente de célébrer 
l'anniversaire de sa mort par de religieuses expia- 
tions 1 . Est-il mémoire de duc ou de prélat qui 
puisse soutenir de tels rapprochemens? 

Pierre de la Baume, dans toute cette affaire, 
n'avait été que l'instrument du duc de Savoie, 
contre lequel d'ailleurs il avait paru se liguer avec 
les citoyens dans plusieurs occasions récentes: la 
première au sujet de Dulcis, châtelain du vi- 
domne, qui avait relâché les yirisonniers confiés à 
sa garde j une autre fois, lorsque sur le bruit de 
la prochaine arrivée de Charles III et de la du- 
chesse il approuva la décision des Conseils, qui 
avaient résolu de ne pas les recevoir 2 . Enfin les 

1 A la séance du Conseil du 2.3 août 1 626 plus de cent citoyens 
exposent, par la bouche de J. Bally, qu'il y avait sept ans, à pa- 
reil jour , que BertheUer avait été décapité, pour le maintien de nos 
libertés, en cette ville à 4 heures de l'après-midi ; c'est pourquoi 
ils demandent qu'aujourd'hui à 4 heures on convoque une proces- 
sion générale, oh devront se trouver tous les prêtres, chanoines et 
religieux , les cloches sonnant , en mémoire et pour le salut de lame 
dudit BertheUer , mort pour la république , etc., etc. — Cela fut 
ainsi ordonne' (registres des Conseils, de Grenus). 

2 Ce qui a rapport à l'arrivée du duc et de la duchesse et aux 
faits reprochés à Dulcis se trouve dans les procès-verbaux des 
délibérations des Conseils , à la date des ?3 septembre et G octo- 
bre 1626 (registres des Conseils). Robert Vandel fut charge' d'ex- 
poser à révoque que dans l'état des choses on ne permettra pas 
que le duc entre k Genève, parce qu'il a l'habitude de ne pas en 
sortir sans y avoir occasionné quelque fâcheuse affaire; l'évoque 
approuva la résolution du Conseil. 



12 HISTOIRE DE GENEVE. (l52Ô) 

chanoines ayant refusé de payer l'impôt nouvelle- 
ment établi sur le vin, sur une invitation écrite 
du duc, Pierre de la Baume avait au contraire 
ordonné à son clergé de se soumettre à la taxe î . 
La faiblesse bien connue de son caractère fit vive- 
ment désirer son retour, parce qu'on espérait 
qu'en l'isolant de l'influence ducale il réparerait 
le mal que sa condescendance avait produit. Quel- 
ques démarches de Besançon Hugues ramenèrent 
facilement à rentrer dans Genève peu de jours 
après le dénouement du procès de Cartelier. 

Charles 111 savait aussi bien que les citoyens 
quelle était la facilité du prélat. Pour le replacer 
dans sa dépendance , il lui fit proposer une confé- 
rence amicale, où ils auraient essayé de s'entendre 
sur leurs droits respectifs. Dès que la Baume eût 
été auprès de lui , il se promettait bien de prendre 
des mesures telles qu'il ne pût désormais changer 
aussi promptement de résolution. Le rendez-vous 
était donné à Bourg en Bresse. Cette négociation 
ne fut pas tenue si secrète que les magistrats n'en 
fussent avertis. Sur-le-champ , reconnaissant le 
piège, ils se rendirent auprès de Févêque, et lui 
déclarèrent qu'ils s'opposaient formellement à 

1 Le 6 octobre l'évêque ordonne au clergé de se soumettre, 
malgré les insinuations des agens du duc , et le 10 on montre en 
Conseil une lettre du duc au chapitre dans le même sens : on en 
envoie copie à l'évoque (registres des Conseils). 



(l52G) QUATRIÈME EPOQUE. l3 

cette entrevue. Le prélat, frappé de la hardiesse 
de cette démarche, fit notifier son refus au duc, 
et se rallia à la cause populaire, du moins autant 
qu'homme de son caractère put le faire. 

11 paraît que l'esprit droit et élevé de Besançon 
Hugues avait produit sur l'évêque une impression 
assez forte. Il ne fit plus rien sans lui, et ne tarda 
pas à lui donner une preuve éclatante d'estime et 
de confiance , qui ne fut pas perdue pour la patrie, 
toujours présente à l'esprit de ce génie protecteur 
de Genève. Pierre de la Baume concéda le privi- 
lège de la pêche à Besançon pour le dédommager 
de la perte presque entière de sa fortune, épuisée 
par les dépenses immenses de ses voyages , de ses 
ambassades et des présens qu'il était forcé de ré- 
pandre, pour combattre à forces égales les intri- 
gues ducales. Bécompenser l'artisan du traité de 
combourgeoisie, c'était avouer le traité lui-même. 
Les termes de l'acte disaient plus encore. Besançon 
paraissait avoir agi en vertu d'instructions précises 
de la Baume. Pour obéir, porte l'acte, à la volonté 
et aux ordres dudit révérend seigneur 1 . Quelle dif- 

1 <( Depuis vingt ans en ça , porte encore cet acte, certains prin- 
« ces séculiers et autres du voisinage ont opprimé la ville , ses ci- 
te toyens et habitans, jusqu'à faire trancher la tête et verser le 

« sang de plusieurs. Commandable Besançon Hugues , animé 

« du sentiment de ses devoirs envers Dieu et de compassion pour 
« ses concitoyens, a quitté toutes ses propriétés pour recourir aux 
« M. S? et puissantes communautés voisines de la cité, et a exposé 



l4 HISTOIRE DE GENEVE. (^^^l) 

férence de ce langage précis avec les paroles cap- 
tieuses et entortillées du même prélat, lorsque, 
en présence des Baleyson et des Saleneuve , il pa- 
raissait comme un criminel au Conseil général, 
où ce traité de combourgeoisie fut accepté. 

Depuis que Besançon Hugues avait pris un aussi 
grand empire sur l'esprit de l'évêque , on ne tenait 
plus compte des injonctions du duc de Savoie, 
souvent même on ne prenait pas la peine de lui 
donner satisfaction . En effet plusieurs de ses lettres^ 
où il sollicitait pour les bannis, restèrent sans ré- 
ponse. La même cbose arriva lorsqu'il écrivit aux 
syndics qu'il venait de choisir pour vidomne le sieur 
de Bellegarde. On était si peu disposé à recevoir 
cet officier, qu'on s'arrangea de manière à pouvoir 
le remplacer dans ses fonctions judiciaires. Le Con- 
seil ordinaire s'assembla dès lors tous les jeudis, 

« sa propre fortune , en sommes considérables , et pendant long- 
ée temps , par le commandement de l'illustre révérend seigneur 

« susnommé' , et a pris tant de peine qu'il est enfin parvenu à 

« de'livrer la ville et les trois châteaux de ces violences et de cette 
ce tyrannie, et que Te'veque et prince a recouvre sa souveraineté', 

« précédemment de'cliire'e et presque entièrement ruinée ; que 

« cet homme probe et loyal y a épuise' son patrimoine et ses ri- 
« chesses , indépendamment des dangers auxquels il s'est ex- 
ce posé, et du péril imminent de sa vie, en combattant vaillamment 
« pour l'église. Toutes lesquelles choses sont des plus notoires et 
« plus claires que la lumière du plein midi , etc., etc. » {Archives 
etGaliffe). — Cette charte est du 12 juin iS2j. Cette libéralité 
ne dédommageait pas Besançon de tout ce qu'il avait dépensé 
pour Genève : à peine si elle put couvrir une partie des emprunts 
qu'il avait contractés en Suisse. 



(l52j) QUATRIÈME EPOQUE. l5 

comme tribunal de conciliation et d'arbitrage. Le 
châtelain Dulcis voulut insister pour avoir une ré- 
ponse à la lettre du duc relative au vidomne on 
le renvoya à l'évêque , c'était un refus de le rece- 
voir; car alors Pierre de la Baume ne fesait ni plus 
ni moins que ce que l'on voulait Cette attribution 
nouvelle , donnée au Conseil ordinaire , n'était 
pas le seul changement qui se fût opéré dans l'or- 
ganisation intérieure de la cité ; depuis le retour 
de Besançon Hugues, il existait trois Conseils: le 
Conseil ordinaire, celui des Cinquante et celui des 
Deux-Cents. Ce dernier avait pris naissance le 
jour où Besançon était venu faire son rapport sur 
l'alliance projetée. Cette institution exista de fait, 
et ne tarda pas à être légalement reconnue. 

Entraîné bien au-delà de ce que le duc eût pu 
lui pardonner, Pierre de la Baume se voua tout 
entier aux volontés des citoyens. Trop faible pour 
pouvoir s'appartenir à lui-même, il passa de la 
domination de Charles 111 sous celle de Besançon 
Hugues. Toutefois , en se mettant ainsi en état 
d'hostilité avec son ancien protecteur et maître , il 

1 Le i3 mai , le duc notifia la nomination du vidomne Bellegarde. 
On ne lui répondit pas. Le 25 juin, sur l'insistance de Dulcis, pour 
avoir une re'ponse, on lui dit d'aller la chercher chez l'e'vêque, 
parce que c'est à lui d'e'tablir le vidomne (registres des Conseils). 
Cette dernière délibération est indiquée , par erreur, au 25 juillet 
dans M. de Grenus , pag. i43 de ses Fragmens avant la Reforma- 
tien. 



l6 HISTOIRE DE GENEVE. 

cherchait à s'assurer un appui. Dans cette inten- 
tion , il ne vit pas de meilleur moyen que de s'al- 
lier avec les Suisses ; car eux seuls étaient redoutés 
de lui. Pour arriver à ce but^ il prit une résolution 
assez bizarre pour un souverain , celle de se faire 
recevoir bourgeois de Genève. Par cela même il de- 
venait allié nécessaire de MM. de Berne et de Fri- 
bourg, qui ne manqueraient pas de le défendre 
s'il venait à être attaqué dans sa personne, ou dans 
ses biens auxquels il tenait plus qu'à la vie. 

Besançon Hugues , l'ami et le confident du pré- 
lat ^ lui fit apercevoir tout l'avantage qu'il retire- 
rait de sa nouvelle qualité, et n'eut pas de peine à 
le résoudre à l'acheter par quelques concessions 
importantes. Il voulait profiter de ses bonnes dis- 
positions pour lui faire d'abord ratifier le traité de 
combourgeoisie , et pour le compromettre avec le 
duc de telle façon que tout espoir de réconciliation 
s'évanouit. Une pareille démarche, de la part de 
tout autre que Pierre de la Baume , lui eût acquis 
une grande popularité ; mais il la fit empreinte 
d'un caractère de bassesse et de pusillanimité qui 
en détruisit l' effet. On va en juger par le récit de 
ce qui se passa à la séance du Conseil général. 

La communauté se rassemble au lieu ordinaire, 
et plus nombreuse à cause du motif de la convo- 
cation. L'évêque s'y présente suivi de son Conseil; 
il s'assied à cette place que naguère il avait laissé 



QUATRIÈME EPOQUE. IJ 

usurper au duc de Savoie, et le voilà confessant 
tout haut, « qu'en s'opposant à la combourgeoisie,, 
« il n'avait nullement considéré le bien, l'honneur 
« et l'utilité qui en résulteraient pour ses sujets ; 
« mais uniquement son opinion particulière et le 
« désir de complaire à quelqu'un; qu'à présent il 
(( pense si différemment, qu'il a un grand désir de 
u s allier lui-même avec MM. des ligues, et qu'il le 
(( leur a fait témoigner par ses ambassadeurs ; mais 
« que, comme il apprend qu'il peut participer à leur 
« alliance par le moyen de celle de ses sujets il la 
« loue, approuve et ratifie , pour lui et ses succes- 
« seurs, dans tout son contenu. Et pour plus grosse 
« démontrance d'approbation, et afin qu'il puisse à 
« T avenir de ladicte combourgeoisie avec ceulx de 
« ladicte cité user, a prié les assis tans quils le vou- 
« lussent à bourgeois recevoir, promettant par sa 
« foi et son serment , justement se entretenir, main- 
« tenir, garder et observer tout et quant ce que en 
« bourgeoisie se doilt observer 1 . ))L'assembléel'ayant 
admis à la bourgeoisie^ il concéda aux syndics et 
aux Conseils de la ville le droit de connaître de 
toutes causes mues., et à mouvoir entre les citoyens 
et bourgeois , et de plus d'élire des arbitres pour les 
terminer souverainement sans procédures ni frais. 

1 Idem reverendus deinde rogat se ipsum recipi et acceptari in 
burgensem , qui libéré recipitur nemine contradicente , attenta pro- 
missione per eum factâ (registres des Conseils). 

TOM. II. 2 



l8 HISTOIRE DE GENEVE. 

Le Conseil général fut ensuite appelé à régula- 
riser les institutions nouvelles créées par la néces- 
site des temps. Ainsi Besançon Hugues fut reconnu 
abbé ou capitaine-général de la ville , ayant sous 
ses ordres les autres capitaines et dizeniers ; les 
attributions des trois Conseils furent fixées; on 
prescrivit aux citoyens de se réunir en armes sous 
leurs chefs au premier son de la cloche , les prêtres 
n'en étaient pas exceptés ; on proscrivit les quali- 
fications injurieuses de Mammelus et à'Eidgnos , 
et Pierre de la Baume approuva solennellement 
toutes ces résolutions en sa double qualité d'évê- 
que et de bourgeois 1 . 

Cependant le duc de Savoie , instruit de tout ce 
qui se passait à Genève par ses créatures et parles 
prêtres, fort irrités de ce que plusieurs d'entre 
eux étaient poursuivis criminellement par les syn- 
dics 2 , se préparait à renverser tout ce qui venait 
de s'accomplir par un de ces actes devant lesquels 
les souverains absolus ne reculent pas , quand il 
s'agit de ce qu'ils appellent leurs droits. Il ne s'a- 
pissait de rien moins que de faire secrètement en- 
lever Pierre de la Baume , Besançon Hugues et 
quelques autres citoyens. Après cette exécution , 
dont le dénouement promettait d'offrir un digne 

1 Procès-verbal de la séance du Conseil général du 25 juil- 
let 1527 (registres des Conseils, GalifFe,pag. 4 22 ^ toni.n). 
a Délibération du 18 juillet (registres des Conseils). 



(l5?7) QUATRIÈME EPOQUE. 19 

pendant à l'enlèvement de Lévrier, il se flattait de 
réduire facilement Genève. Heureusement cette 
machination infernale fut découverte. Besançon 
se contenta de prendre de sages précautions ; mais 
Pierre de la Baume, qui , vingt jours auparavant, 
jurait de ne jamais abandonner ses nouveaux com- 
bourgeois , de vivre et de mourir avec eux , fut 
frappé d'une telle épouvante, qu'il s'échappa de 
la ville pour se réfugier à Saint-Claude , laissant 
un billet sans adresse , pour assurer les Genevois 
qu'il ne manquerait pas pour cela à l'accomplisse- 
ment de ses devoirs l . Il ajoutait qu'il avait chargé 
Besançon de leur exposer les motifs de son départ 
précipité. 

Tout fait présumer que la véritable intention de 
Charles III était d'isoler seulement Pierre de la 
Baume de ses amis de Genève, mais de faire périr 
Besançon Hugues. Quand le premier se fut sauvé, 

' Voici ce billet : 

«J'ai charge' Besançon de vous dire les raisons pourquoi je me 
« suis absente' pour le pre'sent de ma cite'; non pour ce que je ne 
« veuille en temps et lieu rendre mon devoir à vous aider et de'- 
« fendre ; et m'avertissant toujours de vos occurrences, je m'es- 
(c saierai de vous y assister de tout mon pouvoir ; qui me gardera 
« de vous faire plus longue lettre. 

«Dès un lieu que je ne puis nommer, ce jour Saint-Pierre. » 
(i er août 1527.) 

On conçoit quel fonds on pouvait faire sur l'appui d'un homme 
qui, à la première menace du duc, fuyait sans trop savoir où il 
allait se réfugier. Les Genevois trouvèrent plus convenable de 
veiller eux-mêmes à leur propre sûreté' , et ils firent fort bien. 



20 HISTOIRE DE GENEVE. ( 2 $ 2 7) 

il n'en témoigna pas un grand mécontentement, 
parce qu'il était certain de le faire revenir à lui 
quand il le voudrait : il ne fut pas aussi généreux 
envers Besançon, qu'il fit épier, et qui n'échappa 
à cet infâme guet-à-pens que par un hasard ines- 
péré. Cependant Charles ne prétendait pas en 
rester là ; son orgueil s'irritait de voir une pe- 
tite ville comme Genève déjouer ses projets et 
braver son autorité ; une grave circonstance 
le pressait d'ailleurs de tenter de nouveaux et 
de prompts efforts pour la réduire; le parti des 
Mammelus , abattu depuis le traité de com- 
bourgeoisie , était , comme on le sait , composé 
des citoyens qui s'étaient donnés ou vendus à ses 
intérêts. Errant sans ressource, ils ne cessaient 
d'invoquer l'appui de leur protecteur, qui n'avait 
pas manqué d'intéresser en leur faveur MM. de 
Berne et de Fribourg 1 . Dans le premier moment 
on avait résolu d'instruire leur procès, mais on 
l'avait ensuite interrompu, afin de leur donner le 
moyen de se présenter et de se défendre : on alla 
jusqu'à leur offrir des sauf-conduits et de remettre 

1 Voici les noms des principaux fugitifs ; je les ai recherches 
avec soin dans les registres des Conseils pour donner une ide'e de 
l'importance de ce parti: Michel Nergaz, Bonier , Aquene'e, de 
Porta, de Lafontaine, Joly, Danel , Saint-Michel, Versonnex et 
ses deux fds, Frojon, Servant, Testuti, Rey, Vieux, André' Ger- 
vais, Biollesii, de Prato, Guiguet, Favre, Fusier, d'Espagne, Du- 
niont. du Banc, Bona, !Lucian, Millet, Vallet, André Gruet, Ros- 
set, Girard et Boudet. 



(l$2j) QUATRIÈME EPOQUE. 2t 

leur jugement à lévêque et à son Conseil , pourvu 
que les syndics pussent y assister. Charles leur re- 
commanda de ne pas se présenter. C'est un piège , 
leur mandait-il; attendez, et je vous vengerai. 
Toutefois à Berne et à Fribourg on commençait à 
apprécier à sa juste valeur la bonne foi du duc : 
aussi les magistrats de ces deux villes consenti- 
rent-ils à se rendre les arbitres de ce différend'. Ils 
entendirent les délégués du duc, de lévêque, des 
Genevois et des fugitifs, et rendirent une sentence 
aux termes de laquelle dix-huit des bannis furent 
condamnés à payer vingt mille écus d'or à la cité, 
en réparation des dommages énormes qu'ils lui 
avaient fait éprouver 1 . 

Les négociations relatives à cette procédure se 
suivaient au moment des entreprises tentées con-r 
tre l'évêque et Besançon Hugues : c'est donc dans 
le double but de les appuyer par une démonstra- 
tion armée et de se venger d'avoir manqué sa 
proie que le duc arma contre Genève. Besançon , 
en sa qualité d'abbé ou capitaine-général , imprima 
l'élan de son activité habituelle aux travaux de 
défense. Les syndics, le Conseil et la population 
tout entière le secondèrent merveilleusement. Au 
bout de quelques jours l'abattoir de Saint-Germain 

1 Cette sentence fut rendue à Berne le 25 août 1627 : elle est 
mentionne'e avec de'tails dans le procès-verbal de la de'libe'ratiem 
du Conseil du 27 août. Dans cette se'ance les envoyés de Genève 
firent leur rapport et lurent la de'cision de la Diète (registre* des 
Conseils), 



22 HISTOIRE DE GENEVE. ( l $ 2 j) 

et les prés du couvent de Palais étaient rasés et 
changés en retranchemens > les remparts étaient 
achevés, et la ville, approvisionnée d'armes, de 
poudre et de vivres, était à l'abri d'un coup de 
main. Tout cela s'opéra sans contribution forcée. 
Les citoyens y travaillaient de leurs bras, d'autres 
ouvraient généreusement leur bourse 1 ; car les 
traîtres de i5i9 n'étaient plus là pour semer la 
désunion, porter le découragement dans les es- 
prits, et livrer les portes à l'ennemi. 

Jusqu'ici le duc de Savoie avait espéré, qu'éloi- 
gné de Genève, Pierre de la Baume serait le pre- 
mier à tenter une réconciliation avec lui; il espé- 
rait aussi que la Diète de Berne prononcerait une 
sentence favorable aux fugitifs. Quand il vit que 
l'événement n'était pas conforme à ses désirs, il 
fit faire des ouvertures à l'évêque. Celui-ci ne 
manquait pas d'instruire Besançon Hugues et Ro- 
bert Vandel de toutes ces démarches , tant qu'elles 
se bornèrent à des mesures amiables. Mais bientôt 
le prélat changea de ton. Charles, connaissant son 
avarice, et fatigué de lui voir repousser ses avan- 
ces, confisqua, sans forme de procès, ses abbayes 
de Pignerol et de Suze. C'était porter à Pierre de la 
Baume le coup le plus terrible. A la nouvelle de 
cette persécution fiscale , un homme moins avide 
de richesses se fût contenté de l'épiscopat de Ge- 

1 Délibérations des 19, 23et25 août 1027 (registresdcs Conseils). 



(l52j) QUATRIÈME EPOQUE. 2:> 

nève et d'autres abbayes qui lui restaient, et que 
le duc ne pouvait atteindre. Loin de là la Baume 
expédia sur-le-champ des courriers à Genève et en 
Suisse pour conclure au plus tôt avec MM. des 
ligues un traité particulier de combourgeoisie. Le 
but de son insistance était trop évident pour que 
personne pût y être trompé. Les Suisses, déjà fort 
occupés alors des querelles de religion qui com- 
mençaient à diviser Berne et Fribourg , refusèrent 
d'entrer dans ses vues; vainement la Baume et les 
Genevois, à sa sollicitation, envoyèrent-ils ambas- 
sade sur ambassade; ils restèrent sourds, et ne 
voulurent à aucun prix s'exposer aux chances 
d'une guerre pour défendre les bénéfices d'un 
évêque catholique dont ils n'estimaient ni la per- 
sonne ni le caractère. Les Genevois écrivirent 
quelques lettres au duc de Savoie : elles ne produi- 
sirent qu'un peu plus d'irritation, parce que celui- 
ci, profitant de l'occasion, prétendait dicter des 
conditions que nul n'aurait osé proposer d'accep- 
ter. Pour qui connaissait Pierre de la Baume, il 
devenait positif qu'il se rangerait bientôt du parti 
de celui qui lui rendrait ses bénéfices l . 

Au milieu de ces négociations sans résultat, les 
Mammelus fugitifs n'avaient pas exécuté la sen- 

1 Voir les lettres de Pierre de la Baume à Besançon Hugues 
des 8, 11, i4, 23 août, 20 septembre, 2 , i4 » 20 et 00 octobre 1027 
(Archives), et les délibérations des Conseils des 12 et i4 septembre 
et 23 novembre 1527 (registres dos Conseils). 



^4 HISTOIRE DE GENEVE. (l528) 

tence de Berne. Besançon Hugues venait d'être élu 
syndic 1 , et sous son habile administration les af- 
faires de l'état prenaient une direction plus ferme 
et plus décidée. Il ne fallait pas moins pour dé- 
jouer les embarras que les fugitifs suscitaient à 
Genève. Menacés d'y voir leurs propriétés confis- 
quées et d'être condamnés à des peines exemplai- 
res à défaut de s'être soumis à l'arrêt du 23 août , 
comme ils en avaient pris l'engagement, ils s'avi- 
sèrent de recourir au moyen jadis employé avec 
succès en faveur de Pécolat, c'est-à-dire d'appeler 
devant le tribunal du métropolitain de Vienne. 
Mais ce qui était juste et légal pour Pécolat ne 
pouvait l'être en leur faveur. En effet Pécolat avait 
été distrait de ses juges naturels (les syndics) pour 
être livré à des juges constitués par l'évêque , et le 
métropolitain de Vienne avait le droit d'évoquer 
à lui ce qui ressortissait de la juridiction ecclésias- 
tique, tandis qu'eux, étant justiciables des syndics, 
ne pouvaient invoquer avec succès l'autorité de 
l'archevêque. 

Le métropolitain , tout disposé à complaire au 

1 II fut élu pour i528. Déjà par ses conseils on avait repris la 
procédure contre les fugitifs: voir les délibérations des 18 et 19 
septembre i52y. L'exaspération était telle contre eux, quel'onré- 
solut dans la séance du 28 novembre 1527 de ne pas laisser appor- 
ter à Genève le corps de l'un d'eux , qui était mort à Gaillard. On 
ordonna que puisqu'il n'avait pas voulu venir en ville vif pour se 
purger de ses crimes , il n'y viendra pas aussi mort (registres des 
Conseils). 



(l$28) QUATRIÈME EPOQUE. 25 

duc de Savoie, évoqua l'affaire, et le notifia aux 
syndics. 

L'indignation la plus vive se manifesta à Genève 
quand le peuple y vit affichées les lettres d'évoca- 
tion de la cour métropolitaine. On les arracha, et 
l'irritation était si grande que les prêtres , chargés 
de leur publication , furent forcés d'y renoncer 
sous peine de se voir exposés à être jetés au Pthône. 
Les syndics réunirent le Conseil général. Les mê- 
mes dispositions animaient la cité tout entière ; 
on résolut de ne tenir aucun compte des lettres 
de l'archevêque ; on écrivit à Pierre de la Baume 
pour qu'il ordonnât à son clergé de ne pas se mê- 
ler de cette affaire , et on défendit sévèrement à 
tout citoyen de prêter les mains à l'exécution des 
ordres de la cour de Vienne *. La prétention du 
métropolitain était insoutenable , surtout dans l'é- 
tat des choses qui permettait aux Genevois de ne 
passe soumettre à des mesures injustes, parce qu'ils 
auraient eu, au besoin, la force de se défendre. II 
voulut l'appuyer par l'emploi des armes canoni- 
ques , et lança des bulles d'excommunication con- 
tre eux et d'interdit sur leurs biens. Gn en rit, car 
la religion avait perdu son influence. Cependant 

1 On lut la bulle d'or à cette séance du Conseil général , et on 
ordonna de courir sus à ceux qui voudraient exe'cuter les lettres 
d'e'vocalion : c'était le 29 décembre 1527 (registres des Conseils, 
de Grenus). 



20 HISTOIRE DE GENEVE. (l528) 

cette folle mesure acheva de rendre l'autorité sa- 
cerdotale odieuse et ridicule. Il n'y avait désormais 
qu'un pas à faire pour s'affranchir du joug d'une 
foi religieuse, sous l'empire de laquelle les biens 
temporels et le salut des hommes dépendaient 
souvent du caprice d'un prêtre , dissolu dans ses 
mœurs, cruel dans ses penchans , ambitieux ou 
avare. Déjà le peuple ne s'inclinait plus devant les 
insignes du culte; déjà Baudichon et ses amis ré- 
pondaient aux excommunications de Vienne par 
des processions burlesques que le Conseil épiscopal 
fut seul à réprouver l . L'autorité de Charles III n'é- 
tait pas plus respectée ; en effet ses armoiries , gra- 
vées sur la porte du château de l'Ile , avaient été 
brisées , et toute sa puissance n'avait pu réussir à 
faire installer le vidomne qu'il avait nommé 2 . 

On se rappelle que le duc de Savoie , dans son 
désir de pousser les Genevois à faire quelque acte 
qui pût les faire considérer comme ses sujets , les 
avait souvent engagés à envoyer des députés aux 
états qu'il tenait dans les villes de son duché. Ja- 
mais on n'avait été pris à ce piège. Pendant les pre- 
miers mois de cette année , il n'avait pas commis 
contre Genève d'acte apparent d'hostilité, il crut 
donc que l'on y serait moins défiant, surtout d'a- 

1 17 janvier i528 (Flournois, de Grenus). 

2 C'est dans la nuit du 5 au 6 août 1627 que la pierre où étaient 
grave'es ses armes futbrise'e (Gautier). 



(l52§) QUATRIEME ÉPOQUE. 27 

près le motif de son invitation. Il s'agissait de raf- 
fermir la foi catholique é branlée par les éloquentes 
prédications du réformateur Luther et de ses ému- 
les. Il réunissait pour cela une nombreuse assem- 
blée, et priait les Genevois de s'y faire représen- 
ter. « Nous ne lui écrirons pas , répondirent les 
« Conseils , nous lui députerons encore moins ; 
[< quant à notre conduite intérieure , elle ne re- 
« garde que nous ; que le duc ne s'avise pas de 
« vouloir nous morigéner 1 ! » Cette réponse ne 
laissait plus d'espoir à Charles III ; aussi tourna- t-il 
ses vues vers Pierre de la Baume , dont la souve- 
raineté, moralement ébranlée, existait néanmoins 
comme un vieux monument dont on respecte l'an- 
tique splendeur, mais qui croulera au moindre 
choc. Jusqu'alors le prélat, soutenu par les Con- 
seils de Besançon Hugues , et plus* encore par l'es- 
poir de recouvrer ses bénéfices par l'intervention 
de MM. de Berne et de Fribourg , n'avait jamais 
voulu se reconnaître sujet de Charles III; mais il 
commençait à faiblir, parce que Pignerol et Suze 
ne rentraient pas sous sa main 2 . 

' Délibération du 7 février 1628 (registres des Conseils). 

2 Voici un fragment de lettre de l'éVëque à Besançon Hugues 
qui donnera une idée des démarches du duc et de la position de 
révêque : 

« Besançon , j'ai reçu vos lettres , et pour vous advertir de mes 
« nouvelles, M. de Montredel et M. Le Bailli de Châlon sont ve- 
« nus me présenter mes abbayes (de la part du duc) ; mais il veut 



2& HISTOIRE DE GENEVE. (l528) 

La moindre circonstance , dans de telles dispo- 
sitions , devait rejeter Pierre de la Baume dans les 
bras du duc. De nombreux événemens hâtèrent leur 
réconciliation. Les Suisses refusèrent de s'allier à 
lui, et les syndics firent mettre en prison deux of- 
ficiers épiscopaux, Piardi, juge des excès,, et Man- 
dalla, procureur fiscal, tous deux partisans des 
fugitifs, et persécutant de tous leurs moyens les 
bons citoyens 1 . L'évêquese plaignit fort durement 
du traitement un peu cavalier dont on usait à l'é- 
gard de ses représentans. Mais un acte d'une tout 
autre portée allait mettre un terme à ses irrésolu- 
tions. 

On était fatigué de voir les Mammelus bannis 
soulever contre Genève les inimitiés des seigneurs 
voisins, intriguer à Chambéry, en France, à Vienne 
et en Suisse, et se refuser obstinément à exécuter 
l'arrêt de Berne. Depuis leur fuite on n'avait rien 
fait, sinon de fermer leurs maisons et de casser 
leur bourgeoisie. La justice devait avoir son cours. 
Malheureusement on procéda à leur jugement, 
dans un moment où les esprits étaient encore ai- 
gris par les embarras que venait de faire naître 
leur appel devant le métropolitain. L'arrêt fut sé- 

« que je lui e'crive sujet, pour puis après avoir la loi de m'empoi- 
« gner au collet comme il a autrefois porte' parole, etc., etc. » 
(Archives, M. Galiffe). 

1 Voir les de'libe'rations des Conseils des i5 et 18 février, et les 
lettres de l'evêque des 18 fe'vrier, 9 et 11 avril i528 [Archives). 



(l528) QUATRIÈME EPOQUE. 2f) 

vère. Au lieu déporter la peine eapitale seulement 
contre les chefs de la faction , la sentence de mort 
frappa les quarante-quatre fugitifs I » Le peuple ou- 
blia, en rendant son jugement, que la liberté ne 
se fonde pas par des échafauds , et que les cruau- 
tés ducales n'étaient pas un exemple à suivre. Bien 
que tous les condamnés eussent pris une part ac- 
tive à la trahison , bien que les syndics et le Con- 
seil fussent compétens pour prononcer sur leur 
sort, bien que le crime de lèze-nation méritât 
une peine aussi sévère que celui de lèze-majesté , 
qui avait servi de prétexte au supplice de tant 
d innocens, le bannissement perpétuel eût été une 
peine assez forte pour inspirer une salutaire ter- 
reur aux traîtres. Il eût été d'ailleurs beaucoup 
plus politique de se contenter d'infliger cette peine, 
par la raison que les fugitifs avaient bon nombre 
de parens et d'amis dans la cité. L'arrêt de mort 
en fit autant d'ennemis irréconciliables du nouvel 
ordre de choses , et ceux dont la tête était ainsi 
vouée à l'échafaud inspirèrent dès lors plus d'in- 
térêt à leurs protecteurs. Toutes ces causes réunies 
placèrent Genève dans une position fort critique, 
l'évêque entra en arrangement avec le duc ; les 

1 La sentence ne fut prononce'e qu'après avoir e'te' soumise au 
Conseil ge'ne'ral et par lui renvoye'e à celui des Deux-Cents. Les 
délibérations eurent lieu devant les diffe'rens Conseils les 19, 20 
et 21 fe'vrier 1628 (registres des Conseils). 



3o HISTOIRE DE GENEVE. (l528) 

Mammelus, de leur côté,, appelant le désespoir à 
leur aide, reprirent avec acharnement leur sys- 
tème d'intrigues, de surprises, de pillage et d'as- 
sassinats. 

Pierre de la Baume fut le premier à se mettre 
en état d'hostilité. Ayant appris que le Conseil des 
Deux-Cents venait de commettre un syndic et six 
conseillers, pris en nombre égal dans les trois Con- 
seils, à l'effet d'administrer la justice civile deux 
foisparsemaine 1 , il prétendit que l'on usurpait les 
prérogatives de son église. On lui répondit que 
lui-même, au Conseil général, avait concédé ce 
droit à la cité,, qu'ainsi on ne s'en départirait pas. 
La Baume fit notifier des lettres d'inhibition , en 
dépit desquelles , et malgré les scrupules de quel- 
ques conseillers , le nouveau tribunal continua à 
siéger. Il fulmina alors une excommunication , et 
eut la douleur d'apprendre que les excommuniés 
rendaient la justice comme auparavant. 

Cependant Charles III voulait remplacer son an- 
cien vidomne de Verneaux. Une première fois on 
avait repoussé Bellegarde qu'il avait investi de cette 
charge, il la donna à de Loissey, et envoya des 
ambassadeurs à Genève pour y demander l'instal- 
lation de ce fonctionnaire. Sa lettre aux syndics 
laissait apercevoir ses vieilles prétentions de souve- 

1 Délibérations des 28 fe'vrier, 23 mars, 3 avril et i cr mai 1628 
(registres des Conseils). 



(l528) QUATRIÈME EPOQUE. 5l 

raineté. Il y employait le mot de sujets. Il s'attira 
ainsi une réponse peu satisfesante, et de tout point 
semblable à celle qu'on avait faite à Bellegarde 1 . 
Pour se venger de cette prétendue injure, le duc 
interdit au châtelain de Gaillard de procéder à au- 
cune exécution, tant qu'elle ne lui serait pas or- 
donnée par son vidomne. L'occasion ne tarda pas 
à se présenter, mais elle produisit un effet con- 
traire à celui que le duc s'en était promis. Il s'a- 
gissait de livrer au supplice un voleur condamné 
par les syndics. Le lieutenant du châtelain de Gail- 
lard, mandé à cet effet, exigea un ordre signé du 
vidomne ; deux jours après il réitéra son refus con- 
ditionnel devant le Conseil des Deux-Cents , qui , 
à son défaut, commit le Sautier 2 . Depuis lors on 
ne s'adressa plus au châtelain, et Charles III n'eut 
plus à Genève aucun fonctionnaire qui relevât de 
lui. On voit que la puissance des magistrats de la 

1 Délibération du 9 juin i528 (registres des Conseils). 

a Délibérations des G et 7 juillet 1028 (registres des Conseils). 

M. Lévrier place à cette époque un séjour de l'évêque Pierre 
de la Baume à Genève, et il rapporte que ce prélat, craignant 
quelques mauvais traitemens de la part des Eidgnos, s'enfuit delà 
ville , le jour de saint Pierre-aux-Liens. Je n'ai trouvé que dans 
les Chroniques la mention de ce voyage qui n*eut pas lieu ; car les 
registres des Conseils, complets pour cette année, n*en disent pas 
un mot, et nous avons aux Archives la correspondance de Pierre 
de la Baume qui nous prouve qu'il passa, l'année 1628 , à Saint- 
Claude , à Arbois, à la Tour-de-May ou à Salins. Ce qui explique 
l'erreur des Chroniques et de Lévrier, c'est que la fui le de l'évê- 
que, en 1627, avait eu iieu le jour de saint Pierre. Ils ont donc 
confondu. 



32 HISTOIRE DE GENEVE. (l528) 

cité s'accroissait aux dépens de celles de l'évêque 
et du duc , qui , cependant , ne négligeaient au- 
cun moyen de s'y opposer. Tels sont les avantages 
que recueille le peuple quand il est administré par 
des mandataires assez habiles pour faire tourner, 
au profit des droits de la communauté , même les 
persécutions. 

On devait s'attendre, de la part de Charles III, 
à quelque acte de vengeance , et l'on ne fut pas 
étonné d'apprendre qu'il venait de renouveler ses 
défenses d'apporter des vivres à Genève. On fut 
aussi informé de ses préparatifs hostiles, dont on 
s'empressa de donner connaissance à MM. de Berne 
et de Fribourg , en leur demandant de se tenir 
prêts à secourir leurs combourgeois. D'un moment 
à l'autre on allait sans doute être at taqués ; car 
un seul jour ne se passait pas sans alarmes , tant 
les circonstances étaient devenues difficiles. Tan- 
tôt c'était les seigneurs des environs , qui , sous la 
conduite de Pontverre , venaient piller et fourra- 
ger jusque sous les murs de la ville; tantôt c'était 
les émissaires ducaux qui donnaient l'assaut au 
château de Cartigny . Tout ceci restait en-dehors de 
la guerre sérieuse que l'on redoutait de la part du 
duc , et des intrigues de l'évêque , désormais ren- 
tré sous la puissance de Charles III qui lui avait 
rendu ses bénéfices. 

Bonnivard, prieur de Saint-Victor, que nous 



(l528) QUATRIÈME EPOQUE. 33 

avons laissé subissant une première captivité de 
deux années , fesait sa résidence à Genève depuis 
qu'il avait recouvré sa liberté. Son ancien dévoue- 
ment aux prérogatives de l'église avait suivi les 
mêmes progrès que ce sentiment avait faits chez 
les autres citoyens. Il n'était plus le défenseur des 
franchises, mais le zélateur de l'indépendance de 
Genève. Il l'a bien prouvé ; car pendant que le 
duc de Nemours sollicitait de lui la survivance de 
ses bénéfices en faveur de ce bâtard dont il voulait 
faire un évêque , il offrait à la cité de la rendre 
héritière de ses biens, à la seule condition de lui 
en assurer la jouissance. Cette offre fut acceptée : 
on lui fournit des secours; mais le château de 
Cartigny, compris dans les domaines du prieur, 
dix fois pris et repris , causa plus de troubles et 
d'alarmes que sa possession tranquille n'eût donné 
de revenus. 

A la faveur des troubles qui agitaient la Suisse , 
et d'après les inspirations du duc Charles , qui re- 
culait devant l'idée d'attaquer ouvertement Ge- 
nève , les seigneurs des environs , réunis aux ban- 
nis récemment condamnés, formèrent une ligue 
qui ne tarda pas à devenir célèbre par ses brigan- 
dages. Presque tous étaient nobles, et, dans leur 
orgueil , ils ne pensaient pas que personne pût ré- 
sister à leurs armes. Un jour, à table, ils parlaient 

des Genevois sur le ton insultant du mépris ; l'un 
tom. ir. 3 



34 HISTOIRE DE GENEVE. (l528) 

des convives , tenant à la main une cuillière de 
bois , s'écria , en la montrant à ses amis , qu'il ne 
fallait pas autre chose pour réduire les citoyens de 
la ville rebelle. Cette bravade fit fortune ; chacun 
des nobles ligués s'empressa de porter sa cuillière 
de bois en sautoir. Ces cuillières devinrent ainsi le 
blason , le sobriquet et le signe de reconnaissance 
de la confrérie. Dans des temps voisins de cette 
époque , une réunion de patriotes des Pays-Bas 
adopta le même blason. L'histoire, inflexible dans 
ses jugemens, ne met pas ces deux ligues en pa- 
rallèle ; car les gueux se battaient pour résister à 
la stupide tyrannie du fils de Charles-Quint , tan- 
dis que les gentilshommes de la Cuillière luttaient 
contre l'indépendance de Genève, en fesant à cette 
ville ce que nous appellerions aujourd'hui une 
guerre de chouans. 

Pontverre était le héros et le chef de la confrérie. 
Ce seigneur était le plus connu des gentilshommes 
de la Cuillière, parce qu'il se trouvait à la tête 
de toutes les expéditions. Il avait été convenu 
que la confrérie pourrait traverser Genève. De 
même les Genevois avaient la faculté de traverser 
les terres des conjurés , et Pontverre avait souvent 
traversé la ville suivi de quelques hommes d'ar- 
mes. Un jour il s'avisa de rudoyer un citoyen et 
de lui adresser des paroles insultantes pour Ge- 
nève. Le bruit de ces propos ne tarda pas à se ré- 



(l52()) QUATRIÈME EPOQUE. 35 

pandre; de sorte que Pontverre, repassant quel- 
ques jours après , fut vivemement apostrophé sur 
le pont du Rhône. Il voulut répondre , mais bien- 
tôt, attaqué de toutes parts, il dut mettre l'épée à 
la main pour se défendre. Enfin, reculant toujours 
devant les assaillans, dont le nombre allait crois- 
sant à chaque pas , il se réfugia dans la maison de 
Marin de Versonnex, où il fut tué l . Les syndics se 
hâtèrent de prendre des informations , dans le but 
d'empêcher que le procureur fiscal et l' officiai ne 
voulussent s'en occuper, et d'assoupir cette mé- 
chante affaire. Ils envoyèrent aussi des ambassa- 
deurs à MM. des ligues pour leur exposer la ma- 
nière dont les choses s'étaient passées , et répondre 
d'avance aux plaintes que les bannis et le duc ne 
manqueraient pas de porter contre eux. Le corps 
de Pontverre fut remis à M me de Brandis sa veu ve ; 
toutefois cet événement n'eut pas d'autre résultat 
que de rendre plus irréconciliables les Genevois et 
les gentilshommes de la Guillière. Ceux-ci jurèrent 
qu'à l'avenir ils mettraient à mort tous ceux de 
leurs ennemis qui viendraient à tomber dans leurs 
mains, et redoublèrent d'activité pour piller et 
dévaster tout aux alentours de Genève. Leurs atta- 

1 Pontverre s'était caché sous un meuble dans la chambre d'un 
nommé Fournier ; il blessa plusieurs personnes en se défendant , 
et reçut le coup de la mort le 2 janvier i52o, de 4 à 5 heures du 
soir (registres des Conseils). 



56 HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^ 2 9) 

ques étaient moins dangereuses qu'incommodes, 
en ce que , sans compromettre la sûreté de la ville, 
elles en détruisaient insensiblement les ressources 
et le bien-être. 

Ce n'était pas vainement que l'on avait sollicité 
des secours de la part des deux villes amies. Elles 
envoyèrent quelques compagnies, dont la présence 
servit plutôt à intimider l'ennemi qu'à le com- 
battre. En effet, dans plus d'une occasion, les ci- 
toyens, fatigués de la guerre de partisans qu'ils 
avaient à soutenir contre les gentilshommes et les 
bannis , voulaient aller les attaquer, et les Suisses 
les en empêchèrent, leur indiquant toujours la 
voie des négociations comme préférable à celle des 
armes 1 . Il n'en fallait pas moins payer les alliés, 
qu'on sollicitait vainement d'aller s'établir sur les 
terres du duc. 

Cependant des envoyés des villes de Berne et de 
Fribourg, auxquels se joignirent ceux de Zurich 
et de Baie, ouvrirent des conférences à Saint-Julien 
pour tâcher d'accorder le duc et Genève. Charles III 
continuait ses préparatifs hostiles, et la ville était 
dans la plus grande anxiété parce qu'elle récla- 
mait avec instance de Berne et de Fribourg des se- 

1 Le 7 février i52o, on voulait aller attaquer les ennemis à Gail- 
lard ; mais les Bernois et les Fribourgeois s'y opposent, parce 
qu'ils veulent attendre le résultat des négociations, et que d'ail- 
leurs il pleuvait (registres des Conseils). 



(l52g) QUATRIÈME EPOQUE. 5j 

cours plus considérables que les deux compagnies 
incomplètes qui y étaient déjà arrivées, et qu'on 
lui laissait peu d'espoir de les obtenir. Les envoyés 
allaient jusqu'à conseiller l'acceptation des condi- 
tions du duc, sauf à y revenir dans des temps plus 
tranquilles 1 . Tout cela n'ébranla pas les membres 
des Conseils. Ils opposèrent une résistance invin- 
cible à l'article de l'accord proposé, qui portait la 
révocation du traité de combourgeoisie , et leurs 
efforts furent couronnés de succès. Une trêve fut 
signée à Saint-Julien après de longues discussions. 
Aux termes de cette convention , les hostilités de- 
vaient cesser, les Genevois pouvaient désormais 
traverser les états du duc sans être inquiétés, 
avec réciprocité pour les Savoyards sur les terres 
de Genève ; tout ce qui avait été pris de part et 
d'autre devait être restitué, et le duc contribuait 
pour sept cents écus aux frais de déplacement des 
Suisses; enfin Berne et Fribourg se portaient fort 
de l'exécution respective de la trêve 2 . La publica- 
tion solennelle de ces articles releva le courage 
des citoyens , qui se plaisaient à y voir le gage cer- 

1 Le 21 février on lit en Conseil des Deux-Cents une lettre de 
MM. de Berne et de Fribourg , qui conseillent d'accéder aux ar- 
ticles proposés par le duc , parce qu'ils ne peuvent pas faire la 
guerre en ce moment (registres des Conseils, Flournois). 

a Ces articles furent publiés le 10 mars avec beaucoup de 
pompe. M. Lévrier dit, par erreur, que ce fut le 9 (voy. registres 
des Conseils). 



58 HISTOIRE DE GENEVE. ( l $ 2 9) 

tain d'une paix prochaine et une reconnaissance 
implicite de l'indépendance de Genève. Par un ha- 
sard singulier, sept cents Fribourgeois et près de 
deux cents Bernois arrivèrent le jour même de la 
publication. Ceci ne les empêcha pas d'exiger un 
écu d'or par tête; ce qui fait dire à l'un de nos 
chroniqueurs, qu'ils coûtèrent beaucoup et servirent 
peu 1 . 

Les auxiliaires suisses avaient à peine quitté Ge- 
nève , que les gentilshommes de la Cuillière re- 
commencèrent leurs brigandages. Ils avaient pris 
à leur solde des lansquenets étrangers et ne lais- 
saient pas passer un jour sans donner quelque 
alerte. Toujours repoussés , ils revenaient conti- 
nuellement à la charge. Un jour entr' autres, ils 
tentèrent l'assaut de très-grand matin ; mais le 
principal corps , qui devait décider du succès de 
l'entreprise, saisi d'une terreur panique, s'enfuit 
de Jargonant, où il était déjà arrivé ; le reste fut 
défait 2 . On célébra cette journée sous le nom de 
la journée des échelles, jusqu'à ce que la mémo- 
rable nuit de X escalade , illustrée par un fait d'ar- 
mes plus brillant , vint faire oublier ce premier 
anniversaire de la gloire nationale. 

Pierre de la Baume, rentré dans la possession de 
ses bénéfices, s'était raccommodé avec le duc de 

1 Flouvnois, aux notes de sou recueil manuscrit (Archives), 
- C'était le 25 mars i52<j. 



(l529) QUATRIÈME EPOQUE. 5iJ 

Savoie. Ce prélat, aussi irrité contre les Genevois 
que s'ils avaient eu des torts envers lui , ne crai- 
gnit pas d'encourager les entreprises des gentils- 
hommes de la Cuillière, pendant que lui-même 
écrivait d'ailleurs des lettres menaçantes à la cité. 
Quand Charles III se vit ainsi appuyé de l'évêque , 
loin de songer à couronner la trêve par un traité 
de paix, il recommença ses intrigues auprès des 
Suisses. Ceux-ci, divisés entre eux par les dissen- 
tions religieuses , étaient las d'avoir continuelle- 
ment à s'occuper de régler ces différends. Cepen- 
dant, pressés par le duc, ils envoyèrent des am- 
bassadeurs à Genève pour y accompagner les 
siens. Zurich, Soleure et Bàle, joignirent leurs 
envoyés à la députation des deux villes alliées. 

Les propositions dont les députés étaient char- 
gés furent d'abord communiquées au petit Conseil, 
à celui des Cinquante, à celui des Deux-Cents, et 
enfin au Conseil général. Partout elles furent 
repoussées avec indignation. Fallait-il s'en éton- 
ner? Sébastien de Diesbach portait la parole au 
nom de Berne et de Fribourg ; il ne donna pas aux 
Genevois le nom habituel et sacré de combour- 
geois , et il osait les engager de tout son pouvoir 
à rompre notre alliance avec les deux villes au 
moment où cette renonciation les eut livrés sans 
défense à la discrétion d'un prince ambitieux et 
cruel , outragé par leur résistance. Les Conseils ne 



4° HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^ 2 9) 

se contentèrent pas de prouver aux ambassadeurs, 
par la représentation des bulles impériales et des 
autres titres de la cité , que la souveraineté pré- 
tendue du duc de Savoie n'était qu'une chimère , 
et que Genève avait le droit de contracter de pa- 
reilles combourgeoisies ; ils adoptèrent des mesu- 
res énergiques, complément significatif de leur 
noble refus, et qui purent prouver aux Suisses que 
le caractère national des Genevois les rendait dignes 
d'être leurs alliés. Désormais il était interdit de 
parler de rompre le traité de combourgeoisie sous 
peine de mort. Le citoyen qui ne révélerait pas les 
trames ourdies dans ce but, et dont il aurait eu 
connaissance., recevrait trois traits de corde. Ces 
nouveaux crimes rendaient ceux qui s'en seraient 
rendus coupables justiciables du Conseil des 
Soixante et de celui des Deux-Cents l . Il ne fallait 
rien moins que cette unanimité de sentimens entre 
les Conseils et la cité, pour faire revenir les Suisses 
de la fâcheuse direction que les intrigues du duc 
avaient imprimée à la politique de leurs villes. 

1 Les ambassadeurs suisses de Berne, Fribourg, Soleure , Zu- 
rich et Bâle, arrivèrent à Genève le 20 mai 1529. Ils s'adressèrent 
le 21 au petit Conseil , et au Conseil des Soixante le 22; le 25, 
les syndics rendirent compte au Conseil des Deux-Cents , qui prit 
les résolutions dont je parle. Le Conseil général, réuni le 2 j , ap- 
prouva la réponse des Conseils et les peines prononcées contre 
ceux qui proposeraient de rompre le traité de combourgeoisie. 
Cette résolution fut prise, dit le re%\s\xe, par tout le Conseil gêne- 
rai unanimement, en levant les mains (registres des Conseils). 



(i52g) quatrième époque. 4 1 

Genève contenait bien encore quelques citoyens 
du parti ducal 1 ; mais la surveillance des magis- 
trats et l'imposant accord qui se manifesta pendant 
la discussion des articles de paix, proposés au 
nom de Charles III , les réduisit à l'impuissance la 
plus complète. Aussi n'osèrent-ils pas élever la 
voix contre les résolutions adoptées, qui allaient, 
par leurs résultats, fixer à jamais les destins de la 
cité. 

Pendant que les ambassadeurs suisses négo- 
ciaient ainsi dans les intérêts du duc, les envoyés 
genevois assuraient aux villes alliées que jamais 
on ne renoncerait au traité. Tant de fermeté , tant 
de constance dans le malheur finit par concilier à 
Genève l'estime des Suisses de Berne et de Fri- 
bourg. On ne tarda pas à en avoir la preuve; car 
peu de temps après la réponse faite à l'ambassade, 
ils envoyèrent deux capitaines chargés d'assurer 
que leurs concitoyens feraient au besoin le sacrifice 
de leurs personnes et de leurs biens pour la défense 
de la ville et le maintien de la foi jurée 2 . Toutefois 
les attaques du duc et des gentilshommes de la 
Cuillière ne discontinuant pac, on se vit encore 
f orcé d'envoyer à Berne et à Fribourg le vénérable 

1 Le G avril 1629 ou avait de'couvert quelques intrigues. Les 
mesures fermes que Ton adopta les déjouèrent (voy. la délibéra- 
tion de ce jour, registres des Conseils). 

a Procès-verbal de la séance des Conseils du 29 juin 1629 (re- 
gistres des Conseils). 



42 HISTOIRE DE GENEVE. ( l $ 2 9) 

Besançon Hugues, accablé d'années et de fatigues, 
et qui protégeait encore de son vieux dévouement 
l'existence du traité qui était son ouvrage. 

Ruinée par les subsides fournis aux troupes 
auxiliaires et par les dévastations d'une guerre de 
pillards, Genève se vit livrée , pour comble de 
malheurs, à une nouvelle invasion de la peste. 
Jamais ce fléau dévastateur n'avait frappé tant de 
victimes. Là, c'était les religieux de Rive, dont le 
couvent et l'église, encombrés de cadavres, étaient 
fermés par ordre des Conseils; ici, des maisons 
dépeuplées de tous leurs habi tans; plus loin, des 
pères , des époux , des enfans , arrachés à leurs fa- 
milles par la rigueur des arrêtés qui enjoignaient 
à tous ceux qui étaient atteints de la peste de sor- 
tir immédiatement de la ville; enfin , comme pour 
dominer cet effroyable tableau, les guets de la 
ville , dépouillés des robes de leur office , abattant 
et brûlant les misérables cabanes que les pestiférés 
avaient élevées aux Pâquis de Saint-Gervais , et, 
la pique à la main , chassant devant eux , comme 
un troupeau maudit, ces malheureux agonisans. 
Cependant ces hommes, qu'on envoyait à la mort 
sans soins > sans pitié, que dis-je! avec la plus 

1 Le 25 juillet i52g Besançon Hugues et Boniface Hoffischer 
sont e'ius ambassadeurs , et on leur adjoint plusieurs citoyens qui 
consentent à les accompagner a leurs propres frais (registres des 
Conseils). 



(l52g) QUATRIÈME EPOQUE. /fî 

atroce barbarie, étaient des citoyens, naguère 
honorés et aimés de tous ; mais la philosophie ni 
la charité n'exerçaient aucun empire sur une po- 
pulation désespérée , et l'homme frappé du fléau 
l'était en même temps du sceau de la réprobation : 
dès cet instant il n'existait plus pour lui ni famille 
ni patrie. 

Dans l'égarement frénétique où le désespoir 
avait plongé la population , aveugle elle cherchait 
dans des crimes imaginaires le secret des désastres 
qui la décimaient. Un misérable , nommé Caddoz, 
laissa tomber un jour un linge empreint de quel- 
que odeur fétide. Ce linge , ramassé par le peuple, 
fournit contre Caddoz le texte d'une accusation 
capitale. On répandit le bruit que cet homme je- 
tait ainsi dans la ville différens objets trempés de 
virus pestilentiel, afin de propager le mal. Bientôt 
ces premiers bruits devinrent des certitudes pour 
des esprits aigris et prévenus. Caddoz fut appliqué 
à la torture, et il y avoua tout ce qu'on lui dictait. 
La rumeur publique lui donnait pour complices le 
directeur de l'Hôpital et ses infirmiers ^ qu'on di- 
sait assez avides de profits pour hâter la mort des 
malades, et pour en augmenter le nombre, afin 
de vendre leurs dépouilles. Caddoz les accusa 
comme on voulut dans des révélations arrachées 
par la douleur. Tous furent condamnés au dernier 
supplice, et Genève catholique offrit au seizième 



44 HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^ 2 9) 

siècle un sacrifice de victimes humaines, comme 
la Grèce payenne en eût offert pour apaiser ses 
dieux. Mais pourquoi flétrir ainsi la mémoire de 
ce siècle peu éclairé , que le double frein de la re- 
ligion et des mœurs ne retenait plus, quand nous 
avons vu de nos jours de pareilles scènes se renou- 
veler dans la capitale du monde civilisé, lors de 
l'invasion du choléra, peste des temps modernes! 
Des malheureux 9 soupçonnés aussi de seconder 
par des empoisonnemens l'action dévastatrice du 
fléau, n'ont-ils pas été mis en pièces au milieu de 
Paris, à la face du soleil ! n'a-t-on pas laissé les 
chiens déchirer les entrailles des victimes encore 
palpitantes 1 ! Toutefois ces horribles exécutions 
n'ont été que l'ouvrage d'un peuple en délire, et 
non le résultat d'une sentence prononcée par des 
juges ; et loin de partager la déplorable erreur des 
coupables, un cri général de réprobation s'est 
élevé pour flétrir de tels crimes , symptômes afïli- 

1 On se rappelle qu'à Paris , au moment où le chole'ra fesait le 
plus de ravages , on répandait le bruit que des scélérats empoi- 
sonnaient les alimens. Plusieurs citoyens inofFensifs, sur des soup- 
çons injustes, furent impitoyablement massacrés. Un, entr'au- 
tres, tomba expirant sous l'arcade Saint-Jean, et pendant que 
des forcene's s'acharnaient sur lui , le chien de l'un des assaillans 
lui de'vorait les entrailles. Caddoz et ses pre'tendus complices no- 
taient pas plus coupables sans doute que les victimes de iS3'2 ; et 
je m'étonne que des auteurs éclairés aient conservé dans leurs 
ouvrages l'opinion des contemporains , évidemment due aux pré- 
jugés. 



(ï52C)) QUATRIÈME EPOQUE. 4^ 

p-eans de barbarie et de démoralisation. Enfin , au 
lieu de chasser les malades atteints du fléau, c'est 
dans le sein de leurs familles et de la cité, que le 
dévouement le plus admirable leur a prodigué les 
secours de Fart et les consolations de l'amitié. 

Depuis quelque temps Pierre de la Baume écri- 
vait aux magistrats de Genève avec une aigreur 
extraordinaire l . Bien qu'on tînt peu de compte 
de sa bonne volonté , cependant on eût vivement 
désiré de n'être pas en querelle avec lui; car les 
négociations avec les messieurs des ligues traî- 
naient en longueur^ et le duc de Savoie ni les 
gentilshommes ne respectaient plus la trêve de 
Saint-Julien. Quant à la police intérieure, elle 
ne pouvait être bien sévère; on riait tout haut 
des pratiques de la religion et de ses ministres, 
et si par hasard les magistrats voulaient punir 
les jeunes gens coupables de ces outrages, des dé- 
monstrations tumultueuses en assuraient l'impu- 
nité 2 . Besançon Hugues et l'écuyer Bagnie ten- 

1 Dans une de ses lettres, datée du 3 septembre 1629, Pierre de 
la Baume enjoignait aux syndics de se désister de tous actes de 
juridiction civile; il termine ainsi sa lettre: «Autrement, vous 
« déclarons ennemis , et d'employer toutes nos puissances , parens 
« et amis àvousde'faireetpunir del'oultrage que vous nous faictes, 
« en quelque lieu que soyez trouves. » {Archives). 

2 Le 4 janvier i53o on avait mis en prison quelques compagnons 
de Saint-Gervais. Leurs amis vinrent en troupe exiger leur mise 
en libertés Le 9, on re'solut de les mettre en liberté', en les préve- 
nant que s'ils y reviennent , on le leur comptera double (registres 
des Conseils). 



46 HISTOIRE DE GENEVE. (^g) 

tèrent une réconciliation entre la ville et son 
prélat; mais cette démarche n'eût aucun résultat. 
En effet , dans la même séance du Conseil des 
Deux-Cents, où ils rendirent compte de leur mis- 
sion, on résolut d'élire un lieutenant pour rem- 
placer le vidomne dont la charge avait été 
pendant plusieurs siècles le prétexte de tant de 
persécutions, et l'on lit choix de deux candidats , 
Richardet et Bâtard, parmi lesquels le conseil gé- 
néral devait être appelé à choisir *. Peu de jours 
après, Richardet fut élu lieutenant, Balard, Du- 
crest, De la Rive et Savoie, furent faits auditeurs , 
et on rédigea une sorte de code pour diriger ce 
nouveau tribunal dans l'administration de la jus- 
tice 2 . On voit que si le pouvoir spirituel de l'é- 
vêque était compromis , ses prérogatives tem- 
porelles allaient se perdant chaque jour. Que ne 
revenait-il défendre sa foi et les droits de son 
église ! 

On conçoit que Charles III ne dut pas appren- 
dre sans dépit ce qui se passait à Genève. Il ré- 
clamait le vidomnat, et écrivit à ce sujet aux syn- 
dics; mais on rejeta ses lettres, et on rédigea un 
acte authentique de cette courageuse décision 3 . 

1 Délibération du 12 novembre 1529 (registres des Conseils). 

2 Délibérations des 1 4 et 28 novembre i52o, (registres des Con- 
seils). — Cette institution remplaça celle provisoire, adoptée avec 
l'assentiment de l'évêque, en i528. 

3 Délibération du 1 1\ novembre i52o, (registres des Conseils). 



(l53o^ QUATRIÈME EPOQUE. /fj 

Cependant l'organisation des conseils s'établis- 
sait sur d'autres bases. Le Conseil des Vingt-Cinq 
ou Conseil d'Etat était ordinairement élu par les 
syndics qui en fesaient partie, et qui par consé- 
quent y exerçaient une grande influence. Pour 
obvier à cet inconvénient on décida que le Con- 
seil des Deux-Cents choisirait les membres du 
Sénat ou Conseil des Vingt-Cinq , et que celui-ci 
à son tour élirait les membres du Deux-Cents. 
On rendit aussi les charges de lieutenant et d'au- 
diteur incompatibles avec celles de membres du 
conseil ordinaire *. On remit enfin en vigueur 
l'édit par lequel il avait été interdit aux citoyens 
de se pourvoir ou de se présenter jamais en 
matière de procès civil, devant la cour apostoli- 
que ou devant l'official métropolitain de Vienne 2 . 
Toutes ces réformes purent s'opérer sans danger,, 
parce que la lenteur des négociations contre la- 
quelle on s'élevait, laissait quelque relâche à 
Genève. Son indépendance complète se légitimait 
en se perpétuant. 

Pierre de la Baume, tantôt ami apparent de 
la cité , tantôt son ennemi déclaré , ne cessait pas 
d'user de son droit de faire grâce. Jusque-là, 
on n'avait pas à se plaindre; mais il prétendit 
entraver la juridiction criminelle des syndics 

1 Délibération du 8 février i53o (registres des Conseils). 
a Délibération du 4 février i83o (registres des Conseils). 



48 HISTOIRE DE GENEVE. (l55o) 

par des mesures indignes du caractère d'un évê- 
que. En effet on avait fait emprisonner un ac- 
cusé auquel il s'intéressait; à titre de représailles, 
il fit arrêter deux Genevois sur ses terres de 
Saint-Claude, et signifia des lettres évocatoires 
de la cause commencée par les syndics l . On ne 
s'expliquait guère comment Pierre de la Baume 
élevait de pareilles difficultés: bientôt on resta 
convaincu qu'il cherchait à préparer au duc de 
Savoie un prétexte ou une occasion de reprendre 
les hostilités ; car on apprit que Charles III réunis- 
sait des troupes, et renouvelait les défenses d'ap- 
porter des vivres à Genève. Les gentilshommes 
de la Cuillière de leur côté, redoublaient d'au- 
dace, et venaient à tout instant exercer leurs 
rapines jusque sous les murs de la ville. 

La vengeance que Charles III avait tirée de 
Bonnivard n'avait pas encore assouvi la haine 
qu'il lui avait vouée. Il avait espéré que le prieur 
de Saint-Victor, corrigé par une captivité de deux 
années , ne s'aviserait plus de se mêler aux inté- 
rêts nationaux des Genevois. Voyant donc qu'il 
avait abandonné les débris de ses biens à la cité , 
qui , pour reconnaître son dévouement , lui fesait 
une pension 2 , le duc profita du moment où il dé- 

1 De'libe'ratior.s des 5 et 19 juillet i53o (registres des Conseils), 
a Outre la pension de trente e'eus que Ton fesait à Bonnivard, 
parce que le duc s'e'tait empare de tous ses be'ne'fices , il e'tait dans 



(l53o) QUATRIÈME EPOQUE. 4.Q 

sirait aller voir sa mère à Seyssel, pour lui faire 
oflrir un sauf-conduit par Bellegarde, ce même 
gentilhomme qui avait arrêté Lévrier, que le duc 
voulait faire vidomne , et qui alors était son plé- 
nipotentiaire aux conférences de Payerne. Bon- 
nivard entreprit le voyage, mais à peine engagé 
dans le Jura, il se vit attaqué par des hommes 
d'armes apostés tout exprès. Il crut d'abord pou- 
voir se défendre, mais bientôt accablé par le 
nombre, il fut arrêté et jeté dans un souterrain 
du château de Chillon, d'où il ne sortit qu'au 
moment où les Bernois conquirent sa liberté avec 
le pays de Vaud. 

Avant de venir au secours de Genève, sérieuse- 
ment menacée par le duc, l évêque et les gentils- 
hommes de la Cuillière , les Suisses voulurent 
tenter une négociation , et, à cet effet, ils envoyè- 
rent à Chambéry Praroman, Guglenberg, Kru- 
menstol, secrétaire, et deux autres ambassadeurs. 
Ces députés revinrent bientôt à Genève, où ils 
rapportèrent que le duc était fortement irrité de 
ce que , lorsque les habitans voyageaient en Sa- 
voie , ils mangeaient de la viande le vendredi , et 
cherchaient à ébranler la foi de ses sujets I : Évi- 

un tel état de gêne , que la ville était obligée de payer sa dépense 
et celle de son domestique , en attendant que Ton avisât à lui faire 
un meilleur sort (voy. la délibération du kj novembre i52Q,, 
registres des Conseils). 

' Séance des Conseils du 7 août i53o (registres des Conseils). 

TOM. II. 4 



5o HISTOIRE DE GENEVE. (l55o) 

déminent Charles III ne cherchait qu'un prétexte; 
dès lors il était inutile de négocier plus long-temps. 
On se prépara à une vigoureuse défense 1 . Toute- 
fois on n'était pas sans inquiétude du côté des 
Fribourgeois,, parce qu'on avait acquis la certitude 
qu'ils venaient de contracter un nouveau traité 
d'alliance avec le duc. Pour compenser ce qu'on 
regardait comme un abandon de leur part, on 
s'empressa de solliciter l'alliance de Zurich qui ne 
devait se conclure que plus de cinquante ans 
après 2 . MM. de Berne, Fribourg et Soleure, réu- 
nirent cependant une armée de quatorze mille 
hommes , qui^ sur les pressantes instances des en- 
voyés Vandelet Lullin, se mirent immédiatement 
en marche. Déjà les faubourgs Saint- Victor et 
Saint-Léger avaient été attaqués , et dans une 
vive escarmouche F ennemi s'était avancé jusqu'à 
la Corraterie. 

Aussi prompts dans leurs expéditions que bra- 
ves sur le champ de bataille, les alliés, sous les 
ordres de d'Erlach, de Berne, etdeSchewli, de Fri- 
bourg , arrivèrent presque aussitôt à Morges , où 

1 Dans le Conseil ge'ne'ral du 27 septembre i55o, on jura de 
vivre et de mourir pour la patrie , et on de'fendit de sortir de la 
ville sous peine de la vie et de la confiscation des Liens (registres 
des Conseils). Le 8 octobre on nomma le syndic Yuillet prevost : 
on lui donna quatre hommes pour saisir les de'linquans ; on fit 
faire des potences, etc., etc. (Idem). 

2 Voir les procès-verbaux des 9 et i4 septembre i53o (registres 
des Conseils). 



(ï55o) QUATRIÈME EPOQUE. 5ï 

ils s'arrêtèrent pour attendre le résultat des démar- 
ches que le duc eflrayé ne manquerait pas de faire. 
Certaine d'être secourue, Genève n'était plus dis- 
posée à traiter, et chaque jour au contraire ses 
troupes fesaient des excursions sur les terres de 
Savoie. Un jour entr'autres, cent cavaliers de ses 
compagnies fesaient des vivres à Meyrin, quand 
ils y furent surpris par huit à neuf cents Savoyards 
de l'armée du duc, auxquels s'étaient joints une 
centaine de Bourguignons, enrôlés par Pierre de 
la Baume. Le courage des Genevois s'accrut avec 
le danger ; au lieu de fuir, ils firent bonne conte- 
nance , et se battirent si bien qu'ils laissèrent qua- 
tre-vingts ennemis sur le carreau, et se firent jour 
à travers leurs rangs dispersés. Ils ne perdirent 
qu'un seul homme dans ce brillant fait d armes V 
Peu de jours après, la ville reçut dans ses murs 
l'armée suisse à laquelle on s'empressa de faire 
l'accueil le plus cordial 2 . Les gentilshommes de la 
Cuillière n'avaient pas eu de même à se féliciter 
du passage des Bernois et des Fribourgeois ; car 
ces seigneurs brouillons , signalés aux troupes 
suisses comme les adversaires les plus acharnés de 

1 Ce fait d'armes eut lieu le 8 octobre i53o (registres des Con- 
seils, de Grenus, Flournois, Lévrier). 

2 Cependant vu la pauvreté de la ville , qui ne pouvait payer et 
nourrir long-temps i4>ooo hommes, on pria les alliés d'aller 
vivre bientôt sur les terres du duc, ce qu'ils promirent ^registres 
desConseils). 



52 HISTOIRE DE GENEVE. (l53o) 

leurs alliés, virent leurs châteaux rasés et leurs 
terres dévastées. Ce désastre porta un coup terri- 
ble à leur parti. Il ne s'en releva jamais entière- 
ment. 

La guerre, déclarée entre Genève et le duc de 
Savoie, émut tous les cantons. D'un côté Berne, 
Fribourg et Soleure y prenaient une part active ; 
de l'autre Zurich, Baie, Schaffhouse, Yallais, 
Lucerne, Uri, Unterwald, Glaris et Schwytz l y 
dont les volontaires grossissaient l'armée auxi- 
liaire, s'entremettaient pour éviter une collision 
trop violente. Sur la sollicitation de ces derniers, 
on ouvrit des conférences à Saint-Julien. Le duc 
bornait ses prétentions du moment au rétablisse- 
ment du vidomnat et à la faculté de séjourner à 
Genève quand bon lui semblerait. La cité, au con- 
traire , ne voulait en aucune façon consentir au 
ré tablissement d' une charge avantageuse men t rem- 
placée , non plus qu'à une prérogative qui était un 
acheminement à toutes les usurpations 2 . On ne 
put pas s'entendre sur les bases d'un arrangement 
définitif, mais on réussit à conclure une trêve que 
le duc ni les Genevois ne pouvaient rompre sans 
encourir, le premier la perte du pays de Vaud, 

1 Ces de'putations arrivèrent à Genève les 11 et 12 octobre i53o 
(registres des Conseils, Rocea, Leclerc). 

a Dans la séance du grand Conseil du 16 octobre on résolut 
d'abandonner plutôt la ville que de laisser re'tablir le vidomnat (re- 
gistres des Conseils). 



t 



(l53o) QUATRIÈME EPOQUE. 53 

les autres la rupture de l'alliance avec Berne et 
Fribourg. Les différends furent ensuite renvoyés 
à la Diète de Payerne. 

Charles III n'avait pas pu faire autrement que de 
consentir à la trêve , parce qu'il était important 
pour lui de ne pas avoir sur les bras une armée 
de quatorze mille Suisses, pendant qu'il n'avait 
lui-même que quelques mille hommes mal disci- 
plinés. Il ne continua pas moins ses préparatifs ; 
son frère , devenu duc de Nemours , réunissait dix 
mille lansquenets à Montbeillard , et les gentils- 
hommes de la Cuillière cherchaient par le pillage 
et la dévastation à se refaire de la perte de leurs 
châteaux. 

Pendant les premières négociations de Payerne, 
les arbitres du duc et ceux de Berne et de Fribourg 
ne s'étant pas trouvés d'accord, on avait élu le 
comte de Gryère pensionnaire de Charles III , et 
celui-ci avait résolu toutes les questions en faveur 
de son protecteur. Cette sentence n était pas sou- 
tenable , puisque le duc y avait figuré comme juge 
et partie, aussi ne Finvoqua-t-il que faiblement. 
Dans le cours des conférences , les députés de 
Genève eurent assez d'habileté pour s'apercevoir 
que , s'ils se prêtaient à une transaction , leurs in- 
térêts pourraient en souffrir, tandis qu'ils ne dou- 
taient pas de l'exacte impartialité de MM. des li- 
gues , s'ils étaient appelés à prononeer comme ju- 



5/j HISTOIRE DR GEISfÈviî. (l55o) 

ffes et suivant la rigueur du droit. Forts de leur 
bon droit, ils demandèrent une sentence et non 
pas un accord. Tel n'était pas l'intérêt de Char- 
les IIÏ. Il le sentait si bien qu'il fit agir Pierre de 
la Baume auprès de Charles-Quint, afin que cet 
empereur, qui était son beau-frère, se proposât 
pour arbitre ou évoquât d'autorité la connaissance 
de ces querelles. 

Charles -Quint avait renouvelé, en faveur de 
Charles 111, la concession du vicariat de l'empire, 
dès lcrs son opinion ne pouvait être incertaine. 
On sait que ce souverain , jaloux de sa puissance, 
ne négligeait aucune occasion d'en étendre l'exer- 
cice. En conséquence il écrivit aux Conseils et à la 
cité des lettres où il demandait à juger la cause. 
Pierre de la Baume fit remettre ces lettres aux 
syndics. Le piège était trop grossier pour que les 
Genevois y fussent pris. On n'hésita pas à répon- 
dre à Charles-Quint qu'on ne pouvait enlever aux 
Suisses une cause qui leur était soumise depuis 
long-temps. Toutefois on lui écrivit dans des ter- 
mes respectueux, sans néanmoins adopter la qua- 
lification de sujets. Cette lettre honore les Con- 
seils , et donne une haute idée de leur fermeté et 
de leur habileté politique •. 

1 Lalettre de Charles V était date'e d'Augbourg, du 18 novem- 
bre i53o. L'empereur terminait ainsi sa lettre : « Ferons entendre 
k à Tamyabilile d'entre vous, et à l'appoinetcment des devant 



(l53o) QUATRIÈME EPOQUE. 55 

Depuis près de deux années , les difficultés qui 
divisaient le due , l'évèque et la cité, étaient dé- 
battues devant MM. des ligues. 11 n'était plus ques- 
tion de la sentence du comte de Gryère, et les 
préliminaires de Saint-Julien n'empêchaient pas 
un seul des inconvéniens de l'état de guerre. Les 
efforts tentés par les Bernois et les Fribourgeois , 

« dicts différends, de mode que ce sera au bien et repos de toutes 
ce les partis, et cognoilrés le désir et affections qu'avons que nos 
« vassauiv et subjects vivent et demeurent en paix , amictié et 
ce concorde , et nous faictes sur ce réponse. A tout chers et féaulx 
« notre seigneur soit garde de vous. » (Archives). 

Voici quelques passages de la réponse qu'avait re'dige'e Benoît 
Genoux, et qui fut adoptée sau f la qualité de sujets qu'il avait 
mise avant les signatures: « Votre sacrée majesté de sa grâce nous 
(f a ces jours envoyé des lettres pour desvoir céder auicuns diffé- 

« rents semblablement envoyer par devers votre majesté de 

« nos gens instruicts, et ayant charge corresjiondante. Sérénissime 
ce prince , il y a bonne pièce que pour l'entre lénement du bien , 
« auctorité, jurisdiction et franchise de notre redoubté prince et 
« de la cité de Genefve, avons supporté, par beaucoup de mo- 
cf lestes, revenans du côté de l'illustre duc, grands charges, frais 
« et dangiers de personnes ; et comme naguères fussions circuis de 
« gens d'armes ses subjects et oultrageusement assaillis , et toute- 
ce fois par le vouloir de Dieu et le bon et honneste secours des 
ce magnifiques seigneurs /.le Berne et de Fribourg, préservés de 
ce cette entreprise que pfustôt seroic attédiant à votre Excellence 
ce la réciter. Nous avons été d'accord, pourchassant ledict illustre 

ce duc de demourer desdicts différens et oultrages a la cognois- 

ce sance des cxcellens MM. des ligues ne savons bonnement 

ce comment voire ordre pourrions accomplir, etc., etc. » 

ce De Genefve , ce 9 e de dexembre i55o. 

« Vos très-humbles et très-obéissants , les Sindicqties , 
« petit et grand Conseil de la cité de Genefve. » 

(Archives) . 



56 HISTOIRE DE GENEVE. (l53o) 

pour amener les Genevois à se soumettre , avaient 
été sans résultat ; il n'était donc plus permis aux 
Suisses, choisis pour juges par toutes les parties, 
de différer plus long-temps la prononciation de 
leur sentence. Ils la rendirent en effet , et avec une 
impartialité remarquable. Ils reconnurent d'abord 
que les Genevois n'étaient pas sujets du duc de 
Savoie ; ils déclarèrent que le vidomnat devait lui 
rester, sauf les droits de l'évêque ; ils maintinrent 
irrévocablement le traité de combourgeoisie entre 
les trois villes, et comme Charles III, s'il n'avait 
pris une part ostensible aux attaques des gentils- 
hommes de la Cuillière , les avait du moins en- 
couragées et souffertes, ils le condamnèrent à payer 
sept mille écus à chacune des villes de Berne , de 
Fribourg et de Genève. Ils laissèrent Bonnivard 
en prison et les Mammelus en exil l . 

Charles III s'accommoda fort bien de la clause qui 
lui rendait le vidomnat, et il s'empressa d'en pro- 
fiter en envoyant à Genève un officier chargé de 
cet emploi ; mais on prétendit avec raison que 
l'exécution de la sentence ne devait pas être divi- 
sée , et qu'il n'y avait pas lieu à recevoir le vi- 
domne, tant qu'au préalable le duc n'aurait pas 
payé les sept mille écus alloués à la ville par la 
sentence , en dédommagement des pertes énormes 

1 La sentence de Payerne ft*t rendue le 21 décembre i53o (G au-, 
tier, Spon, Bonnivard). 



(l55l) QUATRIÈME EPOQUE. 5j 

qu'elle avait éprouvées. Ne retirant pas d'argent 
de ce côté, on se vit forcé d'épuiser les ressources 
que les désastres de la guerre avaient laissées ; mais 
la vente de l'argenterie des églises et des couvens 
ne suffît pas pour acquitter les sommes considéra- 
bles qu'on devait en Suisse, et l'on fut obligé d'en- 
voyer Besançon Hugues, Ami Girard et J. Lullin 
à Baie , où ils devaient chercher à emprunter 
quelques milliers d'écus. De là ils devaient se ren- 
dre à la Diète de Bade et y retirer l'expédition de 
la sentence de Payerne 1 . Tant de soins n'étaient 
pas inutiles, car le duc de Savoie avait envoyé des 
ambassadeurs à Bade , afin de faire interpréter à 
son gré quelques clauses de cette sentence. Ce 
prince voulait faire révoquer d'abord l'article par 
lequel il était condamné à payer les sept mille 
écus, et se faire dégager ensuite de l'éventualité 
de la perte de son pays de Vaud , dans le cas où il 
n'exécuterait pas la sentence. Sans faire de dé- 
marche officielle à ce sujet , Besançon négocia si 
habilement^ qu'il obtint l'expédition de l'arrêt de 
Payerne sans modifications. Les députés de Baie, 
ayant eu occasion de rencontrer ceux de Genève , 
leur firent une brillante réception, et leur offrirent 
de faire entre leurs deux villes un traité pareil à 
celui de Berne , Fribourg et Genève 2 . 

' Délibération du 17 janvier i55i (registres des Conseils, Flour- 
nois, Leclerc). 

a Tous ces de'tails sent extraits du rapport fait par les ambassa- 



58 HISTOIRE DE GENEVE. (l55l) 

Le traité de combourgeoisie , objet de tant de 
différends, n'avait été contracté que pour cinq an- 
nées. Par une singulière coïncidence , il se trouva 
n'être définitivement confirmé qu'au moment où 
il expirait. Il fut renouvelé sans peine et consacré 
avec pompe par la solennité du serment dans les 
trois villes 1 . 

Quelques désordres intérieurs affligèrent Genève 
à la suite des dangers sans nombre auxquels elle 
venait d'être exposée. D'un côté le vieux Besançon 
Hugues, idole de la population, était devenu l'ob- 
jet de la jalousie des syndics , qui le voyaient avec 
peine investi d'une grande autorité comme abbé 
ou capitaine-général , élu par une assemblée gé- 
nérale tenue au couvent de Rive 2 . D'autre part, on 

(leurs à la séance du Conseil du 16 février. Les intrigues du duc 
de Savoie m'ont paru devoir être signalées avec d'autant plus de 
soin qu'elles servent à faire mieux connaître tous les obstacles 
qu'avaient à vaincre nos ambassadeurs. Ceux-ci avaient si peu de 
ressources pécuniaires, que le rapport qu'ils firent nous révèle 
que Besançon, le principal d'entre eux, fut arrêté à Lausanne par 
l bôte chez lequel ils ne pouvaient pas entièrement payer leur 
dépense. Besancon s'était complètement ruiné au service de sa 
patrie. J'ai voulu aussi relever ces nouveaux détails, puisés dans 
le registre original et dans Flournois, parce que M. de Grenus, 
qui rapporte le procès- verbal de cette séance, n'en donne que la 
première et la dernière phrase. 

1 Le serinent fut prêté à Fribourg le 5 mars i53i, à Berne le 5 
et le 6, à Genève eu présence de Mullineu et Stiïrler de Berne et 
de Brandembourg , et de Guglemberg de Fribourg (registres des 
Conseils). 

2 Le 19 février les citoyens et bourgeois, rassembles au couvent 
de Rive au sou du tambour et de la trompette , élisent Besançon 



(l55l) QUATKIOIK ÉPOQUE. 5(J 

avait résolu de chasser de la ville tous ceux qui 
s'en étaient absentés pendant la guerre 1 » Enfin le 
vicaire et F officiai disputaient au lieutenant la 
connaissance des causes civiles 2 . Toutefois ces élé- 
mens de discorde furent bientôt dissipés, à la nou- 
velle des préparatifs du duc de Savoie qui semblait 
vouloir rouvrir la campagne. La plupart des bour- 
geois exclus furent réintégrés moyennant de fortes 
amendes , le Conseil général confirma l'élection de 
Besançon Hugues, et refusa la démission que les 
syndics offraient par dépit, et le vicaire, effrayé 
des injonctions du Conseil laissa le nouveau tri- 
bunal administrer la justice. Les soupçons qu'on 
avait cherché à élever sur le désintéressement po- 
litique de Besançon Hugues ne tardèrent pas non 
plus à se dissiper; car pour ne pas leur laisser de 
prétexte^ ce vénérable fondateur de l'indépendance 
de Genève se démit de tous ses offices , même de 
celui de capitaine-général, et renonça désormais 
à toute part à la direction des affaires de l'état 3 . 

abbé. Les syndics convoquent le Conseil ge'ne'ral pour le lende- 
main. Ce jour ils offrent de ce'der la place , et de'posent leurs bâ- 
tons. Besançon parle au nom des citoyens , et on résout que les 
syndics reprendront leurs insignes, que Besançon restera abbe', 
et Dadaz son lieutenant (registres des Conseils, Flournois). 

1 Délibération du 20 mars i53i (registres des Conseils). 

2 Délibérations des 20 janvier et 28 février i53i (registres des 
Conseils). 

3 Dans la séance du 20 août i53i , Besançon représenta qu'à 
cause de son grrand acre, du délabrement de sa fortune et des soins 



60 HISTOIRE DE GENEVE. (l55l) 

Cependant un orage terrible semblait menacer 
Genève. Charles III, suivi d'une foule de gentils- 
hommes et d'une puissante armée, s'approchait 
de ses murs. Les Conseils se réunissaient à tout 
instant, on réparait les fortifications, on achetait 
des armes , on s'exerçait aux travaux de défense 
d'une place assiégée, et la ville présentait plutôt 
l'aspect d'un camp que d'une cité. Les intentions 
du duc étaient manifestes , et le succès lui parais- 
sait assuré. En effet il était parvenu à décider 
les Bernois à souscrire à un traité pareil à celui 
que les Fribourgeois avaient consenti avec lui 
il y avait quelques mois. Il avait aussi perauadé à 
ces deux villes qu'il y aurait avantage pour elles 
à rompre celui qui les alliait à Genève; car le se- 
cours qu'elles pouvaient en espérer dans l'occa- 
sion ne pouvait entrer en parallèle avec les ressour- 
ces qu'il avait à leur offrir. Il s'arrangea donc de 
manière à se trouver à Gex avec ses troupes , au 
moment où les députés de Berne et de Fribourg 
arriveraient à Genève pour exiger impérieusement 
la rupture de la combourgeoisie. On conçoit que, 
serrée de près par son ennemi , et à la veille d'être 
abandonnée par ses alliés , Genève se trouvait à 
deux doigts de sa perte. Qu'on ne désespère pas de 

à donner à sa famille il de'sirait se de'mettre de tous ses ofliccs. 
J. Philippe le remplaça comme capitaiue-géne'ral (registres des 
Conseils, de Grenus). 



(l532) QUATRIÈME EPOQUE. Gl 

son salut ! il est sous la sauvegarde de la fermeté 
des citoyens, et de l'inébranlable fidélité des Suis- 
ses à leur serment. Heureusement pour les Gene- 
vois ils avaient à débattre leurs intérêts avec des 
ambassadeurs sans arrière-pensée. C'était de la di- 
plomatie populaire , et non pas de la diplomatie 
machiavélique,, telle que l'ont faite depuis, la civi- 
lisation des cours et le despotisme des rois. 

Avant que les envoyés de Berne et de Fribourp- 
fussent arrivés , deux résolutions importantes 
avaient été prises. Par la première tous les citoyens 
avaient juré de défendre la ville jusqu'à la mort; 
par la seconde il avait été irrévocablement arrêté 
de ne jamais se départir de la sentence de Payerne. 
Dès lors leur mission devait rester sans résultat. 
En effet Sébastien de Diesbach, et deux autres am- 
bassadeurs de Berne , trouvèrent le petit Conseil 
fort mal disposé à accueillir les propositions qu'ils 
venaient présenter à Genève. Vainement exposè- 
rent-ils que leur ville ne pourrait fournir aucun 
secours en cas de guerre, vainement s'étudièrent- 
ils à exagérer la puissance du duc de Savoie , les 
syndics restèrent inaccessibles à leurs prières et à 
leurs menaces. Devant le grand Conseil, ils ne fu- 
rent pas plus heureux ; ils voulurent tenter une 
troisième fois l'épreuve devant le Conseil général; 
mais ils purent juger, à l'énergique expression de 
la volonté de tous, que rien ne déciderait les Ge- 



62 HISTOIRE DE GENEVE. (l552) 

nevois à renoncer jamais à un traité qui seul les 
avait sauvés et seul devait les sauver encore. 
« Quelles difficultés, leur répondit-on, avons-nous 
(( à concilier avec le duc de Savoie ? A Payerne 
« tout a été réglé. Avec la grâce de Dieu nous 
(( paierons ce que nous devons , nous sommes 
(< prêts à vivre en paix avec ses sujets nos voisins. 
(( Nos seigneurs des ligues ont reconnu nos droits, 
« il est ainsi 9 nous ne voulons faire autre , et plu- 
k tôt mourir. » Les ambassadeurs furent si peu sa- 
tisfaits de cette réponse, aussi prudente qu'elle 
était digne et ferme, qu'ils répliquèrent aigrement: 
« Eh bien ! nous le rapporterons à nos seigneurs et 
« supérieurs ; par Dieu î ils feront ce qu'il leur 
« plaira *. » 

Plus les envoyés de Berne avaient mis d'obsti- 
nation à vouloir obtenir l'adhésion de la cité aux 
articles de paix qu'ils proposaient, plus le peuple 
avait déployé d'énergie. Chacun s'empressait de 
se rendre aux fréquentes réunions du Conseil gé- 
néral , dans lesquelles on jurait avec enthousiasme 
de ne jamais céder 2 , et le moindre citoyen prenait 

1 Ces délibérations eurent lieu les 7, 8 et 9 janvier i532 (regis- 
tres des Conseils). 

2 Le 2 janvier i552 les chefs de famille, assemblés à 7 heures 
du soir, jurent d'être loyaux à la ville , et de ne jamais renoncer à 
la bourgeoisie , à l'arrêt de Saint-Julien et à ta sentence de 
Payerne. Le 4 février serment de tout le peuple, qui promet, en 
levant les mains, de garder la bourgeoisie et les edils (registres 
des Conseils). 



(l532) QUATRIÈME EPOQUE. 63 

part aux grands travaux entrepris pour mettre la 
ville en état de défense x . Les magistrats secon- 
daient l'élan général. Que de progrès avaient fait 
l'esprit public et l'amour de l'indépendance et de 
la liberté depuis cette époque peu éloignée, depuis 
cette nuit fatale de 1D19 , pendant laquelle la tra- 
hison , divisant les Conseils et les citoyens, vendait 
à Charles III les clés de la cité, et livrait la tête 
des meilleurs citoyens à leurs bourreaux ! 

Bien que la triple réponse des Conseils leur lais- 
sât peu d'espoir de réussir jamais , rien n'ayant 
pu changer les dispositions des Genevois, les am- 
bassadeurs bernois revinrent à la charge peu de 
jours après , appuyés de quatre ambassadeurs de 
Fribourg. Ils pensaient que l'on se déciderait à se 
soumettre à leur volonté quand on verrait que 
l'on ne devait pas attendre de secours d'aucune 
des deux villes alliées. Les deux députations réu- 
nies se présentèrent d'abord au Conseil des Deux- 
Cents qui se référa aux précédentes résolutions. 
Le lendemain ils parurent devant le Conseil géné- 
ral. A peine avaient-ils commencé à lire leurs pro- 
positions, que de violens murmures vinrent té- 
moigner du mécontentement de l'assemblée. Tou- 
tefois le peuple, écoutant la voix de ses magistrats, 

1 C'est à cette époque que l'on continua les fortifications du 
côté* de Saint-Gervais en abattant les maisons qui étaient derrière 
cette église. 



64 HISTOIRE DE GENEVE. (l53s) 

se calma et consentit à les écouter. Ils exposèrent 
donc que le duc était prêt à faire la guerre à Ge- 
nève : que dans ce cas les Suisses ne consentiraient 
à fournir des secours que lorsque cette ville leur 
aurait payé ce qu'elle leur devait. Les députés de 
Berne affirmaient que , si Ton ne consentait pas à 
la transaction , ils renverraient les lettres de com- 
bourgeoisie et les feraient annuler judiciairement. 
Ces menaces furent loin de produire l'effet que les 
envoyés s'en étaient promis l , et ils se virent forcés 
d'aller apprendre au duc de [Savoie et aux deux 
villes que leurs efforts étaient inutiles. 

Hâtons-nous d'ajouter que le langage des Ber- 
nois et des Fribourgeois pouvait bien rentrer dans 
leur politique et dans leurs intérêts ; mais que , 
dans aucun cas , ils n'eussent failli à leurs enga- 
gemens. Ils sollicitaient la renonciation au traité 
de combourgeoisie , mais ils ne conçurent pas la 
pensée de le rompre tous seuls. Aussi quelle in- 
fluence immense n'exerça pas le sublime entête- 
ment des Genevois dans cette occasion solennelle. 
Leur avenir politique en dépendait. Ils eurent le 

' Les délibérations eurent lieu pour le Conseil des Deux-Cents 
le 7 lévrier i532, et le lendemain 8 pour le Conseil géue'ral (re- 
gistres des Conseils, de Grenus). 

Le 2i mai suivant, comme Ton ne portait plus devant le tribu- 
nal de Toflicial les appels de celui du lieutenant, on chargea deux 
conseillers du Conseil des Deux-Cents, deux autres du Conseil 
ordinaire et les syndics de juger ces appels {Ibid.). 



(l55^) QUATRIÈME EPOQUE. 65 

bon esprit de bien juger, et le danger qu'ils cou- 
raient, et le véritable caractère de leurs alliés. 
A quoi leur eût servi le refus de renoncer au traité 
de i526 si les Suisses eussent été moins esclaves de 
leur serment 1 ? Ces hommes se connaissaient bien , 
et devaient s'estimer au travers de tous ces démê- 
lés que leur suscitaient un prince absolu et un 
évêque astucieux. Dans leur sein battaient égale- 
ment des cœurs républicains, qui établissaient en- 
tre eux des rapports et des sympathies que les 
siècles postérieurs viendront nous révéler. 

Depuis cette dernière tentative , Berne et Fri- 
bourg n'essayèrent plus d'annuler le traité^ et se 
montrèrent au contraire toujours prêtes à l'exécu- 
ter. Charles III le jugea bien ainsi; car il redouta 
les dangers d'une guerre générale contre les Suis- 
ses s'il attaquait Genève , et, renonçant à son pro- 
jet, il se retira en Piémont où de nouveaux mé- 
comptes l'attendaient. La cité devait espérer des 
jours de tranquillité après d'aussi longues agita- 
tions. Mais le mouvement imprimé aux peuples, 
et qui venait de renverser les institutions politi- 
ques , allait ébranler la foi catholique et le trône 

' Il faut dire , à la louange des Genevois , que dans ce moment 
même, où ils e'taient le plus en danger, ils envoyèrent à Berne et 
à Fribourg les secours en hommes que ces villes leur deman^ 
dèrent. Yoir les délibérations des Conseils des 12 avril, 12 et 
i3 octobre i53i (registres des Conseils). 

tom. 11. 5 



66 HISTOIRE DE GENEVE. (l552) 

du successeur de Pierre. De long-temps encore 
Genève ne recouvrera ce repos nécessaire aux déve- 
loppemens de l'industrie et des arts, et aux pro- 
grès des lumières. 



(i53 2 ) 



QUATRIÈME EPOQUE. 



67 



xxx WWW XXX XXX WV W\ XXX W\ \V\ \\\ \X\ X W XXX XXX XX V XXX XXX XXX vxx 

CHAPITRE II. 

Premières lueurs de la re'formalion. 

Au sein de l'Europe agitée par des guerres pres- 
que continuelles, en proie à une démoralisation 
repoussante, mais déjà éclairée par ses malheurs, 
dominait encore le catholicisme. Non plus cette 
religion simple et touchante des premiers apôtres, 
méprisant les richesses, secourable au pauvre et 
à l'opprimé, corrigeant le riche et l'orgueilleux 
oppresseur, pratiquant la vertu et vivant dans 
l'humilité; mais la foi romaine, arbitre prétendu 
du sort des peuples et des rois, fi ère de ses céré- 
monies théâtrales, noyant sa morale sublime dans 
le dogme et les fantastiques créations des scolas- 
tes, élevant des milliers d'autels autour de celui 
du Rédempteur, et dont les ministres , depuis le 
successeur de Pierre jusqu'au moine le plus in- 
fime , se fesaient remarquer au milieu de tous 
par leur ambition, leur avarice, leur despotisme 
et le débordement de leurs mœurs. 

Les peuples ne sont pas impunément les témoins 



68 HISTOIRE DR GENEVE. (l532) 

de faits qui leur montrent les représentans de la 
Divinité , hideusement chargés de toutes les fai- 
blesses humaines. A Rome on a vu trois papes se 
disputer à la fois la thiare^ soulever des nations 
et des armées les unes contre les autres, lancer 
aveuglément les interdits et les excommunications. 
A Genève trois évêques ont attaqué le siège épisco- 
pal avec le même acharnement, et nous l'avons vu 
successivement occupé par des hommes immo- 
raux, astucieux , avares et cruels. Le clergé gene- 
vois ne se recommandait pas davantage par les 
vertus. Fier de ses prérogatives, il vivait dans la 
luxure et l'oisiveté, percevant sur les sueurs du 
pauvre le tribut destiné à l'enrichir; il se refusait 
à supporter les charges de l'état, assurait l'impu- 
nité aux crimes de ses membres, et fesait surna- 
ger ses richesses et son bien-être dans le naufrage 
des biens de la cité. Encore si , dans les grands 
dangers, on eût été assuré de trouver auprès de 
Févêque ou des prêtres un appui contre les enne- 
mis extérieurs ou des consolations spirituelles dans 
les grands désastres ! Cependant le siège épiscopal 
était debout; le clergé, morigéné par quelques 
leçons brutales, payait certaines charges, et jetait 
sa pelletée de terre aux travaux de défense de la 
ville. A ce prix on lui passait la débauche et la 
fortune ; mais on ne le respectait plus, et dès lors 
on pouvait prédire que sa chute était prochaine. 



(l522) QUATRIEME EPOQUE. G(J 

Une puissance toute morale ne peut se soutenir 
quand elle est tombée dans la déconsidération , et 
qu'elle a faussé sa mission en pratiquant les vices 
et les crimes au lieu des vertus. 

Il fallait toutefois, pour amener une réforme 
devenue imminente et nécessaire, la réunion de 
deux circonstances. Il fallait qu'une occasion fa- 
vorable se présentât, et qu'il se rencontrât un 
grand génie qui osât attaquer la papauté corps à 
corps, défier ses foudres, ses bùcbers et ses poi- 
gnards, et jeter les fondemens d'un nouveau culte. 
Hors de ce concours le catbolicisme eût triompbé ; 
car à défaut d'un digne apôtre les événemens fa- 
vorables se réalisent sans profit, et si le temps 
n'est pas venu, les plus grands génies périssent 
immolés par ceux qui ne les comprennent pas. 

Déjà dans des temps plus reculés la suprématie 
de la cour de Rome avait souvent été attaquée ou 
par des sectes religieuses, ou par la puissance 
temporelle des rois ou des empereurs, que les 
papes fesaient trembler sur leurs trônes. Vers la 
fin du 8 me siècle l'arianisme essaya d'élever son 
autel, et dans les premiers momens il eut assez de 
succès. Cette croyance eut des prosélytes à Genève, 
principalement sous les évêques Nicéphore , Tbéo- 
laste, Hormisda, Frater et Pallascus. Cependant 
les masses ne furent point entraînées dans le nou- 
veau culte. Le joug de la cour de Rome n'était pas 



70 HISTOIRE DE GENEVE. (l532) 

devenu insupportable : on ne persécuta pas les 
Ariens, et ils ne tardèrent pas à tomber dans 
F oubli, eux et leurs doctrines. Plus tard vinrent 
les Iconoclastes, dont les excès effrayèrent l'Eu- 
rope catholique ; on les combattit avec avantage 
en les signalant comme des hommes avides de pil- 
lage et de destruction : et ce reproche était parfois 
fondé, car ils comptaient dans leurs rangs beau- 
coup de gens qui cherchaient à mettre à profit le 
sac des églises. Ils soulevèrent d'ailleurs tous ceux 
qui avaient quelque vénération pour les saints. 
Leurs moyens violens étaient un gage de leur dé- 
faite. En effet, en matière de croyance religieuse , 
avant de porter les mains sur les objets dépendans 
d'un culte public, il faut détruire moralement le 
respect qu'on lui porte, ou bien attendre que le 
peuple l'ait d'avance repoussé. 

Vers le milieu du i2 me siècle s'élevèrent les Ca- 
thares et les Vaudois. Ces derniers, plus connus 
dans l'histoire sous le nom d'Albigeois, voulurent 
ramener le culte catholique à sa simplicité primi- 
tive. Le Saint-Siège, tout puissant alors, appela 
les princes voisins à une croisade contre eux. Des 
milliers de victimes périrent à cette époque , sans 
que pour cela la secte fût détruite. Les malheu- 
reux Albigeois échappés au massacre se réfugiè- 
rent en Lombardie, où ils fondèrent une église 
qu'ils nommèrent Française, et qui existait encore 



(l532) QUATRIÈME EPOQUE. 71 

au moment où éclata la révolution de 178g. Ge- 
nève fournit dans le temps quelques hommes pour 
se joindre aux croisés qui allaient exterminer les 
Y au dois. 

Jean IIus eut aussi son tour; mais lui-même et 
son parti furent encore écrasés par la puissance de 
Rome, et il ne resta d'eux que l'institution des 
Communes fraternelles , qui se rattachèrent à 
leurs principes. Celles-ci ont été remplacées par 
les associations des frères Moraves ou Hernuthers, 
qui fleurissent de nos jours à Zeist en Hollande et 
dans la haute Lusace. Jean Hus et Savonaroie 
périssant dans les flammes, et le résultat des con- 
ciles de Kosnits et de Bàle prouvèrent que l'Eu- 
rope n'était pas encore mûre pour la réformation. 
Cependant de toute part se répandaient avec ra- 
pidité des écrits satiriques qui couvraient de ridi- 
cule le papisme et ses ministres. Reuchlin, Erasme, 
Reineck et Huttin usèrent de cette arme avec suc- 
cès pour attaquer indirectement un ennemi qu'il 
était trop dangereux d'aborder de front. 

Si ces premiers coups, portés à la suprématie de 
la papauté par les sectes réformatrices , ne la ren- 
versèrent pas, ils l'ébranlèrent. Les souverains, de 
leur côté , osèrent souvent se révolter contre ses 
décrets dont un usage trop répété, et souvent in- 
juste, fit bientôt mépriser l'autorité. Nous avons 
vu des comtes de Genevois afficher la même au- 



72 HISTOIRE DE GENEVE. (l532) 

dace, et maintenir leurs usurpations en dépit des 
foudres du Vatican. 

Au commencement du i6 me siècle, comme nous 
l'avons dit, les choses étaient on ne peut mieux 
disposées pour une réforme. Les peuples se riaient 
des menaces de la cour de Rome ; le lien moral 
était détruit; et celui qui tenait encore au pouvoir 
temporel du pontife se trouvait si relâché^ qu'il 
semblait facile à rompre. Une seule chose restait 
dans toute son intégrité,, c'était l'orgueil du Saint- 
Siège , c'était ses prétentions dominatrices. On 
voit qu'il ne manquait qu'une occasion, c'est-à- 
dire un de ces événemens qui, en froissant tous 
les intérêts, appellent toutes les résistances. 

Si l'on consulte l'histoire des peuples, on y verra 
que la plupart des révolutions politiques ont éclaté 
à la suite d'embarras financiers. Tel citoyen qui 
resterait indifférent aux discussions de principes, 
est le premier à se révolter s'il s'agit d'un impôt 
onéreux; alors il raisonne, critique et court aux 
armes pour peu qu'il y soit poussé par un chef ha- 
bile ou par une imprudente agression. Les choses 
étaient dans cet état quand la cour de Rome, tom- 
bée au dernier degré de l'échelle du discrédit mo- 
ral , eut besoin de refaire ses trésors épuisés. 
Léon X occupait le siège. Ce pape possédait des 
qualités qui eussent fait honneur au chef temporel 
d'une monarchie absolue. Ami du luxe et des arts, 



(l532) QUATRIÈME EPOQUE. ^ 

il récompensait avec magnificence tous les hom- 
mes de génie. Alexandre VI et Jules II avaient dis- 
sipé les finances papales , ses libéralités avaient 
fait le reste , de sorte que , pour satisfaire à ses 
goûts, pour dominer avec éclat, et pour laisser, 
par l'achèvement de sa magnifique basilique de 
Saint-Pierre, un monument destiné à perpétuer 
sa mémoire, Léon X appela à son aide le commerce 
des indulgences, ressource féconde, souvent em- 
ployée par ses prédécesseurs. 

On publie la bulle du souverain pontife , qui 
annonçait à la chrétienté des indulgences pléniè- 
res , et soudain partent, dans toutes les directions, 
des moines qui vont exploiter cette mine, jadis in- 
tarissable. Écoutez ces courtiers impudens de par- 
dons spirituels! A les entendre, moyennant une 
légère somme, le fidèle peut racheter ses propres 
péchés et ceux de ses descendans pendant plusieurs 
siècles! « Dès que l'argent sonne, disaient-ils, les 
« ames pour lesquelles on achète des indulgences 
« s'échappent des tourmens de l'enfer pour aller 
« goûter les joies du paradis. Il n'est pas de crime 
« qu'elles n'effacent 1 ! » C'est ainsi que le domini- 
cain Tetzel et ses dignes émules prêchaient en Saxe 
sous la haute direction de l'électeur de Mayence, 
archevêque de Magdebourg. Le peuple, séduit 
par les extravagantes promesses de ces mission- 

' Chemnits. Examen du Concile de Trente. 



74 HISTOIRE DE GENEVE. (l532) 

naires, courait emplir leur caisse ^ et ceux-ci dissi- 
paient en excès dégoûtans une partie du produit 
de ce scandaleux trafic. Les hommes raisonnables, 
révoltés de pareils abus, ne manquaient pas de 
faire apercevoir à tous les turpitudes de ceux qui 
se disaient les apôtres du salut des hommes. 

Cependant vivait à Wittemberg un professeur 
puissant de raison, de fermeté, d'instruction, de 
résolution et d'éloquence. C'était Martin Luther, 
que Frédéric, électeur de Saxe, venait déplacer 
à la tête de l'université qu il avait fondée. Lu- 
ther avait jugé du premier coup d'œil l'odieux 
du nouvel impôt et l'avantage inappréciable que 
pouvait assurer à un génie réformateur la révéla- 
tion et la critique publique des turpitudes du mar- 
ché aux indulgences. Il monta en chaire , et tonna 
de toute la puissance de sa conviction contre les 
doctrines de Rome et la honteuse conduite de ses 
délégués 1 . Il alla même jusqu'à contester l'autorité 

1 Fra Paolo , Guichardin , Hume , Bossuet et Voltaire , ont don- 
ne' une cause abjecte et fausse au zèle anti-papiste de Martin Lu- 
ther. Ils ont avance' qu'il ne s'était soulevé contre l'autorité de 
Rome que parce que Léon X n'avait pas confie' à Tordre des Au- 
gustins, auquel il appartenait, la vente des indulgences. Deux 
raisons, données par Palavicini , Madame , Robertson , Secken- 
dorf, Lenfant et Chais, réfutent victorieusement cette opinion. 
En effet, deux ans avant la publication de la bulle des indulgen- 
ces, Luther avait professé des doctrines ennemies de l'ultramon- 
ianisme ; ensuite les papes n'avaient pas l'habitude de confier aux 
Augustins l'exploitation de ce commerce. 



(l55?,) QUATRIÈME EPOQUE. 7 5 

du pape. Le succès de ses prédications lut immense. 
Aussi ne tarda-t-il pas à lancer des thèses, où il 
formulait ses doctrines, en offrant de les soutenir 
dans une discussion publique avec qui voudrait 
accepter le défi. Ce premier manifeste de luthé- 
rianisme resta sans contradictions, et se répandit 
avec une rapidité effrayante pour le siège aposto- 
lique. Ainsi encouragé, Luther continua ses har- 
dies prédications, et, l'Évangile à la main, il y ra- 
menait le christianisme à l'austère et sublime sim- 
plicité de son origine. 

Léon X , qui jusque-là avait espéré que la doc- 
trine de Luther aurait bientôt le sort de celles qui 
l'avaient précédée , effrayé de ses progrès , lança 
contre lui une bulle d'excommunication, et fit brû- 
ler ses thèses. Luther ne se découragea pas. De 
son côté il brûla la bulle du pape à Wittemberg , 
et, poursuivant l'examen des dogmes du catholi- 
cisme, il proclama la suppression des vœux mo- 
nastiques, le mariage des prêtres, la communion 
sous les deux espèces et l'abolition du culte des 
images. Charles-Quint, prince trop éclairé pour 
épouser par conviction la querelle de Rome , crut 
cependant devoir céder aux pressantes sollicita- 
tions des légats , en citant Luther devant la Diète 
impériale de Worms , à l'effet d'y rendre compte 
de ses prédications. Celui-ci n'hésita pas à s'y ren- 
dre, malgré les déplorables souvenirs du supplice 



76 HISTOIRE DE GENÈVE. (l532) 

de JeanHus. Son entrée à Worms fut un véritable 
triomphe. Fidèle à l'apostolat qu'il s'était donné, il 
soutint ses opinions et se retira. Les légats conseil- 
laient de se défaire de lui; mais Charles-Quint, par 
respect pour sa parole impériale , engagée par le 
sauf-conduit accordé à Luther, peut-être aussi 
par la crainte de soulever le peuple dont il était 
l'idole, le laissa libre de revenir à Wittemberg. 
Peu rassuré sur l'avenir, l'électeur de Saxe, Fré- 
déric , lui donna un asile secret dans son château 
de Wartbourg , où il put braver dans la retraite 
l'édit impérial, qui le privait de tous ses privi- 
lèges et le mettait hors la loi. 

A côté de Luther se distinguaient deux de ses 
disciples, d'un caractère tout-à-fait différent. C'é- 
taient Carlostad etMélanchton. Le premier profita 
de l'exil de son maître pour se livrer aux excès d'un 
zèle bouillant , mais peu éclairé; ambitieux et im- 
prudent, il souleva les masses, qui, dociles à sa 
voix , renouvelèrent les dévastations des Iconoclas- 
tes. Il ne fallut rien moins que le retour de Lu- 
ther pour rétablir l'ordre et rattacher Frédéric à 
la ré formation. Carlostad vaincu se jeta dans la 
secte des anabaptistes; plus tard il se rallia à Zwin- 
gli. Il finit par tomber dans le mépris et mourut 
dans la misère. Toutefois Carlostad osa le premier 
se marier en dépit des canons. Il mit ainsi le pré- 
cepte de Luther en pratique; celui-ci ne tarda 



(l552) QUATRIÈME EPOQUE. 77 

pas à l'imiter 1 . Le second disciple de Luther était 
Mélanchton. Il écrivait comme Érasme , et prê- 
chait avec une onction toute évangélique les prin- 
cipes d'une morale douce , tolérante et communi- 
cative. L'étude et la bonté de son caractère le 
rendirent, sous plus d'un rapport, le rival heu-^ 
reux de son maître. Il y aurait injustice à ne pas 
lui attribuer une part honorable dans le succès de 
la ré formation. . 

Dès que les mariages de Luther et de Carlostad 
furent connus, la cour de Rome se récria contre 
l'audace insigne des nouveaux sectaires; mais tous 
ceux qui se marièrent à cette époque, et qui étaient 
dans les ordres , répondirent par la pratique des 
vertus domestiques aux reproches des catholiques. 
N'était-ce pas un argument sans réplique auprès 
d'ecclésiastiques qui, dégoûtans de luxure et d'im- 
moralité^ criaient au scandale à l'aspect du mariage 
que la loi du Christ n'avait point interdit. 

Cependant une multitude de sectes étaient nées 
dans les différens états de l'Allemagne. La guerre 
civile s'était allumée^ et Adrien VI , à son avène- 
ment au pontificat, trouva la réforme déjà bien 
puissante. Son premier pas dans la carrière fut une 
naïveté impolitique. En effet, il répondit à la re- 

1 Luther se maria le i5 juin i525 avec Catherine de Bore, re- 
ligieuse du monastère de Nimptschen. Il avait 45 ans. Devenu 
bientôt veuf, il ne se remaria pas. 



7$ HISTOIRE DE GENEVE. (l552) 

quête de la Diète de Nuremberg , dite la liste des 
cent griefs , par une bulle qui convenait de la dé- 
moralisation du clergé , tout en blâmant les opi- 
nions des réformateurs. Charles V avait paru, dans 
unepremière Diète qu'il réunit à Spire, pour y trai- 
ter des affaires de la religion, embrasser, sinon 
ouvertement , du moins par voie de tolérance , la 
cause des nouveaux apôtres. Malgré cesprécédens, 
ce prince, qui aurait pu , en se fesant le protecteur 
de la réforme, rendre tout son éclat à l'empire 
d'Occident et l'affranchir du joug des successeurs 
de Pierre, s'engagea dans une voie toute contraire. 
Il réunit une nouvelle Diète à Spire \ et y fit adop- 
ter une déclaration confirmative de celle donnée 
par la Diète de Worms. Cette résolution était loin 
d'obtenir l'assentiment unanime des membres de 
la Diète. Les dissidens rédigèrent une protestation 
contre la décision adoptée qu'ils disaient être sa- 
crilège et injuste. Les députés des quatorze villes 
libres impériales, et bon nombre de princes sou- 
verains allemands J entraînés par l'exemple de 
l'électeur de Saxe, signèrent cet acte, qui exerça 
tant d'influence sur les destinées du culte fondé 
par Luther. Dès lors on commença à donner le 
nom de protestans à ses partisans. On s'est beau- 

1 La première Diète de Spire eut lieu le 25 juin i526; la se- 
conde eut lieu le i5 mars i52q. Les depute's impériaux y enjoi- 
gnirent aux états de prendre la de'cision qu'ils apportaient au 
nom de l'empereur. 



(l552^ QUATRIÈME EPOQUE. 

coup étonné, et avec raison, du parti qu'avait 
adopté Charles V. Comme souverain d'états im- 
menses, il fut facile de lui persuader que sa puis- 
sance recevrait un coup terrible de l'émancipation 
religieuse de ses peuples. Le catholicisme, ennemi 
de tout examen, plie les hommes aune soumission 
aveugle, il s'allie avec leur ignorance, et l'argu- 
ment présenté à Charles V était spécieux ; car ses 
sujets, s'ils brisaient le joug d une croyance et 
d'une foi jusqu'alors réputées supérieures aux trô- 
nes temporels, pouvaient aspirer bientôt à la 
même liberté dans l'ordre civil. Des exemples 
contemporains lui prouvaient d'ailleurs que la li- 
berté ^ l'indépendance et les lumières tendaient à 
se prêter un invincible appui. Ne voyait-il pas les 
princes allemands, sujets constamment rebelles de 
l'empire, et les villes libres, lever les premiers 
l'étendard contre la bannière romaine ? ne comp- 
tait-il pas dans les rangs des protestans les hom- 
mes les plus instruits et les plus éloquens? Jusque- 
là la puissance des monarques , liée à celle du 
siège pontifical , restait incontestée ; que devien- 
drait-elle si tout, jusqu'au culte, était remis en 
question ? Telles étaient les craintes que les légats 
firent partager à Charles V. Il ne vit pas que la 
cour de Rome et les prêtres invoquaient, au nom 
de la religion, l'égide des puissances de la terre, 
lorsque leurs abus , leurs excès et leurs déporte- 



80 HISTOIRE DE GENEVE. (l532) 

mens étaient seuls attaqués. Les réformateurs pui- 
saient dans cette haute vérité, et dans l'entêtement 
du clergé , une force qui devait leur assurer la 
victoire. En effet ils exposaient franchement leurs 
doctrines et appelaient de toutes leurs forces leur 
discussion publique. Le peuple écoutait., et son 
jugement ne manquait jamais de donner gain de 
cause à ceux qui dépouillaient le christianisme de 
ses abus et de tout ce qui, grâce à des institutions 
purement humaines, en avait altéré le sacré carac- 
tère. 

La résolution de la Diète de Spire effraya d'abord 
et l'empereur, dont la volonté avait été suivie, et 
les auteurs de la protestation. Charles-Quint espé- 
rait encore vaincre les partisans de Luther par des 
menaces et des promesses. A cet effet il réunit une 
Diète générale à Augsbourg. Mélanchton y repré- 
senta les réformateurs. Cet habile apôtre de la foi 
évangélique avait rédigé un exposé succinct de ses 
doctrines. C'est cet acte célèbre que depuis on a 
généralement appelé la Confession d'Jugsbourg. 
Il arriva malheureusement dans cette assemblée 
ce qui n'arrive que trop souvent dans les réunions 
politiques ou religieuses; on discuta sans s'enten- 
dre, et l'on finit par rendre un décret, sollicité 
par l'empereur, qui condamnait les opinions des 
protestans , et en interdisait la prédication sous les 
peines les plus sévères. Luther ne désespéra pas 



(l532) QUATRIÈME EPOQUE. 8l 

pour cela du succès de sa cause. Il sut habilement 
profiter du moment où l'empereur se plaçait à la 
tête des princes catholiques pour combattre la ré- 
forme y et il éclaira les villes et les princes protes- 
tans sur les dangers qu'ils allaient courir, s'ils 
n'opposaient une résistance compacte à d'aussi 
puissans adversaires. De là la fameuse ligue de 
Smalkalde, qui décida de l'avenir politique et re- 
ligieux des états d'Allemagne , et donna un des 
rares exemples d'une réunion d'états libres li- 
gués contre un souverain absolu , qui ait été cou- 
ronnée du succès. 

Pendant que Luther, sous la protection de la 
ligue de Smalkalde, poursuivait sa carrière^ Zwin- 
gli fesait jaillir au sein des cantons suisses les pre- 
mières étincelles de la réformation. Ce nouvel 
apôtre ne se traîna pas sur les traces de celui qui 
l'avait devancé. Comme lui, il combattit le scan- 
daleux trafic des indulgences , mais il poussa plus 
loin la rigidité des doctrines. La nature de son élo- 
quence s'alliait admirablement avec ses opinions 
religieuses. 11 était simple, fort, serré et clair dans 
ses prédications ; de telle sorte que ses discours , 
dans lesquels il annonçait la foi de l'évangélisme 
le plus pur, offraient un éloquent exemple de la 
noble simplicité du sujet 1 . Aussi ses paroles en- 

' Il y avait beaucoup de netteté dans son discours , dit Bossuel , 
et aucun des prétendus réformateurs n'a explique ses pensées 
TOM. il. 6 



82 HISTOIRE DE GENEVE. (l532) 

traînèrent-elles bientôt toutes les convictions. Les 
triomphes de Zwingli sur le clergé catholique^ qui 
dès le premier moment s'était acharné contre lui , 
l'enhardirent à demander une discussion publique 
devant le grand Conseil de la ville de Zurich 9 où 
il avait été appelé en qualité de prédicateur. Là 
ce n'était plus une Diète délibérant sous les yeux 
d'un empereur et exécutant fidèlement ses injonc- 
tions. Le grand Conseil écouta, avec une égale 
attention, Zwingli et ses antagonistes, en présen- 
ce des députés de l'évêque de Constance^ et con- 
vaincu par les argumens du réformateur, il eut le 
courage de déclarer dans son arrêt que lui seul 
prêchait la religion dans sa pureté. Le peuple ap- 
prit ce résultat avec transport, et la réforme fut 
consommée à Zurich. A Berne, après une dis- 
cussion tout aussi solennelle, le catholicisme fut 
abattu; Baie et Schaffhouse ne tardèrent pas à 
suivre leur exemple; Glaris et Appenzel comp- 
tèrent bientôt une foule de zwinglistes. 

Malgré l'exemple des cantons les plus riches et 
les plus peuplés, Lucerne, Schwytz, Uri, Unter- 

d'une manière plus précise, plus unif orme et plus suivie ; mais 
aussi aucun ne les a poussées plus loin ni avec plus de hardiesse, 
(Bist. des Var. liv. n). 

Zwingli allait au-delà de ce qu'avait enseigné Luther. Le point 
le plus important qui les divisât était celui-ci : Luther soutenait 
la présence réelle dans l'eucharistie , Zwingli n'y voyait qu'une 
cérémonie commémorative. De là la grande querelle qui s'émut 
entre eux. 



(l532) QUATRIÈME EPOQUE. 85 

wald, Zug, Fribourg et Soleure, restés fidè- 
les à la foi romaine, se montrèrent encore ses 
défenseurs assez ardens , pour ne pas craindre 
de repousser à main armée l'invasion morale des 
doctrines nouvelles. La guerre s'engagea donc, 
et devint acharnée^ comme cela arrive toujours 
lorsque le fanatisme religieux arme les peuples 
les uns contre les autres. Le ministère des apô- 
tres de la réforme devait les éloigner des champs 
de bataille. La politique les y appelait , car ils ne 
pouvaient abandonner au milieu des dangers leurs 
compatriotes, qui s'y voyaient exposés pour avoir 
épousé leur querelle. Zwingli devait y trouver la 
mort. S'étant mis à la tète des troupes de Berne, 
Zurich, Bàle et SchafThouse, il tomba dans une 
embuscade dressée à Cappel par les armées des 
cantons catholiques , et il scella de son sang le dé- 
vouement sans bornes qu'il portait à la régénéra- 
tion religieuse de la Suisse. Luther avait eu deux 
fervens zélateurs, Zwingli eut aussi les siens. OEco- 
lampade fut son Mélanchton; Martin Bucer, son 
Carlostad. Il y avait pourtant entre Bucer et Car- 
lostad cette notable différence, que ce dernier était 
fougueux , extravagant et peu instruit, tandis que 
Bucer était le rhéteur le plus habile que le siècle 
eût produit. 

Les hostilités engagées entre les cantons alliés 
de Genève ^ placèrent cette ville dans un grand 



84 HISTOIRE DE GENEVE. (l532) 

embarras. Par le traité de combourgeoisie, elle 
s'était obligée à fournir des secours à Berne et à 
Fribourg ; ces villes se trouvant en guerre , il ar- 
riva parfois que Ton dut envoyer des compagnies 
dans les deux camps. Heureusement les auxiliai- 
res genevois ne pouvant jamais être bien nom- 
breux , cette bizarre position ne produisit aucun 
résultat fàcbeux. Depuis bien long-temps le catho- 
licisme n'était plus qu'un objet de dérision et pres- 
que de haine dans Genève, où cependant ses au- 
tels restaient debout, tant les traditions conservent 
d'empire sur les hommes peu éclairés. Nulle part, 
autant que dans cette ville, la tyrannie des hom- 
mes d'église n'avait fait de victimes. Sans les dés- 
ordres, l'ambition et les crimes des derniers évê- 
ques , jamais la réformation n'y eût pénétré ; mais 
elle ne pouvait manquer d'y faire promptement 
des prosélytes , après les Jean de Savoie et les la 
Baume. Des causes aussi sensibles produisirent un 
effet tout contraire dans les petits cantons ,• ceux- 
ci, trop pauvres pour avoir à redouter les fiscalités 
de Rome, ou pour tenter la cupidité de moines 
qui eussent voulu marcher sur les traces de leurs 
frères des bords du Léman, n'avaient rien à repro- 
cher à leur clergé. Leur amour pour la liberté 
s'était confondu avec leur amour pour le dieu de 
leurs pères, et le faible degré d'instruction au- 
quel ils étaient parvenus , les rendait plus sensi- 



(l532) QUATRIÈME EPOQUE. 85 

bles aux cérémonies plastiques de la foi romaine 
qu'aux savantes prédications des ministres d'un 
culte sans autels. 

Pendant que Luther prêchait en Saxe et Zwin- 
gli à Zurich, à Genève on livrait au ridicule les 
mœurs déréglées des moines et la conduite anti- 
nationale du prélat et du clergé , qui n'avait de 
régulier que le nom. Le moment ne pouvait être 
éloigné où la réforme devait y prendre pied. 
L'annonce du jubilé que le pape Clément VII al- 
lait ouvrir^ fournit une occasion favorable que les 
partisans de Luther ne manquèrent pas de saisir. 
Ils crurent ne pouvoir mieux faire pour signaler à 
leurs compatriotes l'abus des indulgences tarifées 
par la cour de Rome , que d'afficher à tous les 
carrefours des placards où l'on promettait le par- 
don de ses péchés à quiconque se repentirait de 
ses fautes . et aurait une foi vive aux promesses 
du Christ 1 . Ce moyen de salut ne plaisait pas au 
clergé, parce qu'il ne trouvait pas son compte à 
cette morale philosophique du christianisme pri- 
mitif. Les ecclésiastiques se répandirent en impré- 
cations contre les auteurs des placards, que d'ail- 

1 Ces placards furent affiches dans la nuit du 8 au 9 juin i532 
(Gautier, registres des Conseils). Spon rapporte ce fait à sa date 
réelle; mais chez lui il existe une lacune apparente de i53o à 
i532, parce qu'il place sous la rubrique de 1529 et de i55o les 
e've'nemens qui doivent être rapporte's comme je l'ai fait à i53i 
et i532. 



86 HISTOIRE DE GENEVE. (l532) 

leurs ils s'empressèrent d'arracher. La foule des 
curieux s'opposa sur plusieurs points à leur vo- 
lonté. On en vint aux mains, et, dans la mêlée, 
un chanoine de Fribourg^ nommé Verli, donna 
un soufflet à un citoyen nommé Goulaz, et en re- 
çut un coup d'épée. 

Les syndics , après l'affaire de Verli , avaient 
cherché à concilier les esprits de plus en plus ai- 
gris. Ils condamnèrent Goulaz à une amende , bien 
qu'il n'eût fait que se défendre ^ et ils firent pu- 
blier des défenses de publier ou d'afficher des cho- 
ses attentatoires à la religion. MM. de Fribourg, 
auxquels les chanoines s'étaient adressés, avaient 
écrit pour se plaindre vivement du peu de zèle ap- 
porté par les Genevois dans cette affaire , et plus 
particulièrement de leur indifférence à soutenir la 
religion catholique ouvertement attaquée l . On 
s'empressa de leur répondre qu'on était résolu à 
vivre aussi bien qu'eux dans l'ancienne foi, et 
qu'on les avait trompés. Il faut convenir que les 
injonctions des magistrats étaient sans la moindre 
efficacité. Chaque jour on trouvait de nouveaux 
placards, chaque jour les sectateurs des idées nou- 
velles parcouraient la ville, tambour en tête, et 
fesant des publications dérisoires pour le catholi- 

1 Le 22 juillet i532 les Fribaurgeois écrivirent à ce sujet (re- 
gistres des Conseils). 



(l532) QUATRIÈME EPOQUE. 87 

cisme l . Les syndics, divisés entre eux, comme le 
reste des citoyens, par les opinions religieuses, 
agissaient à tâtons. Les plus sages d'entre eux, 
prévoyant ce qui allait arriver, s'avisèrent d'en- 
gager le grand-vicaire à prêcher l'Evangile dans 
sa pureté, pour arrêter les progrès de la réforme 2 . 
Ce Conseil était sage, mais il ne fut pas suivi, 
parce que les prêtres ne voulant rien changer 
aux abus existans, ils les défendaient avec la même 
obstination qu'un article de foi. Toutefois les dis- 
sentions n'avaient aucun caractère de gravité. La 
réforme était dans tous les cœurs ; seulement quel- 
ques citoyens avaient devancé le vœu général , 
tandis que la plupart, assez indifférens pour les 
anciennes doctrines , les soutenaient comme de 
vieilles habitudes, qu'il est pénible d'abandon-ner. 

Pendant que MM. de Fribourg gourmandaient 
Dominique Franc et Boniface Ofïischer, envoyés 
auprès d'eux, sur l'indolence religieuse des Gene- 
vois, MM. de Berne recommandaient particuliè- 
rement Farel et Saunier., ministres protestans, qui 
venaient du Piémont et désiraient se faire enten- 
dre à Genève. Dans les premiers momens, ils ne 

1 Le 19 août i532 il se passa une scène de ce genre. Voir la dé- 
libération du Conseil du 20 août (registres des Conseils, Flour- 
nois, de Grenus). 

a Ils priaient le grand vicaire de faire prêcher l'évangile pur 
dans toutes les paroisses de Genève, et tous les jours (Gautier, 
Notes sur Spon) . 



88 HISTOIRE DE GENEVE. (l5$2) 

prêchèrent pas ; mais ils recevaient à leur logis de 
la Tour-Perce un grand nombre de citoyens, qu'ils 
instruisaient des premiers élémens du nouveau 
culte. Ceux-ci n'avaient encore que du dégoût 
pour la scandaleuse conduite des prêtres, et du 
dépit de la prohibition de manger de la viande 
pendant certains jours. Farel et Saunier firent res- 
sortir à leurs yeux de plus importans abus ; ils ne 
disaient que la vérité et ils avaient peu de peine à 
convaincre. Leurs adeptes en formaient d'autres, 
de telle sorte que, de proche en proche, une par- 
tie notable de la cité se prononça pour leurs doc- 
trines. Parmi les plus zélés admirateurs de Farel 
et de Saunier, on remarquait les Vandel, Ami 
Porral, Goulaz, Baudichon de La Maisonneuve , 
Sourd, Dadaz, Claude Roset, et une foule d'au- 
tres tout aussi recommandables l . 

L'abbé de Bonmont , grand-vicaire , se montra 
plus empressé pour opposer la force aux succès des 
deux réformateurs que pour céder aux désirs des 
syndics. Il se plaignit beaucoup de tout le monde, 
et, à la tête de son officiai, vint demander au Con- 
seil la réparation d'un tel désordre. On lui répon- 
dit qu'il serait bon d'appeler Farel et Saunier de- 
vant le Conseil épiscopal , le chapitre et les syn- 
dics , pour qu'ils eussent à s'expliquer et à déve- 

» Ami Perrin était aussi de ce nombre (registres des Conseils, 
Mémoires manuscrits , Gauthier, etc.) 



(l532) QUATRIÈME EPOQUE. 89 

lopper leurs opinions religieuses. De part et d'au- 
tre ee moyen fut adopté. Farel et Saunier étaient 
au comble de leurs vœux en voyant qu'on ouvrait 
devant eux le champ de la discussion. Ils espé- 
raient d'ailleurs n'avoir rien à redouter, les syn- 
dics s'étant engagés à les faire respecter. Au mé- 
pris de cette promesse, Farel et Saunier reçurent 
plus d'un outrage delà part du peuple assemblé sur 
leur passage. Arrivés devant le clergé et les magis- 
trats, à peine voulurent-ils prendre la parole 
qu'ils furent accablés d'injures. « Notre autorité 
est renversée si nous souffrons que l'on discute, » 
avait dit le juge des excès, et, fidèles à sa recom- 
mandation, les membres du Conseil et du chapi- 
tre étouffaient la voix des orateurs en leur prodi- 
guant les noms de charlatans , de brouillons , de 
rebelles , et mille autres épithètes non moins in- 
sultantes, non moins injustes. 

Farel plus vivement attaqué se leva néanmoins, 
et parvint à se faire entendre. « Je ne suis, dit-il, 
« ni un perturbateur de paix, ni un séditieux. Je 
« viens prouver la vérité de mes doctrines, et je le 
« ferai au péril de ma vie. Souffrez donc que ceux 
« me veulent écouter, puissent m'entendre. Ils ap- 
te prendront bientôt que vous-mêmes , par vos dé- 
« sordres et par les superstitions humaines dont 
« vous avez entouré la religion, produisez les trou- 
« bles que vous m'imputez. » Il a blasphémé, s'é- 



90 HISTOIRE DE GENEVE. (l552) 

cria un des chanoines, qu'on le jette au Rhône! 
« Parlez le langage de Dieu, répliqua Farel, et non 
a pas celui de Caïphe. » A ces mots éclata un effroya- 
ble tumulte. Tuons-le, ce chien, ce luthérien! 
criaient tous à la fois ces prétendus ministres d'un 
Dieu de paix, et, se précipitant sur Farel et sur 
Saunier , ils commençaient à les frapper , quand 
les syndics les rappelant à leur promesse , les me- 
nacèrent d'ébranler la grosse cloche , et d'appeler 
le peuple à leur aide. Cette injonction sauva la vie 
des deux réformateurs. Ils reçurent néanmoins 
l'ordre de quitter la ville sur-le-champ, et s'y sou- 
mirent sans peine (i). 

A Orbe, où ils s'étaient retirés, ils eurent l'occa- 
sion de voir quelquefois un jeune homme nommé 
Antoine Froment, rempli d'aptitude et de zèle. Ce 
jeune sectateur brûlait du désir de se signaler par 
quelque entreprise hardie. Malgré les représenta- 
tions de ses maîtres, il ne craignit pas de se rendre 
à Genève , où ils venaient de courir tant de dan- 
gers. Pour détourner les soupçons du clergé, Fro- 
ment se donna pour maître d'école , possesseur 
d une méthode, au moyen de laquelle il promet- 
tait à ses élèves de leur apprendre à lire et à écrire 

• On le conçoit. Cependant leurs pros&ites ne les abandonnè- 
rent pas : car ami Perrin , Jean Goulaz et Claude Bernard les ac- 
compagnèrent dans leur voyage, afin de les de'fendrc s'ils venaient 
à être attaques (Gautier, Mémoires manuscrits). 



(i 533) QUATRIÈME EPOQUE. 91 

dans l'espace d'un mois: écoliers d'accourir, non- 
seulement enfans , mais citoyens de tout âge et de 
toute condition, car peu de gens savaient alors 
bien lire et bien écrire. Froment élargit bientôt le 
cercle de ses matières d'enseignement. Il montra 
les premiers principes d'arithmétique et d'hygiène, 
et après avoir formé le jugement de ses disciples, 
il appela leur attention sur les déréglemens des 
prêtres et les erreurs dont ils souillaient la reli- 
gion du Christ. Ses prédications, bien que dégui- 
sées sous forme de leçons , ne pouvaient manquer 
d'éveiller l'attention des magistrats; aussi reçut-il 
des remontrances, empreintes toutefois d'un ca- 
ractère bienveillant. 

Le premier fruit des leçons de Froment fut 
d'opposer aux membres du clergé une foule d'an- 
tagonistes, qui étaient toujours prêts à engager la 
discussion avec eux. Aussi n'entendait-on parler 
de tout côté que de querelles de controverse. Les 
ecclésiastiques soutenaieut leurs opinions avec ce 
ton dogmatique, aigre et impérieux, qui est le 
propre d'une dévotion outrée, et chaque jour les 
esprits s'agitant davantage , il était facile de pré- 
voir un éclat prochain. Il ne se fit pas long-temps 
attendre. 

Il était difficile de voir dans les décisions des 
Conseils autre chose qu'une trêve imposée aux 
deux camps. Les évangéliques promettaient bien 



92 HISTOIRE DE GENEVE. (l553) 

de ne pas engager les hostilités , mais ils conti- 
nuaient à écouter Froment, prétendant que per- 
sonne n'avait le droit de les empêcher d' enten- 
dre prêcher l'Evangile. Les ecclésiastiques ne 
cessaient pas d'attaquer les protestans., et pas 
une semaine ne s'écoulait sans que quelque cir- 
constance nouvelle ne vînt ranimer la querelle, 
et rendre vaines les résolutions des Conseils. 
Ainsi, par exemple , le cordelier Bouquet prêchait 
avec leur autorisation et aux frais des curés 
des sept paroisses. C'était le prédicateur catholi- 
que dont on enjoignait aux citoyens de suivre les 
instructions. Bientôt on s'aperçut que lui aussi 
parlait avec une irrévérencieuse liberté de la 
messe, du culte des saints, des images, enfin de 
tous les dogmes attaqués par Luther et par Zwin- 
gli. Le peuple courait en foule à ses sermons. La 
chaire du catholicisme devenait ainsi, malgré tant 
de précautions , l'asile d'un apôtre de la réforme , 
tandis que Froment était persécuté sur la place 
publique. Messieurs de Fribourg se plaignirent de 
ce nouvel échec, et pour ne blesser ni les citoyens 
qui aimaient Bouquet, ni les Fribourgeois qui 
exigeaient son renvoi, on l'engagea à prêcher au 
couvent de Rive. Quant à Froment, ses disciples 
l'ayant pour ainsi dire forcé à venir leur expli- 
quer l'Évangile sur la place du Molard, il était 
monté sur un banc de poissonnière, et avait con- 



(l535) QUATRIÈME EPOQUE. C)5 

tinué son sermon, malgré le sautier. A la suite de 
cette levée de boucliers, les Conseils, ayant donné 
l'ordre de l'arrêter, il fut assez heureux pour pou- 
voir se réfugier dans le pays de Vaud. Les réfor- 
mateurs étaient chassés, mais le germe déposé 
par eux sur le sol genevois ne se développait pas 
avec moins de force. Les convictions profondes , 
les croyances morales ^ et la foi religieuse défient 
les lois et les magistrats; on les a vues, on les verra 
encore défier les bourreaux. 

Lorsqu'une religion a jeté des racines dans les 
convictions populaires , elle ne périt jamais faute 
d'apôtres. Chassez-en dix , cent se présenteront. 
Pour l'évangélisme , la chose ne pouvait manquer 
d'arriver ainsi ; il suffisait en effet de ramener le 
culte à la simplicité de l'Evangile, et de rappeler 
aux citoyens la conduite du clergé , dont chaque 
jour ils étaient les témoins. Froment est banni ; 
soudain un obscur bonnetier, maître Jean Guérin, 
le remplace, et entraîne les protestans dans un 
jardin où il leur distribue la cène. Guérin , forcé 
de fuir les persécutions des catholiques, laisse, 
dans son valet, un émule plein de zèle et d'élo- 
quence. Celui-ci se voit chassé à son tour. Cepen- 
dant, que les prêtres ne s'aveuglent pas! Lorsqu'ils 
voudront prêcher encore au peuple les doctrines 
catholiques , il se trouvera toujours des voix pour 
les combattre. Ainsi, qu'un religieux tonne contre 



94 HISTOIRE DE GENEVE. (l533) 

les luthériens au couvent de Palais, et s'écrie qu'il 
est prêt à les confondre ; du milieu de l'auditoire 
se lèvera un simple citoyen , Robert Olivetan , qui 
acceptera le défi et réduira l'imprudent orateur au 
silence l . Bon nombre d'autres suivirent l'exemple 
d Olivetan , et furent exilés avec défense de rentrer 
dans la ville sous peine de la vie. Farel, que ses 
partisans avaient fait revenir, ne fut pas plus heu- 
reux. Toutefois aucun de ces ministres ne se vit 
condamné à des peines corporelles. Ils étaient per- 
sécutés , mais ne périssaient pas sur les échafauds. 

Baudichon de La Maisonneuve et Claude Salo- 
mon réunissaient chez eux les nouveaux sectaires, 
que désormais j'appellerai les réformés ; car leur 
foi avait déjà cessé d'être une secte, c'était une 
religion. Quand ils virent que tous les prédicateurs 
nationaux ou étrangers étaient poursuivis et ren- 
voyés , ils prirent le parti d'aller à Berne , et de 
solliciter l'intercession de cette ville en leur fa- 
veur. Leur demande y fut d'autant mieux accueil- 
lie , que l'expulsion de Farel et Saunier, recom- 
mandés par les Bernois , les avait indisposés. Ils 
obtinrent donc les lettres qu'ils réclamaient. De 
retour à Genève, les magistrats les mandèrent de- 
vant le Conseil , afin de savoir d'eux s'ils avaient 
sollicité l'intervention de Berne. Ils en convinrent 

■ Olivetan est l'auteur de la première traduction de la Bible en 
langue française. Elle fut imprime'e à Neuchâtel en i534. 



(i 533) QUATRIÈME EPOQUE. C)5 

sans difficulté. Mais l'embarras des Conseils s'ac- 
crut bien davantage quand , peu de jours après, 
ils virent arriver dans la salle des séances deux 
cents des principaux citoyens catholiques, qui ve- 
naient demander justice de ceux qui avaient été à 
Berne. Ceux-ci n'étaient pas présens, et ils vou- 
laient absolument qu'on les leur amenât. Après 
plusieurs heures d'une discussion très-orageuse, 
les syndics parvinrent à calmer les deux cents ca- 
tholiques, auxquels on eût pu répondre avec rai- 
son qu'eux aussi invoquaient le secours étranger 
des Fribourgeois, dont, grâce à eux, les députés 
ne quittaient plus Genève I . 

Le surlendemain , la scène se passait sur la place 
publique. Pendant le Conseil , quelques centaines 
de catholiques s'étaient rassemblés en armes sur 
la place de Saint-Pierre ; les réformés en avaient 
fait autant dans la rue des Allemands , devant la 
porte de Baudichcn. Bon nombre de conseillers se 
rangea du côté des prêtres , qui sonnèrent le tocsin 
et se dirigèrent vers la place du Molard , afin d'y 
rassembler tous leurs partisans. Cependant les por- 
tes de la ville étaient fermées , les rues retentis- 
saient de cris d'alarme et de désespoir; déjà 
Pierre Vandel avait reçu un coup de poignard , et 
Claude Balesserd était blessé d'un coup d'épée ; 

1 C'est le 26 mars qu'eut lieu cette délibération (registres des 
Conseils). 



g6 HISTOIRE DE GENEVE. (l533) 

l'autorité des syndics était méconnue , et les prê- 
tres, animés d'un zèle furibond, traînaient l'artil- 
lerie pour assiéger la maison de Baudichon. Tant 
de dangers, tant d'exaspération, ne ralentirent pas 
le zèle de quelques Fribourgeois qui se trouvaient à 
Genève. Ils se jetèrent entre les combattans , et, au 
nom de la combourgeoisie , ils proposèrent une 
transaction. Les catholiques étaient les plus achar- 
nés, mais ils ne pouvaient rien refuser à ceux à 
qui ils devaient tout. Ils acquiescèrent donc à une 
transaction , pour l'exécution de laquelle les deux 
partis échangèrent des otages. Le lendemain les 
articles de la transaction , formulés en traité de 
paix, furent solennellement publiés. Ils portaient 
que toute* inimitiés cesseraient de part et d'autre; 
qu'on vivrait en bonne union , sans s'attaquer de 
fait ni en paroles ; que l'on ne parlerait pas contre 
les sacremens , sans toutefois gêner la liberté de 
personne ; qu'on ne mangerait pas de la viande les 
vendredis et samedis ; que nul ne devait prêcher 
sans l'autorisation de ses supérieurs et des syndics ; 
qu'enfin on n'avancerait dans les sermons que ce 
qui pourrait être prouvé par les saintes Écritures. 
Les séculiers jurèrent devant les magistrats l'ob- 
servation du traité^ et le vicaire reçut le même 
serment des ecclésiastiques 1 . 

1 Ces articles furent jurés le 3o mars i533 (Spon, Gautier, Tur- 
retiu, Froment). 



(i 533) QUATRIÈME EPOQUE. 97 

Ces troubles une fois apaisés, les Conseils dé- 
putèrent à Berne le syndic Ducrest et le conseiller 
Régis, afin de détruire l'effet des démarches de 
Baudichon et de Salomon. Ceux-ci en avaient été 
instruits, et, munis d'une requête qu'ils avaient 
secrètement fait signer par leurs amis et adhérens, 
ils arrivèrent à Berne plus tôt que les députés, qui 
furent fort étonnés de les y trouver, et surtout de 
les voir entrer avec eux au grand Conseil , et s'y 
asseoir à leurs côtés. Chacun exposa ses griefs ; de 
telle sorte que les Bernois , sans rien décider, pro- 
mirent d'envoyer des ambassadeurs, chargés de 
s'assurer sur les lieux du véritable état des choses. 

A Genève les dissentions étaient loin d'être apai- 
sées sans retour. Un jour que le vicaire de laMadelai- 
ne avait réuni chez lui les réformés et bon nombre 
de prêtres armés, pour démontrer aux premiers, 
l'Evangile à la main, que leur apôtre professait 
des erreurs, la querelle s'échauffa au point que les 
prêtres, qui s'étaient réunis là tout exprès, mirent 
l'épée à la main , d'autres sonnèrent le tocsin , et 
les citoyens , qui ne se trouvaient pas convaincus 
par les argumens que le vicaire puisait dans les 
sophismes du scolaste de Lire, au lieu de les pren- 
dre dans l'Évangile comme il l'avait promis, se 
virent forcés de se mettre en défense pour se sau- 
ver des fureurs de leurs adversaires. Ils échappè- 
rent miraculeusement à cet infâme guet-à-pens. 

TOM. II. 7 



9# HISTOIRE DE GENÈVE. (l555) 

Cependant les deux partis se trouvaient en pré- 
sence. Au bruit du tocsin chacun avait couru aux 
armes. Les catholiques s'étaient rassemblés à la 
rue des Chanoines , et les évangéliques couraient 
à la Madelaine , où les prêtres furieux se dispo- 
saient à les recevoir l'épée au poing. Le lieutenant 
de Châteauneuf, et les syndics Ramel et Savoye, 
arrivèrent fort heureusement avant que le combat 
ne fût engagé ; ils interposèrent leur médiation , 
arrêtèrent quelques mauvaises têtes du parti des 
ecclésiastiques , et parvinrent à faire déposer les 
armes à tout le monde. Cette scène , heureusement 
terminée, inquiétait beaucoup les magistrats ; car 
qui pouvait répondre qu'elle ne se renouvellerait 
pas d'un instant à l'autre. 

Depuis que les zélateurs de la réforme avaient 
eu l'habileté d'intéresser les Bernois à leur cause, 
les forces des deux partis se balançaient, et la po- 
sition des magistrats n'était plus soutenable; car 
sollicités en sens divers par les villes alliées ^ qui, 
chacune de son côté, menaçait de rompre l'al- 
liance si l'on n'adoptait pas son culte , ils ne sa- 
vaient auquel entendre. Chaque opinion redoubla 
de vigilance et d'audace. Les protestans exigeaient 
qu'en dépit des édits les bouchers et les pâtissiers 
leur vendissent de la viande, les catholiques s'y 
opposaient. Le désordre se glissait jusque dans les 
Conseils, où il n'était pas rare d'entendre les mem- 



(i 535) QUATRIEME EPOQUE. 99 

bres échanger entre enx de grossières injures *$ les 
citoyens mettaient à chaque instant l'épée à la 
main dans les rues ; c'était enfin une véritable 
guerre civile, envenimée par le déchaînement de 
toutes les passions violentes auxquelles le fana- 
tismerelimeux donne ordinairement carrière. Au 
milieu de ces luttes de tous les jours, il n'était pas 
rare de voir se mêler les femmes et les enfans , 
auxiliaires que les prêtres ne craignaient pas d'ap- 
peler à leur aide, toujours certains de mieux 
réussir auprès de ces esprits faibles et crédules 2 . 
C'est dans une de ces attaques que le syndic 
Coquet, qui voulait séparer les combattans, fut 
blessé à la tête , et que le chanoine Verli , l'un des 
plus fougueux champions de la foi romaine, per- 
dit la vie au moment où il venait de se précipiter, 
frappant d'estoc et de taille, au milieu d'un groupe 
de réformés 3 . Etait-ce bien ainsi que devait mou- 
rir un prêtre î 

Il ne faut pas craindre de dire que les magis- 

* Voir les délibérations des Conseils des 4 mars et ?.6 juin i523 
(registres des Conseils). 

2 J'aurais voulu donner plus de détails sur ces momens de 
troubles, et il eut été facile d'en trouver dans les Mémoires ma- 
nuscrits, et surtout dans le Levain du Calvinisme de la sœur 
Jeanne de Jussy, dont M. Picot a donné quelques extraits; mais 
si je m'étais laissé aller à donner autant de détails, j'aurais atteint 
n volumes in-folio, comme le savant Gautier. 

3 Le chanoine Yerli périt le 4 mai i535 sur la place du Molard 
(Froment, Turretin., registres des Conseils). 



IOO HISTOIRE DE GENEVE. (i 553) 

trats seuls montrèrent à cette époque une habileté 
remarquable, et une bienveillance conciliatrice et 
tolérante, qu'on ne saurait trop admirer. Changer 
soudain le culte et la foi par un édit était impos- 
sible ; sévir contre les novateurs était dangereux 
et cruel. Ils prirent le parti de n'adopter aucune 
résolution exclusive , et de chercher à rapprocher 
les partis ; la fermeté qui dans d'autres circons- 
tances sauve les états, eût été alors pernicieuse. 
Honneur donc à ce Conseil, qui, réunissant à sa 
séance les chefs des deux camps , les ébranla par 
des exhortations paternelles, et parvint à leur faire 
abjurer des haines réputées irréconciliables 1 î 

A la nouvelle de la mort de Yerli, les Fri- 
bourgeois s'émurent. Le duc de Savoie de son côté 
avait écrit à l'insouciant Pierre de la Baume, qu'il 
eût à venir appuyer de son influence épiscopale, 
la foi catholique chancelante. Déjà depuis quelque 
temps, la Baume, pressé par les Fribourgeois de se 
rendre à Genève, s'en était défendu sous le vain pré- 
texte des dangers qu'il pouvait y courir, bien qu'on 
eût répondu à leurs envoyés , que jamais on ne 
refuserait de le recevoir, ni de respecter les préro- 
gatives de son siège 2 . Dès que le duc de Savoie 
eut commandé, il dut obéir. Soit appréhension 

2 Séance du Conseil du 26 mai 1 535 (registres des Conseils). 
2 Délibérations des 19 mai et 2 juin i553 (registres des Con- 
seils). 



• 



(i 535) QUATRIÈME EPOQUE. IOI 

réelle, soit dissimulation, il exigea que les avoyers 
et huit députés de Fribourg, entrassent dans la 
ville avec lui. Cependant personne ne songeait à 
l'attaquer, et on le fêta suivant l'usage. Bizarre spec- 
tacle, que celui d'un évêque reçu avec pompe, 
magnificence et dévotion, au sein dune cité à 
moitié conquise par la réforme ! Ainsi par fois les 
trônes s'écroulent le lendemain, lorsqu'à peine 
le bruit des fêtes de la veille cesse de se faire 
entendre. 

A la sollicitation des Fribourgeois, que la mort 
du chanoine Verli avait irrités contre la ville , le 
procureur fiscal s'était empressé de faire arrêter 
quelques individus soupçonnés d'en être les au- 
teurs. Pierre de la Baume venait d'arriver évi- 
demment dans le but de s'opposer aux progrès de 
la réforme ; en cela il obéissait aux prières ins- 
tantes de messieurs de Fribourg et aux ordres du 
duc de Savoie. Il n'était déjà plus question des 
prétentions de Charles III à la souveraineté de 
Genève. 

L'évêque se présenta tout d'abord au Conseil gé- 
néral , et fit demander, par son procureur fiscal , 
si on le reconnaissait toujours en sa double qualité 
de prince et d'évêque. On lui répondit que jamais 
on n'avait cessé de le considérer comme tel ; que 
d'ailleurs on était prêt à lui obéir selon les libertés 
et les franchises, à l'observation desquelles il était 



102 HISTOIRE DE GENEVE. (l 555) 

tenu par ses sermens ! . Cette question singulière 
laissait entrevoir de sa part une certaine défiance, 
ridicule après Y empressement des Genevois à son 
arrivée. En effet les catholiques désiraient son re- 
tour depuis long-temps, et les protestans n'avaient 
pas dit un seul mot qui pût l'empêcher ou inquié- 
ter le prélat. L'opinion de ces derniers ne consis- 
tait pas à abolir le catholicisme , mais à en corri- 
ger les abus. Ils espéraient voir chacun se prêter à 
la réforme. De leur côté les prêtres soutenaient 
qu'on attaquait la religion dans son essence , et ne 
prétendaient rien changer à leur vie scandaleuse. 
Ce qui peut-être avait blessé la Baume, c'est que, 
peu de jours avant qu'il ne vint à Genève, le bruit 
s'étant répandu qu'il allait rentrer dans la ville 
suivi des Mammelus bannis , les conseils avaient 
résolu d'y prendre garde, et de s'opposer, même 
par la force, à l'exécution de ce projet, qui eût in- 
failliblement causé des troubles sérieux 2 . Malgré 
ces précautions , il en rentra quelques-uns qui 
trompèrent la surveillance des syndics, et dont on 
s'empressa de réclamer l'expulsion. 

1 L'évêque voulut d'abord que Ton fît une procession gëne'rale : 
c'était déjà une maladresse, par la raison que ces pratiques exté- 
rieures étaient précisément ce qui alors était le plus tourné en ri- 
dicule par les réformés. 

Le Conseil général dont il s'agit fut tenu le 5 juillet i55,5 (re- 
gistres des Conseils). C'était le surlendemain de l'arrivée de l'éve- 
que, 

a Délibération du 22 juin i533 (registres des Conseils). 



(l533) QUATRIEME EPOQUE. - Io5 

Après la procession et le Conseil général, T évo- 
que commença à laisser apercevoir ses intentions, 
en reprenant ce ton d'autorité impérieuse qui ré- 
vélait les leçons de Charles III. La bienveillance 
pastorale eût produit de meilleurs résultats. Il dit 
aux syndics qu'il exigeait d'abord la mise en li- 
berté de quelques prêtres arrêtés dans l'échauiTou- 
rée du Molard 1 , et l'instruction immédiate de la 
cause des meurtriers de Verli par-devant deux 
membres de son conseil. Il ajouta que s'ils n'obéis- 
saient pas à sa volonté, il saurait les faire marcher 
droit , parce qu'il était soutenu par quatre-vingts 
des principaux citoyens 2 . Il parait que les catholi- 
ques exaltés ^ les anciens amis des Mammelus , et 
ceux d'entre ces derniers qui étaient furtivement 
rentrés dans Genève, le poussaient dans cette voie. 
Les syndics lui firent observer que ce serait violer 
les franchises, et qu'ils ne le souffriraient pas. Ils 
consentaient toutefois à laisser assister au juge- 
ment du procès un des députés de Berne et un de 
ceux de Fribourg. L'état des choses présentait une 
grande complication d'intérêts, mais l'équilibredes 

1 C'étaient Bertollet, Manillier et Servant (registres des Con- 
seils, Flournois). 

2 Pierre de la Baume voulait encore envoyer ses officiers pren- 
dre certains Genevois hors du territoire des franchises, et il de- 
mandait pour cela quelques hommes d'armes : on les lui refusa 
aussi. Voir la de'libe'ration du 5 juillet i553 (registres des Con- 
seils). 



1^4 HISTOIRE DE GENEVE. (i 533) 

forces servit beaucoup à maintenir la tranquillité. 
Les catholiques avaient pour eux l'évêque, les 
Mammelus, leurs parens et amis, les députés fri- 
bourgeois, les parens et les domestiques de Verlî 
qui, au nombre de près de cent hommes armés, 
sétaient réunis à Gaillard, et le duc de Savoie de- 
venu le plus faible de leurs auxiliaires. Les ré- 
formés s'étaient empressés d'appeler des députés 
de Berne; ils étaient les plus zélés, et l'enthou- 
siasme qu'inspire une foi nouvelle doublait leurs 
forces, tandis que l'indifférence d'une conscience 
ébranlée portait le découragement chez leurs ad- 
versaires. Pierre de la Baume prit le soin de jeter 
les conseils dans le parti des protestans en atta- 
quant de front les franchises de la cité. 11 pré- 
parait ainsi la chute de la religion romaine > 
et l'anéantissement des droits temporels de son 
siège. 

Bien que les Fribourgeois soutinssent l'évêque, 
ils ne refusèrent pas de prendre connaissance des 
raisons que la cité avait à opposer à ses prétentions. 
Ils eurent même la bonne foi d'intercéder auprès 
de Pierre de la Baume, pour l'engager à se désister 
de l'évocation d'un procès criminel qui ne ren- 
trait nullement dans ses droits. On finit par s'ac- 
corder, et la cause fut portée devant les syndics , 
assistés de deux députés de chacune des villes al- 
liées, et de deux commissaires épiscopaux ,• les dé- 



(i 553) QUATRIÈME EPOQUE. I o5 

pûtes et les commissaires n'eurent pas de voix dé- 
libérative *. On avait lieu de penser que 1 evêque 
était satisfait de cette transaction , lorsqu'avant 
même le jugement des accusés qu'il était venu 
solliciter, on apprit par les syndics Ducrest et Co- 
quet, auxquels il en avait fait la communication, 
qu'il songeait à quitter promptement Genève, et 
qu'il demandait une escorte, dont certes il n'avait 
pas besoin. Cette résolution parut extravagante 
et difficile à concilier avec ses promesses récentes. 
On lui fit de sages remontrances, on lui demanda 
de réorganiser du moins l'administration tempo- 
relle de l'église. Il n'en tint compte, et s'enfuit avec 
les mêmes précautions et les mêmes moyens qu'un 
malfaiteur eût employés pour tromper la surveil- 
lance de ses geôliers. Cette conduite annonçait 
chez lui une étrange lâcheté ou une insigne folie. 
Comment justifier en effet ce prince faible, ce 
prélat sans dévouement, qui, se créant des dangers 
imaginaires, s'échappe par une voûte souterraine, 
et s'embarque sans suite , pour laisser une ville 
où devaient-le retenir les devoirs les plus saints 2 ! 
Ah ! fuyez, évêque parjure , dont la voix de la re- 

1 Délibérations des 6, 9 et 12 juillet i553 (registres des Con- 
seils) . 

2 C'est le 10 que l'évêque annonça son de'part et demanda 100 
ou 120 arquebusiers d'escorte (registres des Conseils). Il passa 
par une voûte souterraine qui de révêché aboutissait a la rue du 
Poule , et s'embarqua sur le lac [Mémoires manuscrits , Besson). 



IOÔ HISTOIRE DE GENÈVE, (i 555) 

ligion ni celle du devoir ne peuvent relever le 
courage. Fuyez! car Genève s'éclaire, et bientôt 
elle apercevra aussi bien les crimes du prélat que 
les vices du prêtre ! Fuyez, puisque le cri de votre 
conscience bourrelée de remords vous montre 
autant de juges dans chacun de ces citoyens, qui, 
sous l'empire d'une soumission traditionnelle, 
vous entourent un jour encore de respects et de 
soins ! 

L'évêque étant parti , le procès des meurtriers 
présumés du chanoine Verli ne tarda pas à être 
terminé. Le résultat des enquêtes avait prouvé que 
ce fougueux chanoine avait été lui-même l'auteur 
de tout le désordre. C'était lui qui, le premier, 
avait attaqué les réformés sur la place du Molard : 
ainsi ceux qui l'avaient blessé à mort n'avaient 
fait que se défendre. Cependant le procureur fiscal 
ne demandait pas avec moins d'instance la con- 
damnation à mort de celui qui avait porté le coup, 
et celle des témoins de cet attentat. Les syndics 
déclarèrent innocens tous ceux qui étaient détenus 
pour ce fait, mais ils accordèrent pour ainsi dire 
la tête de Comberet à messieurs de Fribourg. Ce 
malheureux subit sa sentence , et les députés de 
la ville catholique partirent à demi satisfaits. 
Cette condamnation ne contenta pas également 
le procureur fiscal. 11 déclara appeler de la sen- 
tence ; mais les syndics lui répondirent que, ne 



(i 553) QUATRIEME EPOQUE. IO7 

reconnaissant pas de supérieurs, ils ne pouvaient 
recevoir son appel *. Ainsi se termina cette affaire 
qui venait de mettre les Conseils dans un si grand 
embarras. Baudiclion fut attaqué par les parens 
et les amis de Verli , qui partaient de Gaillard 
pour s'en retourner, et qui le rencontrèrent; mais 
défendu par les gens de sa compagnie, il échappa 
sain et sauf. Ce fut le dernier exploit tenté à l'oc- 
casion du chanoine fribourgeois. 

Le duc de Savoie n'ayant pu réussir ni par lui- 
même, ni par le moyen de l'évêque, s'avisa de 
renvoyer à Genève le comte de Genevois son frère, 
qui ne pouvait manquer d'avoir un libre accès , 
ne fût-ce que pour rendre son vœu. L'idée était 
assez heureuse ; cependant les Conseils se défièrent 
de la demande que Philippe leur adressa à ce su- 
jet, ils prirent le prétexte de leur refus récent, de 
recevoir le duc de Savoie dans leurs murs, et de 
crainte de blesser ce prince par une préférence 
accordée à d'autres, ils l'engagèrent à venir seu- 
lement à l'église de Notre-Dame-de-Grace, près 
le pont d'Arve. Philippe n'insista pas 2 . 

Cependant les querelles relatives à la religion 
ne discontinuaient pas. Les réformés avaient tou- 
jours leurs assemblées, et les ecclésiastiques usaient 

1 Délibération des Conseils du 12 août i553 (Gautier, Notes sur 
Spon , registres des Conseils). 

2 Délibération des Conseils des 19 et 27 août i533 (ibid). 



108 HISTOIRE DE GENEVE. (l 535) 

de tous leurs moyens, pour écraser le schisme 
naissant. Ces derniers avaient beaucoup plus de 
présomption et d'entêtement que de prudence. Ils 
croyaient triompher par l'influence de l'évêque 
ou par les propres forces de leur parti,, et refu- 
saient insolemment de contribuer aux charges de 
l'état h On conçoit que les magistrats devaient ne 
pas être fort satisfaits d'une semblable conduite. 
Ils eurent bientôt un autre sujet de mécontente- 
ment de la part de Pierre de la Baume , qui ne 
craignit pas d'écrire à Genève pour y interdire 
de prêcher autrement que selon les anciennes 
coutumes , d'annoncer l'Évangile , et de le lire en 
langue vulgaire. Le prélat demandait que ses in- 
jonctions fussent solennellement publiées. On re- 
fusa 2 . Les catholiques, ou plutôt les chanoines 
qui les dirigeaient, cherchèrent à se venger^ en 
fesant venir de Montmeillan un docteur de Sor- 
bonne, nommé GuiFurbiti^ fort savant, mais d'un 
caractère impétueux. Ils l'installèrent dans la 
chaire de l'église cathédrale, d'où il lança de vio- 
lens anathèmes contre les sectes qui élevaient leurs 
autels à côté de celui de la foi romaine. 11 con- 
fondait dans la proscription, les Ariens, les Sa- 

1 Le 3 octobre 1 533 les chanoines re'pondent aux syndics, qui 
leur demandaient de les aider à payer les dettes de la ville , qu'ils 
la quitteraient plutôt que de rien donner (registres des Conseils)» 

3 Mémoires manuscrits , Gautier, registres des Conseils). 



(i 533) QUATRIÈME EPOQUE. 1 09 

belliens, les Albigeois et les Allemands. Il gour- 
mandait ensuite ceux qui osaient contester l'auto- 
rité du pape, des évêques ou du clergé, qui man- 
geaient de la viande malgré les canons, et s'écriait 
enfin qu'il fallait sans hésiter rompre non-seu- 
lement avec tous ces réprouvés, mais encore avec 
tous ceux qui les protégeaient ouvertement ou en 
secret. On voit que ni les réformés , ni les syndics , 
ni les Suisses, ne se voyaient épargnés par l'orateur, 
qui n'était dans tout cela que l'organe du clergé ge- 
nevois et de ses passions haineuses I . 

Un pareil sermon ne pouvait manquer d'exciter 
quelques troubles , et de tourner au profit des ré- 
formés. En effet les maladresses et les exagérations 
des partis ne sont jamais perdues pour les partis 
contraires. A peine Furbiti eut-il fini de par- 
ler, qu'un Parisien nommé Dumoulin, et Froment 
qui était revenu à Genève, réunirent autour d'eux 
une foule considérable, et réfutèrent tout haut les 
doctrines extravagantes du docteur Furbiti. Le 
sermon avait vivement agité les esprits; l'impro- 
visation et les défis des deux zélateurs de la ré- 
forme portèrent le désordre à son comble. Les 
Conseils, ne sachant comment s'en rendre maîtres, 
firent mettre Dumoulin en prison. Froment avait 



« Ce sermon fut prêche' par le dominicain Gui Furbiti le 2 dé- 
cembre i533 {Mémoires manuscrits, Gautier). 



110 HISTOIRE DE GENEVE. (l553) 

des amis qui lui épargnèrent cette humiliation en 
le fesant cacher *. 

Cette nouvelle persécution indigna les réformés. 
En effet Furbiti était la cause de tout ce scandale, 
et ses antagonistes seuls portaient la peine de ses 
fautes. Ils écrivirent à Berne , et y communiquè- 
rent le sermon du docteur, dans lequel il n'avait 
pas craint d'élever la voix contre les Suisses pro- 
testais. Les Bernois portaient le plus vif intérêt à 
leurs amis de Genève, et pour les satisfaire autant 
que pour venger leur propre injure, ils y envoyè- 
rent Farel , et mandèrent aux Conseils qu'ils de- 
mandaient que Furbiti fût arrêté immédiatement, 
parce qu'ils entendaient introduire contre lui une 
instance criminelle 2 . Les conseils s'adressèrent au 
vicaire pour l'engager à satisfaire aux demandes 
des Bernois, et, sur son refus, ils donnèrent à Gui 
Furbiti six gardes, qui ne le perdaient pas de vue, 
et le suivaient jusqu'aux pieds de la chaire, 
lorsqu'il allait prêcher. Fareh, de son côté, recom- 
mençait ses prédications en dépit des prêtres, qui 
dès les premiers jours voulurent exciter contre lui 
une émeute, et durent renoncer à l'attaquer, parce 
qu'ils le trouvèrent entouré de Baudichon et de 
ses amis bien armés , et fort disposés à défendre 
leur apôtre. Les ecclésiastiques se rappelèrent sans 

1 Délibération du 5 de'cembre i553 (registres des Conseils). 

2 C'est le 22 décembre que les Bernois écrivirent. 



(i 535) QUATRIÈME ÉPOQUE. III 

doute le sort de Verli , et l'émeute s'apaisa par la 
retraite des assaillans. 

Les deux partis étaient dans cette position , 
quand un embarras, qui s'était déjà présenté, vint 
de nouveau jeter le trouble dans la ville. Berne et 
Fribourg réclamèrent , chacune de leur côté, une 
compagnie de troupes auxiliaires. Le Conseil des 
Deux-Cents tira parti de cette circonstance d'une 
manière assez adroite. Il n'hésita pas à accéder à 
une double demande que le traité de combour- 
geoisie interdisait de rejeter, et il profita de l'oc- 
casion pour faire élire capitaines des deux com- 
pagnies deux des citoyens qui lui donnaient le 
plus d'inquiétude dans le parti catholique et dans 
celui de la réforme. C'est de cette manière que Ri- 
chardet fut envoyé à Fribourg , et Baudichon de 
La Maisonneuve à Berne 1 . Pour cette fois encore, 
ce double envoi de troupes ne produisit rien de 
fâcheux. Cependant la division commença à se 
mettre parmi les syndics et les autres magistrats. 
L'un des premiers ne paraissait plus au Conseil, 
et pour l'y forcer, on dut le menacer du bannisse- 
ment et de l'amende , et Girardin De la Rive , élu 
lieutenant, préféra se voir exilé pendant un an, 
et payer vingt-cinq écus d'or, à l'accomplissement 
des devoirs de sa charge 2 . 

1 Délibérations des Conseils des 6, 28 et 5o novembre i535 (re- 
gistres des Conseils, Rocca, de Grenus). 

2 Délibérations des 3i octobre et 18 novembre i533 (registres 
des Conseils). 



112 HISTOIRE DE GENEVE. (l534) 

Si la surveillance sévère dont Furbiti était en- 
touré répondait en partie aux demandes des Ber- 
nois, le grand-vicaire en ressentait un vif déplai- 
sir. Pour se venger d'une mesure dont les syndics 
rejetaient la responsabilité sur les députés , qui se 
portaient accusateurs du dominicain, il prit sur 
lui de faire publier des défenses à peu près sem- 
blables à celles dont on avait refusé la publication 
à lévêque. Aux termes de ce monitoire , nul ne 
pouvait prêcher qu'il ne fût autorisé par le prélat 
ou par son vicaire , et chacun était contraint, sous 
peine d'excommunication, à brûleries traductions 
françaises ou allemandes de la Bible qui déjà 
étaient fort répandues à Genève l . C'était prodi- 
guer en pure perte des menaces devenues ridicules; 
car les catholiques n'encouraient pas la peine sanc- 
tionnée par le monitoire , et les réformés en 
riaient. 

Cependant les Fribourgeois , outrés de colère à 
la nouvelle du retour des prédicateurs réformés à 
Genève, s'empressèrent d'y envoyer de nouveaux 
députés chargés de demander satisfaction , et , à 
défaut, de remettre les lettres de combourgeoisie. 
Les Bernois firent la même démarche ; ils mena- 
cèrent de renoncer à l'alliance, si Furbiti n'était 
pas jugé, et si l'on n'autorisait un de leurs prédica- 

> Celte publication eut lieu le 1 er janvier i534 (Spon, Gautier, 
registres des Conseils). 



(i 534) TROISIÈME ÉPOQUE. Ïl5 

teurs à se faire entendre dans un temple , ne fût- 
ce que pour eux ou leurs compatriotes qui se trou- 
vaient à Genève 1 . Contenter également les deux 
villes était assez difficile. Toutefois on essaya de 
le faire. Furbiti fut mis en prison , et l'on éluda 
la demande relative aux prêches évangéliques. 11 
était néanmoins aisé de s'apercevoir que, depuis 
l'exécution du malheureux Comberet, et surtout 
depuis la malencontreuse publication du grand- 
vicaire , l'influence de Fribourg allait s' affaiblis- 
sant. Tous les jours ce changement devint plus 
sensible, tandis que la prépondérance de Berne 
croissait à tel point, que le syndic Baud, s'étant 
avisé de proposer de prendre au mot les députés 
de cette ville, qui menaçaient de rompre l'alliance, 
fut ignominieusement chassé du Conseil 2 . 

Juger Furbiti n'était pas chose facile. Il était 
clerc , et par conséquent n'était pas justiciable des 
syndics. Pour tout concilier, on demanda au grand- 
vicaire , et ensuite à l'évêque, de nommer un juge 
qui eût à entendre l'accusation et la défense ; mais 
ceux-ci refusèrent. On le conçoit, ils ne voulaient 
ni rendre la justice ni la laisser rendre par d'au- 
tres. Les Bernois insistèrent, et alors on résolut 
de faire comparaître Furbiti devant le grand Con- 

1 C'est le 4 janvier qu'arrivèrent les deux dëputations (regis- 
tres des Conseils). 

a Délibération du 9 janvier i534 (registres des Conseils). 
tom. 11. 8 



Tl4 HISTOIRE DE GENEVE. 

seil, où ses accusateurs le feraient questionner par 
Farel, Froment et Viret, qu'ils avaient amené tout 
exprès. C'était un moyen adroit, employé par 
MM. de Berne, pour obtenir, sans paraître le de- 
mander, une discussion publique des doctrines de 
la foi nouvelle. Ils savaient que partout le même 
moyen avait assuré son triomphe. Furbiti fut donc 
amené devant le Conseil des Deux-Cents *. Là il 
refusait d'abord de répondre, sous le prétexte 
qu'il n'était pas justiciable du Conseil , et qu'il se- 
rait excommunié s'il répondait. Toutefois il finit 
par chercher à justifier ses prédications , en sou- 
tenant qu'elles ne s'appliquaient nullement aux 
Bernois , et que d'ailleurs il avait été entraîné par 
son zèle pour la défense de sa religion. 

Pendant que Furbiti soutient une lutte pénible 
d'argumentations contre les trois réformateurs, 
de graves événemens se pressent pour hâter la dé- 
faite du catholicisme en révélant les trames de ses 
défenseurs. Dans les premiers jours de février, le 
clergé avait cherché à soulever ses partisans. Le 
grand-vicaire était le moteur le plus influent de 
ces troubles , le secrétaire Portier en était le met- 
teur en œuvre immédiat. Ce dernier entretenait 
des relations directes avec l'évêque. En dernier 
lieu il en avait obtenu de séduisantes promesses. 

1 C'est le 27 janvier que Furbiti parut devant le Conseil avec 
les députes de Berne (Gautier, registres des Conseils). 



(l 534) QUATRIÈME EPOQUE. Il5 

Le duc le poussait aussi, et ce misérable possédait 
chez lui des blancs-seings de Charles III, un di- 
plôme de gouverneur de Genève avec attribution 
de la juridiction criminelle à cet emploi , et des 
lettres de Pierre de la Baume , portant une sorte 
de mise hors la loi des réformés, dans laquelle ce 
prélat autorisait à les exterminer, et absolvait d'a- 
vance leurs assassins^ tant spirituellement que tem- 
porellement 1 . Tels sont les nobles moyens que le 
duc et l'évêque employaient pour ressaisir leur au- 
torité. On conçoit que le fanatisme, aidé de pa- 
reilles ressources , devait se porter à toute sorte 
d'excès. Aussi Portier et ses dignes acolytes n'im- 
posaient-ils plus de bornes à leurs méfaits. Un 
jour les catholiques s'étaient réunis en assez grand 
nombre , lorsque quelques réformés vinrent à pas- 
ser ; soudain , le poignard à la main , ils les atta- 
quent ; Nicolas Porral tombe blessé à mort par Ni- 
colas Pennet, geôlier des prisons épiscopales, et 
Berger est tué sur la place par Claude Pennet. 
Portier était au nombre des meurtriers. Cependant 
l'alarme est répandue, de toutes parts on court 
aux armes. On nous égorge! s'écrient les réformés, 
et à ce cri ils se rallient et se dirigent vers l'Hôtel- 

1 La lettre de l'évêque, dans laquelle il instituait un gouverneur 
ge'ne'ral, e'tait à la date du 12 janvier i534- Délibération des Con- 
seils des 6 et 8 fe'vrier i534 (registres des Conseils). La sœur 
Jeanne de Jussy , dans son Levain du Calvinisme , me fournit les 
autres de'tails. 



Il6 HISTOIRE DE GENEVE. (l534) 

de-Ville , où ils vont demander justice des atroci- 
tés commises par les prêtres. On ne sait où se se- 
rait arrêtée cette émeute , si les députés bernois 
n eussent interposé leurs bons offices. D'un côté 
ils persuadèrent aux syndics que justice devait 
être faite ; de l'autre ils calmèrent les réformés , 
en leur assurant que le sang de leurs amis n'aurait 
pas été versé impunément. De cette manière cette 
prise d'armes n'eut pas d'autre résultat que de 
constater la force des protestans et le décourage- 
ment du parti contraire. 

Fidèles à leur parole,, les syndics se mirent à la 
poursuite des assassins , qu'ils eurent le courage 
d'aller arrêter au haut d'une des tours de l'église 
de Saint-Pierre. Ils trouvèrent là Claude Pennet et 
Jean Portier. Le premier, convaincu d'avoir tué 
Berger sans provocation , fut jugé et décapité le 
même jour. Quant à Portier, on ne pouvait prou- 
ver qu'il eut pris une part active au crime, et il 
allait être élargi, lorsque le hasard fit découvrir 
chez lui l'infâme correspondance avec le duc et 
l'évêque. La date récente des lettres de Pierre de 
la Baume servit à établir qu'il était l'instigateur 
des troubles. L'affaire fut portée au Conseil géné- 
ral , où il fut résolu que le procès de Portier serait 
instruit devant les syndics à la diligence d'un 
procureur général élu tout exprès. Lambert, l'un 
des réformés les plus ardens, celui-là même qui 



(l534) QUATRIÈME EPOQUE. I 1 7 

avait abattu en plein Conseil les armes du syn- 
dic Baud , fut choisi pour remplir ces fonctions. 
On décida aussi que l'on n'aurait aucun égard aux 
lettres de grâce que l'évêque ne manquerait pas 
d'accorder au coupable. Tout se passa comme on 
l'avait prévu , les Fribourgeois et le duc sollicitè- 
rent ouvertement en faveur de Portier ; la procé- 
dure fut un peu plus longue , mais il n'en fut pas 
moins condamné et exécuté , malgré les lettres de 
grâce que sa femme vint présenter aux juges de la 
part de Pierre de la Baume 1 . Ainsi se perdit le seul 
droit de souveraineté que l'évêque eût conservé 
dans Genève ; tous les autres en eiïet tenaient à 
l'administration de son église. Il ne devait imputer 
qu'à lui la courageuse décision de la cité. En effet, 
n'était-il pas le complice avoué de Portier? n'a- 
vait-il pas , en graciant Cartelier, montré qu'il n'a- 
vait de grâces et de bienveillance que pour les 
traîtres ? Quant au duc de Savoie , il devait se rap- 
peler que , au moment de son triomphe passager, 
il avait promis de faire pendre avec leurs lettres de 

1 Délibérations des Conseils des 8 février et 10 mars i534. On 
voit que le procès dura plus d'un mois. Le vicaire avait enjoint 
aux syndics de relâcher Portier; le duc avait écrit ; l'évêque avait 
évoqué, et enfin délivré des lettres de grâce. De leur côté les 
Fribourgeois agissaient: c'est ce qui retarda le jugement. Il pa- 
raît que lorsqu'il avait fait grâce à Gartelier, l'évêque avait pro- 
mis à l'avenir de ne jamais accorder des lettres de grâce pour de 
semblables crimes. Il oublia sa parole; mais les syndics l'obligè- 
rent à la tenir. 



Il8 HISTOIRE DE GENÈVE. (ï534) 

grâce les condamnés en faveur desquels Féveque 
se serait avisé d'user de sa prérogative? Dès lors 
Charles III et Pierre de la Baume ne furent plus 
considérés que comme des ennemis publics , à l'é- 
gard desfjuels on se trouvait dégagé de tous les de- 
voirs et de tous les sermens. 

Nous avons laissé Furbiti débattre avec Froment, 
Farel et Viret , les phrases inculpées de son ser- 
mon. Dans cette controverse , le dominicain avait 
tout le désavantage , car il avait affaire à trois ha- 
biles antagonistes ; il devait justifier des paroles 
évidemment injurieuses, et se voyait appelé à dis- 
cuter la foi romaine dans le dédale de ses dogmes 
et de ses miracles , avec ses saints , ses images et 
ses sacremens. Cependant les mêmes croyans , qui 
plaçaient Pennet et Portier au rang des martyrs , 
proclamaient les triomphes oratoires de Furbki, 
quand celui-ci avouait lui-même qu'il ne pouvait 
répondre aux argumens présentés autrement 
qu'en disant qu'il professait la religion catholique 
comme il l'avait apprise de ses pères. Le procès 
du dominicain dura fort long-temps. On crut un 
instant qu'il se terminerait par sa rétraction qu'il 
avait promis de faire dans la même chaire où il 
avait prêché tant d'extravagances; mais il reprit 
dans la cathédrale son ancienne impudence, et dé- 
bita une homélie apologétique au lieu d'une ré- 
tractation formelle. On vit alors qu'il ne restait d'au- 



(i 534) QUATRIÈME EPOQUE. IIQ 

Ire parti à prendre que de le reconduire et de le 
laisser en prison. 11 y resta jusqu'à ce que Fran- 
çois I er , deux ans après, sollicita son pardon et 
obtint sa liberté 1 . La conduite et l'entêtement de 
Furbiti annonçaient chez lui un caractère assez 
courageux; car, aux termes de la sentence, il n'eût 
eu qu'à se rétracter pour voir cesser sa captivité. 

L'aflaire de Furbiti n'était pas la seule qui occu- 
pât les Conseils. Ils avaient aussi à satisfaire les 
Bernois, qui demandaient le rappel de Dumoulin, 
et l'autorisation de faire prêcher Farel , Viret ou 
Froment, dans un lieu public, pendant leur séjour 
dans la ville. On refusa de rétracter la sentence 
qui avait exilé Dumoulin , et sans autoriser for- 
mellement les députés à instituer un prêche pu- 
blic , on leur laissa entrevoir qu'ils pouvaient le 
tenter, et que^ s'ils étaient assez bien soutenus 
pour pouvoir continuer, on ne s'y opposerait pas. 
Les réformés ne demandaient pas autre chose. Ils 
se réunirent en bon nombre , et , sous la conduite 
d'Ami Perrin et de Baudichon de LaMaisonneuve, 
ils conduisirent Farel à la chapelle du couvent de 
Rive où ils le firent monter dans la chaire que le 
moine François Coutelier venait de quitter. Ils 
avaient fait la chose avec si peu de crainte d'être 

1 Tous ces détails sont tirés des Notes de Gautier sur Spon et de 
la relation imprimée de ce singulier procès. J'en ai abrégé le récit, 
qui d'ailleurs est fort intéressant sous le rapport des mœurs et du 
ton qui régnait dans la discussion. 



120 HISTOIRE DE GENEVE. (?534) 

interrompus , que , avant de laisser parler leur 
prédicateur, ils avaient sonné la cloche pour réu- 
nir le plus de monde possible l . Ce fut le premier 
prêche public qui eut lieu à Genève. Désormais 
ils ne cessèrent plus ; car chaque jour quelques 
citoyens se convertissant à la foi nouvelle , les ré- 
formés commençaient à être les plus nombreux et 
les plus forts. Le changement de religion s'opérait 
à l'insu même de ceux qui croyaient de bonne foi 
rester fidèles au catholicisme. Etaient-ils autre 
chose que des réformés^ ces membres des Conseils 
qui, depuis long-temps, interdisaient à leurs pré- 
dicateurs habituels, et en dernier lieu encore à 
Coutelier, de parler d'eucharistie, de confession 
auriculaire, ni d'aucun point de doctrine qu'il ne 
pût établir par l'Évangile 2 ? Quelle résistance au- 
raient-ils donc pu apporter aux instructions pu- 
bliques de Farel, qui prêchait l'Evangile dans sa 
pureté ? 

Cependant les exagérés du parti catholique ne 
virent pas sans indignation la réforme professée 
dans un lieu public consacré au culte romain. 
Ils étaient surtout irrités de la hardiesse avec la- 
quelle Farel discutait les points de controverse, 

1 Ceci se passait le premier dimanche de mars i534 (Gautier, 
registres des Conseils). 

a On lui avait aussi interdit de parler du culte de la sainte 
Yierge, de l'invocation des saints, du purgatoire, des prières pour 
les morts , etc. 



(i 534) QUATRIÈME EPOQUE. 12 i 

traités l'instant d'auparavant par le cordelier. Le 
peuple s'y portait en foule , et il n'était pas difficile 
de s'apercevoir que ces discussions tournaient tou- 
jours à l'avantage de Farel. Les meneurs, parmi 
lesquels se fesaient remarquer Girardin De la Rive, 
Lect et Duerest, portèrent leurs plaintes au Con- 
seil des Deux-Cents l . Les députés de Berne les y 
suivirent de près. Ceux-ci soutinrent qu'ils n'a- 
vaient été pour rien dans l'entreprise de Farel ; 
mais qu'ils engageaient fort le Conseil à lui accor- 
der sa protection , parce que le doigt de Dieu était 
marqué dans tout ce qui venait de se passer et 
dans l'effet miraculeux des premières prédications 
de Farel. Placé dans une pénible alternative, le 
Conseil prit un expédient qui mécontenta les uns et 
les autres, parce qu'il ne pouvait satisfaire égale- 
ment les deux partis. En effet, il engagea les en- 
voyés de Berne, qui allaient partir, à ramener 
avec eux, dans leur pays, Farel, Viret et Froment, 
et leur promit d'interdire en même temps au cor- 
delier de prêcher à l'avenir. Il offrait aussi de 
rendre MM. de Berne et de Fribourg arbitres de 
tous leurs différends ; et pour cela il nomma une 
députation, composée de Claude Savoye, de Jean 

• Ces citoyens ne perdirent pas de temps; car ils vinrent au 
Conseil des Deux-Cents le lendemain même du premier prêche 
public de Farel (voy. regist. des Conseils. Gautier, mémoires ma- 
nuscrits). 



122 HISTOIRE DE GENEVE. (i 534) 

Lullin , d'Etienne Dadaz et de Jean d'Arlod, char- 
gée d aller leur porter cette dernière proposition. 
Farel toutefois resta à Genève; il continua à y prê- 
cher, et, par l'influence de ses paroles, il parvint , 
sinon à réduire ses ennemis au silence , du moins 
à augmenter considérablement le nombre de ses 
partisans. Il allait même jusqu'à présenter des re- 
quêtes contre Coutelier, dans lesquelles il offrait 
de le convaincre d'erreur. Farel était devenu telle- 
ment redoutable à l'aide de ces moyens que les 
Conseils le priaient de vouloir bien avoir égard aux 
divisions et aux fâcheuses affaires de la ville 1 , ce 
qui ne l'empêchait pas d'agir en dépit de leurs re- 
commandations. 

Les crises violentes dans lesquelles deux reli- 
gions sont aux prises ne se passent pas sans trou- 
bles. A Genève^ les catholiques zélés traitaient les 
réformés de mécréans, d'hérétiques, et les acca- 
blaient de ces épithètes injurieuses qu'ils avaient 
apprises de Furbiti et de ses émules. Souvent des in- 
jures on en venait aux coups. Les réformés, de 
leur côté , refusaient d'observer les pratiques d'un 
culte qu'ils disaient plein d'idolâtrie 2 . Ils nar- 

' Ces expressions sont tirées de la de'libe'ration des Conseils du 
20 mars 1 534 (voy. registres des Conseils, Flournois, de Grenus). 

? A chaque instant on e'tait oblige' de prononcer des peines 
contre ceux, qui refusaient de fermer leurs boutiques au moment 
des processions. Voy. de'libe'ration du 17 avril i534 (registres des 
Conseils). 



(i 554) gu\TRii:MR époque. ia5 

puaient aussi les piètres et les moines sur leur vie 
scandaleuse, ce qui produisait chaque jour des 
querelles acharnées, dans lesquelles la modération 
se montrait rarement du côté du clergé et la rai- 
son pas davantage l . Cependant, depuis la peine 
sévère infligée àPennet et â Portier, on était moins 
prompt à mettre le poignard ou l'épée à la main 2 . 

« Je citerai un exemple : Un jour la femme d'un reformé s'avisa 
de dire à une femme mariée, qui néanmoins se livrait à la dé- 
bauche avec les cordeliers du couvent de Rive, qu elle ferait bien 
mieux d aller chez son mari que d'aller trouver ces moines. Deux 
cbrâeliers entendirent ce propos et l'assaillirent de coups. Le 
Gin, cil enjoignit aux syndics d'aller au couvent et de faire met- 
Ire les coupables en prison. Délibération du i5 mai i534 (regist. 
des Conseils). 

2 Pour donner une ide'e de la superstition qui régnait en ce 
temps, je citerai un passage du Levain du Calvinisme de la sœur 
Jeanne de Jussy. Cette naïve religieuse fesait des martyrs de 
Pennet et de Portier. Après avoir parle' de leur mort, elle raconte 
(pie : « Ce jour fut exécuté un grand jeune homme , larron et 
«brigand de la secte luthérienne, lequel étant admonesté des 
« cordeliers, pour le réduire afin qu'il mourût repentant et en la 
? foi ; mais il leur fut osté sur le chemin , et fut donné à Farel et 
« à son compagnon pour le prescher, et mourut en ceste hérésie. 
a II arriva chose miraculeuse, le quinzième jour de mars après ce 
u meurtre , d une femme qui avait été pendue au gibet depuis en- 
« viron un an , laquelle estait morte en la foi de nostre saincte 
« mère église , miraculeusement se retourne devers ce garçon lu- 
« thérien , qui avaist été mis au gibet auprès d'elle , et le mordait 
k par le menton à gorge ouverte; et pour ce que c'estait chose 
(f admirable , fut tanstôt publiée par la cité, dont plusieurs y cou- 
(f rurent pour voir la chose et prouver la vérité; les luthériens 
tf firent tant avec leurs piques, qu'ils les désassemblèrent , pour 
« ce que les chrétiens s"en moquaient; mais toujours la femme se 
«retournait vers ce garçon. » (Levain du Calvinisme, 1611, 
PS- 740 

Il est en effet merveilleux de voir, après une année révolue, un 



124 HISTOIRE DE GENEVE. (i 534) 

La tentative de conciliation que les Conseils 
avaient eu l'espérance de faire réussir par l'en- 
tremise de Berne et de Fribourg, échoua par une 
double circonstance. D'abord, les Bernois refu- 
sèrent de s'en occuper, et les Fribourgeois, infor- 
més des succès et de l'impunité de Farel, ne son- 
gèrent plus qu'à rompre le traité de combourgeoi- 
sie qui les liait à Genève. Plusieurs fois ils avaient 
menacé d'en venir à cette extrémité; ils jugèrent 
que le moment était venu , et dépêchèrent Nicolas 
Fégeli et Roquinet, porteurs du sceau de Genève, 
arraché à leur original du traité , et chargés de 
réclamer de nous la remise du sceau de leur ville* 
pendant au bas de l'original resté à Genève 1 . Les 
Conseils avaient tout fait pour empêcher que 
l'alliance ne fût rompue; car, lorsque les députés 
de Fribourg étaient venus pour l'annuler aima- 
blement, ils s'étaient efforcés de les en détour- 
ner. Ceux-ci s'en étaient référés à une assemblée 
ou marche convoquée tout exprès à Lausanne, et 
devant laquelle les syndics étaient appelés. Cette 
assemblée, composée d'ecclésiastiques et d'hom- 
mes dévoués à Pierre de la Baume et aux Fribour- 
geois , avait décidé que le traité de combourgeoi- 

cadavre conservé à ce point , et la scène tient d'autant plus du 
prodige que le luthe'rien et la femme catholique avaient dû né- 
cessairement être décapités tous deux, suivant l'usage constam- 
ment suivi en ce temps à Genève ! ! ! 

' Délibération du i5 mai i534 (registres des Conseils). 



(i 534) QUATRIÈME EPOQUE. 1^5 

sie devait être anéanti ; et c'est en vertu de cette 
sentence que Fégeli et Roquinet venaient consom- 
mer la rupture de l'alliance. 

Il est avéré que Févcque avait pris une part très- 
active aux démarches de Fribourg dans cette cir- 
constance , qui devait décider de l'avenir religieux 
de Genève. Lorsque les députés fribourgeois vin- 
rent pour la première fois parler sérieusement de 
leur projet de renoncer à la combourgeoisie, ils 
étaient porteurs d'une longue liste de griefs du 
prélat. Ils la tenaient de lui , et le motif détermi- 
nant qu'ils invoquèrent devant l'assemblée de Lau- 
sanne , fut celui pris , de ce que les Genevois avaient 
failli à la clause du traité qui réservait la souve- 
raineté de l'évèque. Le reproche était sans fonde- 
ment, car Pierre de la Baume, chargé d'ailleurs 
de tant d'iniquités commises au détriment de la 
ville, l'avait quittée de son plein gré. Pouvait-on 
le contraindre à conserver son épiscopat et ses 
droits malgré lui? Le duc de Savoie n'avait pas été 
non plus étranger à toute cette intrigue. Ennemi 
né de la réformation , il craignait que par elle sa 
puissance ne fût renversée; aussi se montra-t-il 
l'ennemi le plus implacable des protestans dans 
toutes les occasions. 

Les syndics, dans le premier moment, espérè- 
rent que la résolution des Fribourgeois ne serait 
point inébranlable ; ils demandèrent aux députés 



I2Ô HISTOIRE DE GENEVE. (^M) 

d'attendre la réponse du Conseil des Deux-Cents , 
et surtout celle du Conseil général , seul compétent 
pour rompre une alliance qu'il avait contractée. 
Tout cela ne servit de rien, c'était un parti pris. 
Il fallut donc se soumettre, et tourner ses regards 
vers les Bernois , désormais les seuls alliés au 
milieu de tant d'ennemis h 

Le clergé , toujours puissant à Fribourg, n'avait 
pas manqué d'intriguer pour obtenir ce résultat. 
Il y avait été poussé par les démarches de l évêque 
et des prêtres genevois. Les Conseils de Fribourg, 
ennemis de la réforme, suivaient ces inspirations. 
Leurs députés n'eurent qu'une mission , celle de 
rompre le traité de combourgeoisie , parce qu'ils 
sentaient bien que Genève allait renverser pour 
jamais les autels de la foi romaine , sur lesquels 
ses évêques avaient voulu consommer le sacrifice 
de sa liberté. 

Deux causes principales amenèrent cette rup- 
ture. La première je la trouve dans cet état de 
rivalité de protection , qui plaçait constamment 

'Le i5 et le 16 mai i534, ou essaya d'ébranler la résolution 
des députés fribourgeois , mais inutilement; car ils ne voulurent 
même pas attendre la réunion du Conseil général. Gautier, dans 
ses notes sur Spon, confond la date des premières démarcbcs de 
Fribourg pour rompre la combourgeoisie avec celles qui consom- 
mèrent cette rupture. Il la rapporte au mois de mars i534> tan- 
dis que c'est le i5 mai , ainsi que cela résulte de la délibération 
du Conseil (registres des Conseils, Flournois, de Grenus, Rocca, 
Leclerc). 



(i 534) quatrième époque. 127 

les Fribourgeois en présence des Bernois qu'ils 
n'aimaient plus, depuis qu'ils s'étaient rangés sous 
la bannière de Zwingli; la seconde, c'est le peu 
de zèle que montrèrent les Genevois pour soutenir 
le culte romain. Somme toute, les Fribourgeois ne 
furent que les instrumens des baines du duc de 
Savoie et de Pierre de la Baume: aussi se virent-ils 
comme eux déçus dans leurs espérances ; car, si le 
prélat perdit sa souveraineté qu'il voulait vendre , 
si le duc, pour avoir prétendu usurper des droits 
qu'il n'avait pas, se vit enlever ceux qu'il possé- 
dait légitimement,, MM. de Fribourg bâtèrent 
l'accomplissement de ce qu'à tout prix ils vou- 
laient empêcher, la réformation de Genève. 



128 



HISTOIRE DE GENEVE. 



(i554) 



fW\ V VVVVX (YW \\VW\ V\\ IW\ WV V\\ WV <WV WV W\ WV W WV!\ WN. WYW\) 

CHAPITRE III. 

Adoption officielle de la reformation. 

Quand depuis long-temps on redoute un mal- 
heur, s'il nous frappe, le coup est moins sensible, 
parce qu'on y est préparé, et que, pour ainsi dire, 
on s'est affligé et consolé d'avance. C'est ce qui 
arriva aux Genevois quand les Fribourgeois vin- 
rent à réaliser leurs menaces, tant de fois répétées, 
d'annuler le traité de i5iÇ>. D'ailleurs Berne leur 
offrait une protection plus puissante et plus active, 
et depuis long-temps ils avaient pu juger qu'ils ne 
pourraient pas se maintenir en harmonie avec les 
deux villes. Assurément Genève avait des obliga- 
tions à Fribourg, mais le ton impérieux de ses 
remontrances, relatives à la réformation, et sur- 
tout ses liaisons récentes avec Charles 111 et Pierre 
de la Baume, avaient singulièrement affaibli l'es- 
time et la reconnaissance qu'on avait pour cette 
ville. La rupture précéda de peu la désaffection; 
de sorte que, en réfléchissant un peu sur le passé, 



(l554) QUATRIÈME EPOQUE. I 2() 

on revint bientôt du premier étourdissement pro- 
duit par la nouvelle de l'arrêté de Lausanne. 

La nouvelle position de Genève et le départ des 
députés de la ville catholique, relevèrent les espé- 
rances des prédicateurs protestans. Bien que leur 
doctrine ne fût encore prêchée que dans l'église 
du couvent de Rive, ils ne s'en arrogeaient pas 
moins le droit de critiquer les sermons des prêtres 
romains. C'est ainsi qu'un jour Farel et Yiret par- 
vinrent à faire appeler le vicaire devant les Con- 
seils , pour y soutenir, contradictoirement avec 
eux, le texte de ses sermons, tous dirigés contre les 
réformateurs 1 . Les prosélites augmentaient en rai- 
sonde la facilité qu'avait la foi nouvelle à se produi- 
re,, et bon nombre de prêtres, à l'exemple du cha- 
noine Bernard 2 , posèrent le froc et se marièrent . 
Ces changemens, toutefois, ne s'opéraient pas sans 
de graves désordres. La nuit, de jeunes écervellés 
allaient, dans un zèle outré^ mutiler les statues 
des saints sculptées sur la façade des églises 5 ; au 

1 Le 12 juin on manda le vicaire devant les Conseils , et on lui 
ordonna de répondre sur les interpellations de Farel et de Viret, 
qui leur imputaient d'avoir incrimine leurs pre'dications , etc. 
(registres des Conseils , Gautier.) 

2 Le chanoine Bernard fut marie' par Viret à la sœur d'Ami 
Perrin. (Spon , G au lier , mém. manuscr.) 

3 Dans la nuit avant la Pentecôte, on coupa toutes les têtes des 
saints au portail de l'église de Rive. Ces têtes furent retrouve'es 
dans un puits; les syndics les firent raccommoder. (Spon , mém. 
manuscr. ) 

TOM. II. q 



l3o IlISTOlFvE DE GExNÈVE. (l554) 

Molard, à la Fusterie, à St.-Gervais cl dans d'au- 
tres quartiers, les femmes se permettaient publi- 
quement des danses obcènes ou grotesques 1 . Cepen- 
dant de graves dangers pouvaient, d'un instant à 
l'autre, menacer Genève livrée, pour un mo- 
ment, à une anarchie presque complète, sous le 
triple rapport de l'organisation politique, de la 
religion et des mœurs. 

François I er était loin de favoriser la réforma- 
tion ou ses apôtres: il avait donné les ordres les 
plus sévères, pour le cas où quelques-uns des 
sectateurs voudraient pénétrer dans ses états. 
Baudiehon de La Maisonneuve et J. Cologny, 
tous deux ardens réformés, furent les premiers 
à ressentir les effets de ces mesures: arrêtés près 
de Lyon, ils furent retenus prisonniers dans cette 
ville, et ne purent recouvrer leur liberté que qua- 
tre mois plus tard, par l'intercession de Rodolphe 
de Diesbach et de Georges Schœner, ambassadeurs 
de Berne auprès du roi de France 2 . Pendant que 
l'on s'occupait de négocier pour cette affaire, 
Pierre de la Baume intriguait avec une activité 
nouvelle. On apprit qu'il s'était rendu à Cham- 
béry pour combiner une attaque contre la ville. 

1 Délibération du 2 juin i534 (regist. des Conseils de Grenus, 
Rocca). 

» Délibérations des 10 juin et 17 septembre i554 ( registres des 
Conseils , Flournois. ) 



(i 554) QU ATRIÈME EPOQUE. 1 5 1 

Plusieurs citoyens en ( retenaient avec lui de cou- 
pables intelligences, et lui avaient promis de 
lui livrer les portes : de sorte qu'il se hâta de 
réunir quelques troupes, de rallier à lui les fugi- 
tifs anciens ou nouveaux, et de s'approcher des 
murs avec sa petite armée, croyant marcher à une 
victoire assurée. Heureusement la vigilance des 
svndics ne fut point en défaut; ils avaient sur- 
veillé les démarches de Pierre de la Baume, et se 
défiant de quelque trahison intérieure, ils avaient 
fait mettre sous les armes un nombre suffisant 
d'hommes sûrs; enfin une vedette fut placée en 
observation au haut des tours de St. -Pierre. La 
troupe ennemie, trop faible pour tenter un coup 
de main prévu, se retira sans combattre, mais 
non sans piller, dévaster et brûler les campagnes 
des alentours h 

Obligé de renoncer aux armes temporelles, 
Pierre de la Baume, qui aurait bien voulu revenir 
à Genève, qu'il avait quittée alors qu'il eût pu y 
faire le bien, eut encore le courage de recourir 
aux armes spirituelles 2 . Par une première bulle, 

1 Le 24 juin , on apprit que L'évêque était à Chambérv. Le 
29 juillet, on découvrit ses projets , et le 3i , comme on sut qu'il 
s'approchait de la ville avec une petite armée savoyarde et 200 
hommes à sa solde, on se disposa à les bien recevoir (registres des 
Conseils). 

2 L'évêque lança sa bulle d'excommunication, le 5o aoûl i554 
(reg. des Conseils). 



l32 HISTOIRE DE GENEVE. (l 554) 

il excommunia la cité tout entière; par une se- 
conde , il décréta que la juridiction ecclésiastique 
dépendant de son siège serait transférée à G ex. 
L'excommunication était ce que l'on craignait le 
moins, quoique cette mesure produisît toujours 
quelques embarras momentanés. Quant à la trans- 
lation de r officiai, du vicaire et du tribunal épis- 
copal, on s'y opposa formellement. En même 
temps on s'occupa de fortifier la ville, en com- 
mençant par le faubourg St.-Victor, qu'il fallut 
sacrifier , parce que le prieuré et ses domaines 
étaient devenus la proie de ceux qui ne craignaient 
pas de se les approprier 1 . 

Ce n'était pas sans avoir eu des intelligences 
dans la ville que l'évêque avait entrepris de la sur- 
prendre. Au moment où le complot devait éclater, 
les fanatiques qui lui étaient dévoués avaient 
laissé pénétrer leurs desseins. Quand la tentative 
eut échoué, plusieurs d'entre eux furent arrêtés 
pour être jugés ; d'autres en plus grand nombre 
quittèrent la ville et se réfugièrent au château de 
Peney, où s'était formé un noyau de mécontens 
qui détroussaient les Genevois voyageurs et les 

1 Bormivard était en prison , et le prieure' de Saint-Yictor était 
tombé dans le plus grand délabrement. Par delibe'ration du 
18 août, le Conseil re'sohit la démolition du prieure', habite en- 
core par les moines , et du faubourg, peuplé de prostitue'es qu'ils 
v avaient attirées, et de leurs courtiers de débauche (voyez reg. 
des Conseils). 



(l 535) QUATRIÈME EPOQUE. l35 

emprisonnaient K C'est ainsi qu'ils arrêtèrent un 
assez grand nombre de réformés^ à titre de re- 
présailles pour les traîtres dont le procès s'instrui- 
sait à Genève. Les réfugiés de Peney étaient plus 
particulièrement incommodes , en ce que , aidés 
des hommes d'arme de l'évêque et des soldats sa- 
voyards , ils interceptaient les vivres et tenaient 
la population en alerte. 

Par ordre de l'évêque, comme nous l'avons vu, 
l'ofïicial et la juridiction épiscopale devaient être 
transférés à Gex. Le peuple et les Conseils s'y 
étaient opposés avec peu de succès ; car le grand- 
vicaire et les officiers épiscopaux s'y étaient ren- 
dus, le sceau avait seul été retenu 2 . Pierre de la 
Baume, dans son obstination, intima Tordre à 
tous ses ressortissans de comparaître à Gex. Les 
choses ne pouvant rester en cet état, les syndics 
et les Conseils , après avoir envoyé des ambassa- 
deurs à Berne , s'adressèrent directement au cha- 
pitre. Ils exposèrent à cette assemblée que l'évêque 

1 Yoici les noms des bannis ou re'fugie's de Peney : Baud, Be- 
sançon de Mara, Claude et Nicolas Pennet, Dunant, P. Malbuis- 
son, Ducrest, Suchet, Mersier, Descliamps , Pouyal , J. Porral, 
Régis, Guillet, F. Roy, J. de Fabrica, L. Dufour, P. Mermet. de 
Prato , Grandchamps , Verdelet, J. Foissia, C. Veillard, J. Goy, 
Delacre , La Palud, etc., etc. Voyez délibération des Conseils 
du 6 avril i535 (registres des Conseils). 

a Voir délibérations des Conseils des 3 décembre i534 et 
20 avril 1 535 (registres des Conseils, Gautier, Mémoires manus- 
crits) . 



1 54 HISTOIRE DE GENEVE. (l535) 

n'était plus désormais considéré comme prince et 
pasteur, mais comme ennemi déclaré de la cité , 
que, par conséquent, ils venaient lui demander de 
créer des officiers, tels que vicaire, officiai , juge 
des excès, etc., et de s'arranger à l'avenir pour 
que les prédicateurs ne marchassent pas sur les 
traces de Furbiti , auteur de tant de troubles h Le 
chapitre reçut assez mal cette ouverture. Les cha- 
noines qui le composaient sentirent bien qu'il ne 
pouvait exister sans évêque , et que , s'ils accep- 
taient la déclaration delà vacance du siège épisco- 
pal, présentée par les Conseils . leur tour serait 
bientôt venu. Aussi firent- ils secrètement leurs 
dispositions pour transférer le chapitre à Annecy. 
Les syndics prévenus empêchèrent l'exécution de 
leur projet. Dans l'espoir de mettre un terme à 
toutes ces menées, les Conseils interjetèrent un 
appel à Rome , tant contre l'évèque que contre ses 
fauteurs. Ce n'élait qu'un moyen purement dila- 
toire ; en effet Rome aurait-elle donné raison con- 
tre ses représentais, aux Genevois, près d'abjurer 
la foi catholique et de secouer le joug de la supré- 
matie papale? 

Cependant on continuait à négocier de part et 

1 La supplique des Conseils et du chapitre se terminait ainsi : 
« Pourquoi sommes e' te' es oui S à vous en dire ceci comme une j>ar- 
«r lie des doléances de la cite, afin qu'en soyez recordans , et veuil- 
« lez en dire la vérité , et vous plaise e'lire ofliciers , etc. , etc., vu 
« que la se'de vaque. » (Registres des Conseils, dcCrenus, Rocca). 



(i 535) QUATRIÈME EPOQUE. 1 35 

d'autre. Après la Diète de Bade était venue celle 
de Thonon ; à celle-ci succéda celle de Lucerne. 
Devant chacune de ces assemblées , le duc se mon- 
trait fort irrité de ce qu'on l'avait dépouillé du vi- 
domnat, et de ce que son autorité n'était plus qu'un 
objet d'insultes et de mépris. Les Genevois ne 
manquaient pas de rappeler les conditions de l'ac- 
cord de Saint-Julien et de la sentence de Payerne 
inexécutées par Charles III , et les usurpations de 
ce duc et de l'évêque. Les Suisses auraient pris 
un parti prompt et décisif, s'il s'était agi de vider 
la querelle sur un champ de bataille. Ils n'étaient 
pas aussi habiles en matière de négociations di- 
plomatiques , ou plutôt ils ne voulaient pas con- 
tinuer à entendre sans utilité des gens qui ne vou- 
laient pas s'accorder. Aussi terminèrent-ils la Diète 
de Lucerne en déclarant qu'ils s'en remettaient à 
Dieu pour mener à bonne fin toute cette affaire. 
De nos jours la diplomatie ne constaterait pas son 
impuissance par de semblables aveux. 

Tout le temps que durèrent ces négociations , 
les bostilités se trouvaient suspendues de fait ; tou- 
tefois on ne cessait pas pour cela de s'inquiéter ré- 
ciproquement et de se faire des prisonniers. Mal- 
buisson (Jacques) et bon nombre d'autres étaient 
retenus à Genève , une vingtaine de Genevois 
étaient prisonniers au château de Peney , Saunier 
avait été pris sur les terres de Piémont, de sorte 



l56 HISTOIRE DE GENEVE. (l555) 

que de tous les côtés on était irrité au dernier point. 
Quand les Suisses eurent renoncé à concilier ces 
différends , on sentit à Genève qu'il fallait se pré- 
parer à résister à des attaques sérieuses , et la dé- 
molition des faubourgs fut résolue. Elle éprouva 
d'abord beaucoup de difficultés , parce que près 
de sept mille ames habitaient en-dehors des murs. 
Cependant elle avança bientôt assez rapidement, 
grâce au dévouement des uns et à la crainte qu'ins- 
pirait aux autres la sévérité des magistrats. Dans 
une ville moins jalouse de son indépendance et 
de sa liberté , une pareille mesure eût été inexé- 
cutable. 

Le carême approchait, et les réformés avaient 
fait venir un prédicateur qui professait leurs prin- 
cipes , mais n'avait pas dépouillé le costume de 
son ordre. Celui-ci se présenta aux syndics afin 
d'obtenir l'autorisation de prêcher ; les syndics le 
renvoyèrent au chapitre -, mais les chanoines, ins- 
truits des doctrines du cordelier, l'ajournèrent in- 
définiment sous le prétexte impertinent que, oc- 
cupés de leur office et du soin des processions , ils 
n'avaient pas le temps d'examiner sa demande 1 . 
Les syndics en furent choqués, et comme trois 

' C'est le 12 février i535 que le Conseil, sur la demande du 
cordelier, envoya deux de ses membres au chapitre, auxquels les 
chanoines repondirent qu'ils n'avaient pas le temps de s'en occu- 
per à cause de leur long office et de la procession (registres des 
Conseils). 



(l535) QUATRIÈME EPOQUE. l5j 

d'entre eux étaient réformés , ils autorisèrent le 
prédicateur à s'emparer de la chaire de Saint-Ger- 
main. Vandel , curé de cette paroisse, n'y con- 
sentit pas d'abord ; les citoyens de ce quartier se 
joignirent à lui et persistèrent à repousser le cor- 
delier. De son côté le Conseil maintint sa décision. 
Le zèle fanatique des femmes jouait un très-grand 
rôle dans l'opposition des paroissiens de Saint- 
Germain. Cependant le curé n'osa pas refuser après 
l'intimation formelle des syndics; les femmes ne 
voulurent pas en tenir compte ; elles se rendirent 
à l'église au moment du prêche , et là , stimulant 
leurs maris , elles firent un tel tapage que le cor- 
delier ne put continuer. Au milieu du tumulte se 
fesait remarquer une dame Pernette , surnommée 
la toute-ronde , qui , montée sur sa chaise , et un 
pilon de bois à la main , semblait la prêtresse de 
ces saturnales ou le général de cette émeute po- 
pulaire. Les réformés voulaient défendre leur pro- 
tégé, mais dans cette paroisse ils n'étaient pas les 
plus forts. Les Conseils punirent sévèrement les 
auteurs de ces troubles , ils bannirent les citoyens 
les plus coupables , annulèrent les lettres de bour- 
geoisie de plusieurs, et chassèrent honteusement 
celles des femmes qui y avaient pris part, et dont les 
mœurs déréglées rendaientt leur scandaleuse com- 
plicité moins inexplicable l . Le cordelier prêcha 

1 Délibérations des i3, i4 et ai février i535 (registres des Con- 
seils). 



1 38 HISTOIRE DE GENEVE. (l535) 

ensuite sans obstacle, et fut même logé chez le 
curé Vandel qu'il convertit. Farel et Viret, logés 
aussi par ordre des Conseils chez les cordeliers de 
Rive, recrutèrent parmi eux de nombreux prosé- 
lites. D'après ces précédens, on ne s'explique pas 
la conduite des Conseils , qui refusèrent alors aux 
habitans du quartier Saint-Gervais la permission 
d'avoir dans leur église un prédicateur qui leur 
expliquât l'Évangile, et continuèrent à punir de 
peines sévères ceux qui tenaient leurs boutiques 
ouvertes le dimanche, et brisaient les statues de 
saint Grégoire et de saint Jean-Baptiste. 

Pendant que la réforme fesait ainsi de rapides 
progrès , depuis la rupture avec Fribourg , Pierre 
de la Baume avait fait indirectement des ouver- 
tures aux magistrats , pour qu'il lui fut permis de 
revenir s'asseoir sur le siège épiscopal de Genève , 
si sottement abandonné par lui. La réponse des 
Conseils se trouvait dans la résolution qui déclarait 
le siège vacant. Il paraît que Pierre de la Baume 
chercha à intéresser à sa cause le pape^ préoccupé 
de soins plus importans, et qui d'ailleurs avait 
connaissance de ses maladresses et de sa pusillani- 
mité. Le prélat ne sollicitait rien moins que la con- 
cession d'une dime à percevoir sur les provinces 
voisines , pour en employer le produit à lever une 
armée l . Le pape refusa , et Pierre de la Baume fut 

1 Voir Bcsson , Mémoires manuscrits , Gautier. 



1 555) QUATRIEME EPOQUE. 1 

éduit à ourdir des trames odieuses avee ses par- 
sans qui étaient restés à Genève, et les traîtres 
ue leurs méfaits en avaient fait bannir. Ainsi 
était formée la garnison du château de Peney. 
ies familles des bannis ne les avaient pas suivis, 
t elles ne cessaient de les tenir avertis de toutes 
3S expéditions qui se préparaient contre eux. C'est 
la suite d'une de ces attaques , vigoureusement 
epoussée l , qu'on résolut de clorre, par une sen- 
mce exemplaire, la procédure instruite à leur 
liarge. Ils furent tous condamnés à mort, et so- 
dairement à une amende de cent mille écus. 
eurs familles furent chassées et leurs biens se- 
uestrés 2 . La veuve de Bertheliciv, remariée à l'un 
es bannis , sollicita vainement avec ses corn pa- 
nes. On n'excepta de l'arrêt d'exil que les fils du 
îartyr de la liberté. Que devait-on à la femme 
ui n'avait pas craint de perdre un si beau nom ! 
Du coté de Charles 111 , on n'avait pas eu moins 
se plaindre. Les troubles de ses états ne lui 

' Le 5 mai i55j les Genevois sortirent avec de l'artillerie pour 
1er enlever le château de Peney. Ils trouvèrent les assiege's prêts 
les recevoir. Néanmoins ils les attaquèrent, et furent repousses 
>pon, registres des Conseils). 

2 Ce fut le lendemain de la défaite , c'est-à-dire le 6 mai i535 , 
u'on ajourna les bannis de Peney, et qu'on chassa leurs fa- 
illes qui entretenaient avec eux des relations préjudiciables' au 
eu de la cite. On leur donna six heures pour quitter la ville. On 
iclara que les enfans de Berlhelier étaient excepte's de cet édit ; 
n'on ne saisirait pas leurs biens , et qu'au contraire on les aide- 
lit au besoin. Le G juillet on prononça contre les bannis la sen- 
uce qui les condamna à être décapite's et écartele's après (reg. 
?s Conseils). 



l4o HISTOIRE DE GENEVE. (i 535) 

avaient pas permis de beaucoup nuire aux Gene- 
vois. Mais il leur fesait tout le mal qu'il pouvait 
leur faire. Les souvenirs des exécutions sanglantes 
de i5i9 n'étaient point effacés. Ce fut donc avec 
joie que la cité vit ses magistrats prendre le soin 
de recueillir en un cahier spécial la longue série 
des griefs qu'on avait à lui reprocher 2 . C'était 
prononcer aussi la déchéance. On voit que la po- 
sition de Genève se dessinait plus fortement. On 
n'y reconnaissait plus ni duc, ni évêque, ni comte. 
Des ennemis acharnés étaient à ses portes. Lai- 
sez faire! les Genevois sauront se défendre. Voyez 
ces faubourgs rasés , ces citoyens qui veillent en 
armes. Telle est l'abnégation qui ne recule devant 
aucun sacrifice, tel le courage inébranlable de 
ceux dont la seule ambition est de n'avoir pas de 
maîtres ; ils connaissent leurs droits et leur force, 
on ne les vaincra pas ! 

Comme nous l'avons déjà vu, les relations ha- 
bituelles des réformés avec les cordeliers du cou- 
vent de Rive , enlevaient chaque jour des défen- 
seurs à la foi romaine. Une des conversions les plus 
remarquables fut celle du cordelier Jacques Ber- 
nard, dont les deux frères s'étaient jetés dans les 

• Le 22 février i535 il fut ordonné qu'on chercherait dans les 
livres du Conseil ce que le duc a fait contre Genève pour en faire 
un livre (registres des Conseils, Rocca, de Grenus, Mémoires ma- 
nuscrits) . 



535) QUATRIÈME EPOQUE. 

mgs des proteslans, mais qui était resté zélateur 
ardent du catholicisme , qu'il avait soutenu une 
ispute publique contre Farel et Viret. Convaincu 
îfin de la portée de la foi évangélique , Jacques 
ernard se crut obligé de combattre hautement 
s erreurs que lui-même avait professées. Il affi- 
la des thèses , et vint demander au Conseil d'ou- 
rir une discussion solennelle sur les points de 
Dctrine religieuse qu'il y indiquait. On approuva 
m projet, et les Conseils, pour arriver plus sû- 
>ment à trancher la question en parfaite connais- 
mce de cause, ordonnèrent que la discussion sou- 
rirait dès que les ecclésiastiques et le chapitre au- 
lient eu le temps de s'y préparer. Les thèses leur 
irent communiquées K 

Il est difficile de se faire une idée de l'influence 
mnense qu'exerça sur la généralité la conversion 
e Jacques-Bernard. Jusque là les apôtres de la 
}i évangélique , prêchant à Genève , n'étaient que 
es étrangers envoyés par les Bernois, ou des 
noines sans nom convertis par eux. Jacques Ber- 
lard; au contraire, était Genevois , et appartenait 

l'une des familles les plus considérables de la 
ité. Il avait du talent et de ¥ énergie , et il entra 
ans la lice avec de grandes chances de succès. En 

1 C'est le 23 avril que Bernard lut ses thèses au Couseil , qui 
xa l'ouverture de la discussion au 3o mai suivant (registres des 
lonseils , Gautier). 



l4 2 HISTOIRE DE GENEVE. (l555) 

effet, lorsque depuis quelque temps une réforme 
s'opère péniblement, ses progrès sont toujours 
hâtés quand l'un de ses plus rudes adversaires en 
adopte franchement les principes. Le peuple aime 
tout ce qui tient du prodige , les esprits éclairés 
se convertissent, les masses sont entraînées , elles 
se confient. 

L'abbé de Bonmont n'était nullement satisfait 
de la résolution des syndics , et surtout de la per- 
sévérance qu'ils mettaient à garder en prison un 
chanoine, Ilugonin d'Orsières, compromis dans 
l'affaire de l'empoisonnement tenté contre Farel, 
Viret et Froment, par une servante bressoise. 
Bonmont , dans le double but d'obtenir la liberté 
du chanoine, et d'éviter, par une grande cérémo- 
nie religieuse , l'ouverture de la discussion , s'a- 
dressa aux syndics , et leur demanda s'ils ne s'op- 
poseraient pas à la célébration de la Fête-Dieu et 
à la procession générale , à laquelle il les invitait 
à assister suivant l'usage. Les scènes du Molard , 
de la Madelaine et de Saint-Germain n'étaient pas 
encore oubliées. Aurait-on pu répondre que le fa- 
natisme aigri des catholiques , ou le zèle outré des 
zélateurs du nouveau culte, ne les eussent pas re- 
nouvelées? De fâcheux précédens laissaient redou- 
ter des excès de la part des deux partis. Les syn- 
dics répondirent, quant à d'Orsières, qu'ils étaient 
seuls juges des causes criminelles ; ils ajournèrent 



(i 555) QUATRIÈME EPOQUE. I Ifi 

ensuite la célébration de la Fête-Dieu jusqu'après 
la dispute théologique. En effet , disaient-ils , la 
sainteté de cette cérémonie étant contestée , atten- 
dons pour la faire qu'elle soit prouvée. Toutefois 
ils laissèrent les prêtres libres de faire ce qu'ils 
voudraient dans leurs églises 1 . Les esprits étaient 
aigris à ce point, qu'on ne pouvait s'empêcher 
d'applaudir les magistrats d'avoir pris une aussi 
grave détermination. 

Lorsque des conciles généraux s'étaient réunis, 
pour s'occuper de questions de controverse, la dis- 
cussion était loin de cette liberté large et digne , 
qui provoque tous les argumens et protège les opi- 
nions diverses. Souvent il n'y avait qu'un pas du 
concile au bûcher , et les imprudens adversaires 
de l'orthodoxie exclusive de Piome apprenaient au 
monde chrétien, par leur supplice, quel fond il 
y avait à faire sur la tolérance du clergé , qui brû- 
lait au lieu de répondre. Ce n'était point ainsi qu'à 
Genève allait s'engager la lutte entre le catholi- 
cisme , vaincu dans les mœurs, et le protestan- 
tisme, qui voulait lui enlever son existence légale. 
Les Conseils s'érigèrent en tribunal d'équité; ils 
firent publier solennellement un appel à tous les 
docteurs, moines, prêtres, prédicans, etc., afin 

1 Délibération du 25 mai i555 (registres des Conseils). Les syn- 
dics alle'guèrent que le temps n'e'tant pas propre pour de telles 
ce'rémonies, les prêtres devaient faire comme au temps de peste. 



l44 HISTOIRE DE GENEVE. (l555) 

que, sous la sauvegarde de l'honneur national, 
ils vinssent prendre part à la discussion , et nom- 
mèrent huit commissaires pour diriger les débats 
et quatre secrétaires chargés d'en diriger un pro- 
cès-verbal exact 1 . 

Il est un sentiment intime, mobile de toutes les 
grandes pensées ^ et qui ne nous trompe jamais , 
c'est la conscience de la force et du bon droit; sup- 
posez une conviction contraire , et vous ne trou- 
verez que vues étroites et faux calculs. De là cette 
différence entre l'attitude généreuse et franche des 
syndics ^ et la conduite pusillanime et sottement 
maladroite de Pierre de la Baume et du duc de 
Savoie. Ceux-ci interdirent à leurs ressortissans ou 
sujets de se présenter à l'assemblée où allaient se 
débattre des intérêts dont un évêque et un prince 
catholique auraient dû se montrer les plus ardens 
défenseurs. Au jour fixé, il ne parut pas un seul 
ecclésiastique ; le cordelier Bernard , Farel , Viret 
et Froment , se présentèrent pour soutenir la ré- 
formation et ses principes. Il ne pouvait y avoir de 
dispute sans que les deux doctrines fussent repré- 

1 Les commissaires étaient Michel Sept , Claude Savoye , Chà- 
teauneuf, Chapeau-Rouge et Jean Ami Curtet, connus pour ré- 
formés, et Hichardet, Balard et de lia Rive, catholiques zélés. Les 
secrétaires furent aussi pris en égal nombre dans les deux partis : 
c'étaient André Viennois, Richard Yellut, François Warrin , no- 
taires, et Claude Roset, secrétaire de la ville (registres des Con- 
seils, Gautier. 



(i 535) QUATRIÈME KPOQUK. 

sentées ; peut-être était-ce là le suceès que s'était 
promis Charles III ; mais les syndics firent tant de 
démarches auprès du clergé , qu'enfin quelques 
prêtres vinrent occuper la chaire catholique -, ceux 
qui se lirent le plus remarquer étaient le docteur 
Pierre Caroli et le chanoine Jean Chapuis, né ci- 
toyen de Genève. Pour avoir enfin trouvé des dé- 
fenseurs, la foi romaine n'obtenait pas plus de 
succès. Un concours immense de Genevois et d'é- 
trangers suivait les conférences avec un empres- 
sement incroyable ^ et pas un jour ne s'écoulait 
sans que le parti des réformés ne s'accrût de 
quelques centaines de convertis. Quelquefois mè- 
rae^ après la réplique des apôtres de la foi nou- 
velle^ leurs contradicteurs se déclarèrent convain- 
cus et passèrent dans leurs rangs. Ainsi firent Ca- 
roli et Chapuis , après un discours de Jacques Ber- 
nard, qui lui-même leur avait donné l'exemple 
d'un pareil changement. 

Cependant , après un mois de discussions publi- 
ques ? et la presque totalité des assistans et des pré- 
dicateurs catoliques s'étant convertis 9 la dispute 
fut close *. Immédiatement les protestans se pré- 
sentèrent aux Conseils pour solliciter son jugement 
définitif; mais ils ne purent l'obtenir aussi promp- 

1 La dispute finit le 55 juin i552 (registres des Conseils, Gau- 
tier). Le surlendemain les prédicateurs réformes demandèrent le 
jugement; mais on les ajourna. 

tom. ir. 10 



l46 HISTOIRE DE GENEVE. (i 535) 

tement. Us invoquaient l'impression profonde pro- 
duite par la libre exposition de la doctrine protes- 
tante ; on leur répondit que les procès-verbaux 
étaient longs à rédiger, comme si , en matière de 
conviction morale., la décision devait dépendre 
d'un examen d'argumens , pratiqué à la façon des 
rbéteurs î Ce n'était qu'un prétexte , et dans le 
fond , les syndics et les Conseils ne voulaient que 
gagner du temps , afin de laisser se révéler l'opi- 
nion générale avant de prendre sur eux de déclarer 
aboli le culte romain , dont l'existence dans Ge- 
nève datait d'aussi loin que l'indépendance de la 
cité. Farel et Bernard ne se trompèrent pas sur le 
sentiment qui déterminait ces incertitudes. Pour 
les faire cesser, ils cherchèrent à provoquer quel- 
ques manifestations populaires, la meilleure des 
éloquences à ajouter à celle de leurs preuves. La 
chose ne présentait plus de difficultés. Quand les 
masses sont ébranlées , les diriger dans le sens 
qu'elles adoptent est chose aisée. 

Depuis que la dispute avait été fermée, l'église 
de Saint-Germain et celle du couvent de Rive ne 
pouvaient plus contenir les partisans de la foi nou- 
velle. Les prédicateurs ne manquaient pas de lais- 
ser apercevoir leur mauvaise humeur de ce que 
les catholiques , devenus les moins nombreux , 
avaient encore six églises à leur disposition. On 
ne s'occupait guère plus que de religion, en sorte 



(i 535) QUATRIÈME EPOQUE. ify 

que le peuple , avide d'écouter les instructions des 
prédicateurs , ne tarda pas à s'emparer des églises 
dont les Conseils lui refusaient les portes. C'est 
ainsi qu'un jour les réformés^ s'étant réunis en 
grand nombre à la Madelaine, envoyèrent prier 
Farel de venir leur prêcher l'Évangile. Celui-ci 
ne manqua pas de s'y rendre. Vainement le curé 
et ses vicaires réclamèrent-ils ; vainement les Con- 
seils intimèrent-ils à Farel et à ses confrères la 
défense expresse de renouveler cette usurpation l ; 
ils ne continuèrent pas moins à s'y rendre et à y 
instruire chaque jour leurs nombreux auditeurs. 
Le Conseil ordinaire parut blessé de cette obstina- 
tion et manda Farel. Cet apôtre de la réforme avait 
trop de lumières et de portée pour ne pas juger sa 
position. Il parut, mais en juge, et non en accusé. 
On voulut Lui parler de sa résistance aux ordres 
du magistrat ; il répondit en gourmandant le Con- 
seil sur sa lenteur à juger la dispute dont les pro- 
cès-verbaux étaient enfin dressés: « Donnez gloire 
« à Dieu, s'écriait-il , et faites partout triompher, 
« en magistrats chrétiens, la vérité de l'erreur et 
« du mensonge , puisque les plus zélés défenseurs 
« du papisme , confondus , se sont vus contraints 

' C'est le 25 juillet i555 que Farel occupa la chaire de la Ma- 
delaiue. Le lendemain il fut appelé devant le Conseil. N'ayant pas 
cesse' d'y prêcher, il fut encore mande le 27 (registres des Con- 
seils). 



l48 HISTOIRE DE GENEVE. (l555) 

« de se convertir à nos doctrines. » Il finit par de- 
mander la convocation du Conseil des Soixante et 
de celui des Deux-Cents. Le Conseil ordinaire se 
borna à lui recommander plus d'obéissance à ses 
ordres. Farel n'avait rien obtenu en apparence ; 
en réalité il avait vaincu les magistrats , puisque 
des intimations formelles , ils en étaient venus aux 
prières. Quelques efforts de plus, le but sera at- 
teint ! 

Du couvent des cordeliers , la réforme avait 
transporté son siège à l'église de Saint-Germain 
par l'autorité des magistrats. Malgré eux, la Ma- 
delaine avait été envahie ; leur volonté cesse d'être 
celle du peuple , et voilà que, non content de cette 
dernière chaire , Farel s'empare de celle de Saint- 
Pierre. Ainsi, dans peu de jours, le catholicisme 
se vit dépossédé de deux églises et de sa cathé- 
drale. Le Conseil étroit^ étonné d'autant de har- 
diesse , manda de nouveau Farel , qui se contenta 
de rappeler qu'il préférait la loi de Dieu à celle des 
hommes, et qu'il réclamait de nouveau et avec 
instance la convocation du Conseil des Deux-Cents. 
Pour cette fois, il fallut bien accéder à ses désirs. 
Le jour fut donc indiqué où on devait l'entendre 
et prononcer 1 . 

Le jour où Farel avait été prêcher à Saint- 

1 C'est le 8 août que Farel prêcha à Saint-Pierre , et on lui ac- 
corda le grand Conseil pour le îo (registres des Conseils). 



(i 535) troisième Époque. i4q 

Pierre, ses disciples , loin d'imiter sa modération, 
s'étaient livrés à quelques excès. Nouveaux icono- 
clastes ils avaient mis en pièces statues , tableaux 
et reliques. C'est dans ce désordre que fut brisée 
la statue de Conrad-le-Salique , qui décorait le 
portai] de la cathédrale. Le lendemain Baudichon, 
Pierre Vandel et Ami Perrin , capitaines des trois 
exercices > allèrent , tambour battant , avec leurs 
compagnies , faire les mêmes dégâts à Saint-Ger- 
vais et à Saint-Dominique. De là ils couraient à 
jNotre-Dame-de-Grace pour y démolir la chapelle 
du bâtard Réné de Savoie , quand les syndics arri- 
vèrent sur les lieux et firent cesser ces inutiles dé- 
vastations 1 . Des monumens ne soutiennent pas un 
culte. Le paganisme s'est-il perpétué pour nous 
avoir légué ses statues ? Si le vieil édifice de la pa- 
pauté romaine venait à s'écrouler demain, fau- 
drait-il anéantir tous les chefs-d'œuvre des arts 
dont s'enorgueillit sa capitale? 

Cependant le terme fixé étant arrivé, Farel , 
Jacques Bernard et Viret, se présentèrent à la 
séance du grand Conseil 2 . Ce fut le premier qui 

1 Le 8 août i535 on brisa tout à Saint-Pierre ; le 9 à Saint-Do- 
minique, à Saint-Gervais et à Notre-Dame-de-Grace , où on vou- 
lait démolir la chapelle de Re'ne'-le- Bâtard , dont la me'moire e'tail 
en horreur à Genève (Spon, Gautier, registres des Conseils, Mé- 
moires manuscrits). 

2 C'est le 10 août que Farel parut devant les Conseils; les de- 
marches auprès des prêtres et la de'libe'ration durèrent jusqu'au 
12, jour où la résolution fut prise (registres des Conseils). 



l5o HISTOIRE DE GENEVE. (i 535) 

porta la parole. Il commença par rappeler les cir- 
constances qui avaient amené la dispute et celles 
qui l'avaient signalée ; il chercha à établir que les 
prêtres catholiques n'avaient pu justifier par l'É- 
vangile , ni la messe , ni le culte des images , ni 
les autres points controversés. « Nous sommes 
« prêts, ajoutait-il, à sceller de notre sang la re- 
a ligion que nous annonçons , la mort la plus 
« cruelle ne nous effraie point ; s'il faut nous y ex- 
« poser pour soutenir la bonne cause , nous vou- 
u Ions bien la subir, et nous nous y condamnons 
w nous-mêmes , si les prêtres peuvent nous con- 
« vaincre d'avoir avancé un seul point que nous 
« ne soyons prêts à justifier par les saintes Écri- 
te tures. » Sa péroraison fut une éloquente invoca- 
tion adressée à Dieu , pour qu'il éclairât le Conseil 
dans cette occurrence solennelle, où il s'agissait de 
la gloire et de l'avenir de la cité. Les touchantes 
paroles de Farel, son accent inspiré, avaient pro- 
fondément ému les membres du Conseil ; mais le 
nouveau défi qu'il portait aux prêtres les engagea 
à ajourner encore leur décision jusqu'à ce que le 
clergé eût été appelé une dernière fois à réfuter la 
doctrine évangélique. Cependant on ordonna, 
d'un côté, que la célébration de la messe serait 
suspendue; de l'autre, que les images et statues 
seraient respectées, et enfin qu'on donnerait con- 
naissance aux Bernois de tout ce qui se passait. Il 



(i 535) QUATRIÈME EPOQUE. l5l 

est probable que,, avant d'abolir le culte romain , 
les Conseils , convaincus que Genève ne manque- 
rait pas d'être bientôt attaquée par des forces su- 
périeures , voulurent s'assurer auprès de MM. de 
Berne s'ils n'abandonneraient pas leurs combour- 
geois devenus réformés, grâce à leurs inspirations. 
Les premiers désordres des compagnons de la 
bande des Baudicbon , des Perrin et des Yandel , 
pouvaient bien être aussi pour quelque chose dans 
ces hésitations. 

Le clergé ne répondit pas mieux après la dis- 
pute qu'il ne l'avait fait auparavant. Douze moi- 
nes furent appelés au Conseil 9 et se déclarèrent 
trop ignorans pour discuter. Les syndics , Ami 
Bandières, du Molard et Jean Philippin^ allèrent, 
avec quelques conseillers , interroger l'abbé de 
Bonmont et son chapitre, qui ne les satisfirent 
pas davantage. Alors on leur déclara qu'ils eussent 
à cesser de célébrer la messe dont ils ne savaient 
pas justifier l'institution. Cette résolution futmain- 
tenue , et l'on rejeta la demande de plusieurs ci- 
toyens , bien qu'ils menaçassent de grands troubles 
si on ne les autorisait à faire dire la messe *. 

Cette détermination, toutefois, était purement 
provisoire ; en effet on avait voulu consulter les 
Bernois, aux volontés desquels Genève était évi- 

1 C'est le i3 août que plusieurs citoyens portèrent cette de- 
mande en Conseil (registres des Conseils). 



l52 HISTOIRE DE GENEVE. (l555j 

demmcnt soumise 1 . Ceux-ci consentaient bien à 
secourir au besoin leurs combourgeois, mais ils ne 
furent pas fâchés de profiter de cette occasion pour 
se faire payer ce qu'ils leur devaient; on les satis- 
fit, du moins en grande partie, en vendant les ob- 
jets précieux consacrés au culte catholique 2 , qui 
servirent ainsi à assurer des défenseurs au culte 
rival. Quand les syndics eurent reçu la promesse 
qu'ils demandaient aux Bernois , ils ordonnèrent 
à tous les citoyens de suivre la religion réformée et 
de renoncer à toutes les pratiques de la foi ro- 
maine, qui resta sans autels, comme elle était res- 
tée sans défenseurs 3 . 

Tous les catholiques ne s'étaient pas encore con- 
vertis. Si les cordeliers du couvent de Rive, et le 
clergé régulier, avaient généralement adopté la 
réformation , le vicaire général , jadis si aimé de 
la cité, qui avait voulu le porter à l'épiscopat ., et 
les chanoines , préférèrent aller servir ailleurs la 
religion de leurs pères. Des citoyens en assez grand 
nombre se retirèrent aussi en Savoie, où le duc 
cherchait à les attirer, pour affaiblir Genève. Une 

' On lit dans la délibération du i5 août i555 qu'avant de régler 
TafFaire du rétablissement de la messe on voulait attendre la vo- 
lonté de MM. de Berne , etc. , etc. (registres des Conseils). 

3 Délibérations des îtj, 20 et 27 août i555 (registres des Con- 
seils, de Grenus, Leclerc). 

3 C'est le 27 août que fut confirmée la décision du 12, et qu elle 
devint définitive (Spon, Gautier, etc.). 



(l555) QUATRIÈME EPOQUE. l55 

seule des religieuses de Sainte-Claire rompit ses 
vœux et se maria, toutes les autres, élevées dans 
l'ignorance des choses de ce monde, demandèrent 
comme une faveur l'autorisation de partir pour 
Annecy, où Charles III leur avait fait préparer un 
couvent. Les vertus de ces sœurs, objet des sar- 
casmes de quelques médians écrivains ^ inspiraient 
tant de vénération, que la cité les vit s'éloigner 
avec peine. Les magistrats firent même des dé- 
marches pour les retenir, mais tout fut inutile. 
A leurs yeux , les réformés étaient des loups dévo- 
rans, elles ne pouvaient fuir trop promptement 
les dangers d'un tel voisinage l . Après leur départ, 
on fit un hôpital général de leur vaste maison , où 
les soins et les soula^emens donnés à des maux 
réels remplacèrent dignement les mortifications 

1 Voici quelques phrases du récit de la sœur Jeanne de Jussy : 
« C'estoit chose piteuse de voir ceste saincte compagnie en tel 
« estât, tant afflige'e de travail et de douleur, que plusieurs de'- 

« fnilloient et se pasmoient par le chemin Il y avoit six pau- 

« vres anciennes qui avoient demoure plus de seize ans en la re- 
«( ligion, et les deux passe soixante-six ans sans avoir jamais rien 
« veu du monde, qui se esvanouissoient coup à coup, et ne pou- 
ce voient porter la force de l'air, et quand elles voyoient quelque 
« bestail es champs, cuidoient des vaches que fussent ours, et des 

« brehis laniies que fussent loups ravissans En tel estât che- 

« minèrent jusque près de la nuit, depuis 5 heures du matin 
«qu'elles sortirent de Genève, jusqu'à Saint- Julien , qui n'est 
<■( qu'une petite lieue loing. » (Levain du Calvinisme, pag. 201). 

Farel avait pris la peine d aller faire un sermon dans leur cou- 
vent; mais ni lui ni les protestations des syndics ne purent les 
rassurer. 



1 54 HISTOIRE DE GENEVE. (l535) 

volontaires de la vie contemplative et oisive qu'a- 
vaient embrassée ces femmes, vertueuses sans 
doute , mais coupables de se soustraire aux devoirs 
et aux travaux que la société impose à tous ses 
membres. 

Les autels de la foi romaine sont donc renversés 
par les magistrats de Genève? Non, sans doute, la 
ruine du catholicisme y était consommée depuis 
long-temps. Les Conseils ne firent que donner une 
sanction légale à un fait accompli. Que les uns les 
taxent de lenteur, pour avoir repoussé d'abord les 
premiers apôtres de la réforme , pour avoir puni 
les briseurs d'images , pour avoir long-temps dé- 
libéré avant de proscrire un culte consacré par 
douze siècles d'existence ; que d'autres les ac- 
cusent d'avoir mal défendu la religion catholique, 
ses principes et ses temples ; ces reproches seront 
également injustes. Les magistrats d'une ville li- 
bre ne doivent pas plus improviser la conversion 
de leur cité , qu'ils ne peuvent y résister si elle s'o- 
père. Honorerions-nous leur mémoire , si., dans 
la proportion de leur puissance , ils avaient ma- 
chiné des dragonnades ou une Saint-Barthélemy ? 



(l555) QUATRIÈME EPOQUE. l55 



IVVXVVVVVV*ArV\IVV\IVVAIVVIVVVXrVV\fVVXX^^ 

CHAPITRE IV. 

Coup-d'œil sur la quatrième époque. 

Neuf ans se sont à peine écoulés depuis que Ge- 
nève , en dépit du duc Charles III et de son évê- 
que , a contracté le traité de combourgeoisie avec 
Berne et Fribourg , et déjà tout y est changé , tant 
sous le rapport matériel que sous le rapport mo- 
ral. En effet cette ville , naguère entourée de ri- 
ches faubourgs , les a rasés pour prendre l'aspect 
d'une place de guerre. Dans les temples, la chaire 
de l'Evangile a remplacé les fastueux autels de la 
foi romaine ; plus d'images , de statues , plus de 
moines, de prêtres, ni de religieuses; lévêque., 
jadis si respecté n'est plus qu'un étranger; le duc 
de Savoie, privé même du vidomnat, a cessé d'ins- 
pirer des craintes ; les Fribourgeois ont rompu 
l'alliance ^ les Bernois sont restés fidèles combour- 
geois ; la vie licencieuse n'est plus en honneur, et 
de nouveaux proscrits ont accepté l'odieux rôle 
des Mammelus , en se fortifiant dans le château de 
Peney pour porter l'incendie et la mort dans les 



l56 HISTOIRE DE GENEVE. (l535) 

alentours de la ville > dont ils ont mérité d'être 
chassés. Quel miracle subit s'est donc opéré pour 
bouleverser ainsi de fond en comble l'organisa- 
tion sociale de Genève? Un seul événement s'est 
accompli, mais par un tel concours de circons- 
tances , que l'instinct de la propre conservation , 
l'amour de la liberté, et l'esprit d'indépendance , 
sentimens profonds gravés dans le cœur des Ge- 
nevois, prirent une part égale à sa réalisation et 
en reçurent un développement immense. 

L'enchaînement des faits qui décidèrent du suc- 
cès de la réformation , dans un si court espace de 
temps , est moins inexplicable que les causes mo- 
rales qui y contribuèrent. En effet, on conçoit que 
les mêmes hommes qui avaient négocié le traité 
de i526 , sous les yeux de Pierre de la Baume, et 
malgré Charles III, très-redouté alors, auraient 
soutenu leur ouvrage ; mais que la population ge- 
nevoise , constante dans ses affections , rompît 
avec les Fribourgeois ses premiers alliés, abjurât 
en trois ans la foi catholique , et portât son patrio- 
tisme à ce point, qu'elle ne craignit pas de braver 
des dangers aussi réels que prochains, c'est ce qui 
ne peut s'expliquer que par le discrédit du catho- 
licisme , la politique des intérêts et la bonne foi des 
convictions. 

Je n'ai pas besoin de répéter ici ce que j'ai dit 
plus haut de la démoralisation du clergé de Ge- 



(i 535) QUATRIÈME EPOQUE. \5j 

nève ; s'il fallait ajouter quelque chose au tableau 
que j'en ai tracé , il me suffirait de rappeler que 
les alentours des couvens ou des églises n'étaient 
presque peuplés que de femmes livrées à la pros- 
titution. Près du prieuré de Saint- Victor, ces mal- 
heureuses et leurs complaisans étaient en si grand 
nombre,, qu'ils envahissaient les bâtimens dépen- 
dans de l'abbaye. Les abords du couvent de Rive 
offraient l'aspect scandaleux d'un vaste lieu de dé- 
bauche. Dans les environs de l'évêché où résidait 
le chapitre , même voisinage , et les ecclésiasti- 
ques se glorifiaient de leur immoralité. N'étaient- 
ils pas, en quelque sorte, dispensés d'en rougir, 
lorsque naguère ils avaient eu pour chef et pour 
évêque le fruit impur du libertinage d'un autre 
prélat:? 

Quant à la politique des intérêts , elle fut pour 
beaucoup dans la conversion du peuple , qui y fut 
conduit par une nécessité toute morale. En effet, 
Genève comptait pour ennemis les Mammelus , le 
duc et levêque ; pour amis Berne et Fribourg. La 
première de ces villes avait adopté la réforme , et 
se proposa de la faire prêcher à Genève. L'autre, 
restée fidèle à la foi romaine , eut recours à d'au- 
tres moyens; elle menaça, et prétendit imposer 
ses volontés au lieu de donner de simples conseils. 
Ce ton impérieux fut poussé à un nouvel excès 
après la mort du chanoine Verli ; mais on était 



l58 HISTOIRE DE GENEVE. C 1 535) 

loin d'en être satisfait > et bien que les Conseils 
eussent fait tomber à leur considération la tête de 
Comberet, on n'en était pas moins indigné de se 
voir chaque jour présenter l'offre de rompre le 
traité de i526. Berne avait prêté des sommes con- 
sidérables à Genève , et tout en accompagnant de 
ses vœux les prédications de ses protégés , elle ne 
commandait pas en souveraine de se ranger à leurs 
doctrines; enfin, si l'on avait besoin des Bernois, 
ils étaient toujours prêts et toujours plus nombreux 
que MM. de Fribourg. Ces deux villes étant en 
guerre à cause de la religion , il était évident qu'il 
faudrait rompre avec l'une ou avec l'autre. Dans 
tous les cas, l'opinion était prononcée pour rester 
alliés aux Bernois, depuis que l'on avait découvert 
les fréquens rapports qui existaient entre le duc , 
l'évêque et les Fribourgeois. Ceux-ci prirent l'ini- 
tiative ainsi qu'on l'a vu , et après bien des mena- 
ces, ils renoncèrent à la combourgeoisie. Dès ce 
moment l'influence de Berne devint d'autant plus 
grande , que cette alliée seule restait aux Gene- 
vois. Ils reportèrent donc leurs affections et leurs 
espérances de ce côté, et furent insensiblement 
amenés à resserrer l'ancienne alliance par l'adop- 
tion du même culte. 

Un autre intérêt, presque aussi puissant, servait 
les réformateurs , c'était le désir général de s'iso- 
ler de Pierre de la Baume. On ne s'en rendait pas 



(l534) QUATRIÈME EPOQUE. 

compte, mais l'aversion qu'on avait conçue pour 
lui , à cause de son dévouement pour le duc de 
Savoie, était au fond de tous les cœurs. On le fêta 
encore à son dernier voyage. A son départ, cha- 
cun se félicita intérieurement. Lui aussi prit à 
cette époque un ton fort insolent à l'égard des ma- 
gistrats, qui ne l écoutèrent pas. Une seule chose 
resta , ce fut le souvenir de son impudence. 

Jamais sol n'avait été mieux préparé que celui 
de Genève pour faire éclore et développer rapide- 
ment les germes de la réformation. Le chapitre 
jouissait de grands biens et de la franchise des im- 
pôts; les moines vivaient de dîmes et d'aumônes , 
et pas un d'eux ne voulait concourir aux charges 
accablantes dont la cité était écrasée. Pour veiller 
à sa défense, ils montraient tout aussi peu de zèle. 
Qu'on prétendit les faire contribuer au paiement 
des dettes communes : « Nous quitterons plutôt la 
ville,)) répondaient-ils. Fallait-il faire le guet, 
ils répliquaient tous comme le moine Pottu : Je 
vous laisserais plutôt crever tretous que de m y sou- 
mettre. Sous ces rapports encore , un culte qui de- 
vait faire disparaître le clergé , et réunir ses biens 
à l avoir commun, ne pouvait manquer de faire 
des prosélites. 

Une différence remarquable qui distingue la 
réformation de Genève de celle des autres nations, 
c'est que , chez les peuples du nord , la philoso- 



l6o HISTOIRE DE GENEVE. ( I 555) 

phie, les profondes études et la diffusion des lu- 
mières, la firent surgir de l'esprit d'examen, tan- 
dis qu'à Genève les esprits se trouvèrent disposés 
à la recevoir, parce qu'ils étaient fatigués d'une 
religion dégénérée , qui ne leur offrait plus que 
des évêques sans foi, sans caractère, égoïstes,, in- 
téressés ou cruels, des prêtres dissolus et des moi- 
nes fainéans. Le peuple y était d'ailleurs peu ins- 
truit ; à peine si quelques livres y avaient révélé la 
découverte de l'imprimerie. Toutefois la ville avait 
joui de si peu d'instans de tranquillité qu'il eût 
été bien difficile que les lettres et les sciences y 
prissent le même essor qu'en Hollande, en France 
et en Italie. Aussi les Genevois n'apportèrent-ils à 
la discussion des deux cultes rivaux qu'un sens 
droit et un jugement sain. Leur conversion fut 
tout de sentiment et non de logique. 

Si les prédicateurs réformistes virent triompher 
leurs doctrines, l'évêque et son clergé semblèrent 
prendre à tache d'y contribuer de leur mieux. 
Sans parler des premières fautes de Pierre de la 
Baume, qu'on examine seulement l'effet de son 
dernier séjour à Genève. La réforme n'y avait fait 
encore que peu de progrès ; avec de la douceur, 
de la franchise , en accordant quelque chose aux 
exigences du temps , en morigénant son chapitre 
et ses moines , en se jetant tout-à-fait hors des ins- 
pirations despotiques du duc de Savoie, il eût fa- 



(i 535) QUATRIÈME ÉPOQUE. l6l 

cilement ramené à la foi catholique le peuple, qui 
eût aimé à retrouver en lui un Ardutius , un Nan- 
telinus , un Adhémar Fabri. Loin de là , il est fai- 
ble et il menace ; ses prêtres ont commis de scan- 
daleux désordres , et ce sont les citoyens qu'il veut 
punir; on lui demande des droits plus larges, il 
veut restreindre ceux que la cité possède. Sa pré- 
sence plus prolongée eût sans doute dessillé les 
yeux ; mais il fuit, et fulmine de loin une excom- 
munication ridicule, tout en cherchant à disputer 
à Genève quelques lambeaux de la juridiction 
épiscopale, qu'on n'eût jamais songé à lui con- 
tester. 

Les prêtres n'agissaient pas autrement. Au pre- 
mier symptôme de la réformation , les voilà qui 
insultent et maltraitent les citoyens. Voyez ce 
bouillant Verli, excitant ses partisans au massacre 
des protestans dans vingt occasions différentes ! 
Voyez les chanoines de Saint-Pierre insulter et 
battre Farel en plein chapitre au lieu de lui répon- 
dre ! Voyez Hugonin d'Orsières , membre du cha- 
pitre, faire verser du poison à Farel, àViret et à Fro- 
ment par une misérable servante 1 ! Ecoutez-les 

1 Antoina , fille d'auberge , originaire de la Bresse , servait ha- 
bituellement les trois re'formateurs. Huguonin d'Orsières engagea 
cette fille à leur verser du poison. Le hasard fit qu'un seul en but: 
il faillit en périr, et ne dut la vie qu'à de prompts secours. An- 
toina fut condamnée et exe'cutée trois mois après. Le chanoine 
d'Orsières eut des protections , et fut mis en liberté avec son va- 

TOM. Iï. 11 



IÔ2 HISTOIRE DE GENEVE. (l 555) 

dans les disputes solennelles où il s'agit de défen- 
dre leurs dogmes et leur morale ; ils s'absentent , 
se taisent, ou répondent que, hommes simples, 
ils professent de confiance la religion de leurs pè- 
res, sans oser en pénétrer les mystères. Qu'on leur 
parle de leurs désordres, ils y tiennent comme à 
la foi catholique, car ils sont résolus à défendre 
les abus comme des principes , les vices comme 
des vertus, et, pour comble d'aveuglement, ils 
iront jusqu'à vouloir ranimer le zèle des croyans 
par d'ignobles pratiques et par des miracles sup- 
posés , pour lesquels ils acceptent la complicité de 
femmes perdues ou de gens payés. Là c'est la con- 
versation souterraine de trois saints qu'ils font en- 
tendre sous l'autel qui leur est consacré ; ici ce sont 
les visites nocturnes des ames du purgatoire ; au 
cimetière où reposent leurs dépouilles mortelles, 
à l'église de Notre-Dame-de-Grace , c'étaient des 
enfans ressuscités , dont toutefois le retour à la vie 
ne fut jamais constaté l . Voilà ce que firent les 
prêtres. Pas un mot de réconciliation ne sortit de 

let (voir délibérations des i5, 16 et 23 avril i535 , registres des 
Conseils , et Mémoires manuscrits). 

1 Ce fut dans les se'ances des 10 et 11 mai 1 555 qu'on s'occupa 
aux Conseils de ces faux miracles qui se pratiquaient à l'Eglise 
de jNotre-Dame-de-Grace , desservie par les Augustins. Comme 
la supercherie fut e'videmment prouvée, le Conseil ordonna aux 
Augustins de ne pas renouveler de pareilles sottises, à moins 
qu'ils ne prouvassent par L'Evangile qu'ils avaient le droit et le 
pouvoir cV opérer de tels miracles (registres des Conseils). 



(i 535) QUATRIÈME EPOQUE. l65 

leur bouche. Ils ne s'amendèrent pas; car ils ai- 
maient mieux laisser se perdre la religion que de 
permettre qu'on la ramenât à la touchante sim- 
plicité de son institution. J'excepterai de ce nom- 
bre quelques cordeliers et plusieurs chanoines , 
qui , malgré les défenses du duc et de l'évêque , 
soutinrent d'éloquentes discussions, et, convain- 
cus par les argumens des réformateurs, se rangè- 
rent à leurs doctrines. 

S'il fallait aujourd'hui apprécier, avec les idées 
de notre siècle , la conduite et les résolutions des 
Conseils de Genève, à l'égard de la réformation, 
assurément nous les trouverions bien éloignées de 
cette morale pure et de cette politique libérale et 
tolérante dont les progrès de la civilisation et des 
lumières ont fait une nécessité de notre époque. 
Mais il ne faut pas demander à un siècle des pen- 
sées qui ne pouvaient naître qu'après les événe- 
mens et les révolutions sociales et religieuses 
qu'il vit accomplir. De nos jours, les peuples ré- 
clament avec raison la plus entière liberté des 
cultes; alors on fesait de la religion une loi obli- 
gatoire pour tous, de telle sorte que les Conseils , 
au sortir de la séance où ils résolurent d'adopter 
la foi nouvelle, s'arrogèrent le droit d'interdire 
la célébration des cérémonies du culte catholique. 
Convaincu ou non par les préceptes de l'évangé- 
lisine, chacun dut se soumettre, et pendant que 



1 6-4 HISTOIRE DE GENEVE. (l555) 

François I er élevait des bûchers pour les réforma- 
teurs , les mêmes Conseils , qui trois ans aupara- 
vant exilaient Saunier, Farel et Froment , chassè- 
rent, le catholicisme de ses temples , les prêtres de 
leurs autels, les religieux de leurs couvens , com- 
me si Faction gouvernementale devait exercer le 
moindre empire sur ce qui tient aux convictions 
et à la foi. 

Les nouveaux religionnaires , irrités par les ré- 
sistances qu'ils avaient éprouvées, s'emparèrent 
dès lors de la direction des affaires de la républi- 
que avec cette âpreté exclusive , injuste et intolé- 
rante, qui caractérise cette époque. On oublia trop 
promptement les services éminens rendus par les 
Besançon Hugues, les Girard, les Porral, les Van- 
del. Leurs moindres torts étaient considérés com- 
me des crimes. Cependant le traité de i52Ô était 
leur ouvrage, et certes il y avait eu de leur part 
une constance et un courage prodigieux à mener 
à bien cette noble entreprise , quand chacun dé- 
sespérait à Genève du salut de la cité. Cette dis- 
position soupçonneuse et peu chrétienne eut plus 
de part qu'on ne pense aux bannissemens succes- 
sifs qui réduisirent périodiquement la population 
et suscitèrent à la ville des ennemis acharnés. 
Nous verrons par combien de troubles elle dut 
passer avant d'arriver à quelque stabilité , et de 
voir disparaître l esprit de proscription , héritage 



(l555) QUATRIÈME EPOQUE. l65 

traditionnel de l'esprit théologique. Après les 
mammelus viennent les Peneysans , viendront en- 
suite les Articlous ou Artichauds , les Liber- 
tins , etc. 

Si nous jetons un coup-d'œil sur les lois qui ré- 
gissaient le pays , nous voyons qu'elles reposaient 
toutes sur l'antique base des franchises d'Adhémar 
Fabri. La nécessité, le meilleur des maîtres, avait 
fait adopter quelques modifications , telles que la 
juridiction civile attribuée aux syndics , le vi- 
domne remplacé par le lieutenant et des assesseurs, 
l'établissement du sautier, des guets , des exchar- 
guets et du prévôt , en remplacement du châte- 
lain de Gaillard et de ses officiers , et beaucoup 
d'autres d'administration intérieure. Un autre 
changement s'était opéré , et celui-là présentait 
une plus haute importance , c'était l'omnipotence 
du Conseil des Deux-Cents. Par lui le Conseil gé- 
néral était dépouillé de ses prérogatives. En effet, 
toutes les affaires graves étaient d'abord portées 
devant les Deux-Cents ; quelquefois il décidait à 
lui seul. Mais s'il n'en était pas ainsi, quelle in- 
fluence ne devait-il pas exercer dans le Conseil 
général , puisqu'il y apportait une majorité toute 
faite et l'autorité attachée à la position sociale de 
ses membres. A trois ou quatre exceptions près 
dans une période de deux siècles , le Conseil géné- 
ral ne réunit jamais plus de trois à quatre cents 



l66 HISTOIRE DE GENEVE. (l555) 

votans. Dans les derniers événemens, le Deux- 
Cents avait seul décidé du sort de la religion , et 
certes, si jamais acte de souveraineté fut patent, 
c'est sans doute celui qui rangeait la cité tout en- 
tière sous les lois des réformateurs. Cependant son 
autorité ne fut pas contestée, et cela parce que le 
peuple considéra le grand Conseil non comme 
un pouvoir politique, mais comme un tribunal 
d'équité , composé d'hommes probes et éclairés. 
Toutefois il eût été plus rationnel, dans l'esprit 
des institutions genevoises , que la cité vit procla- 
mer, par la réunion de tous ses membres , le dieu 
qu'elle devait servir. 

Parmi les droits dont jouissait Pierre de la 
Baume comme chef de l'église , beaucoup lui 
étaient encore restés ; aussi devenait-il urgent 
d'arriver à une nouvelle organisation intérieure. 
Le principe de la souveraineté avait fait retour au 
peuple, si toutefois il avait pu lui échapper l . H fal- 
lait donc réformer aussi bien les lois et l'administra- 
tion que la religion ; car il n'était pas possible que 
le mécanisme du pouvoir fonctionnât ^ si Ton ne 

1 J'ai fait remarquer en son lieu que la souveraineté' re'elle, ou 
du moins une bonne partie des droits qu'elle comporte, n'avaient 
pas cesse depuis plusieurs siècles de résider dans les Conseils po- 
pulaires. Assez de faits l'e'tablissent pour n'avoir pas besoin de 
re'futer se'rieusement l'opinion contraire professe'e par Bonnivard 
dans ses Clironiques et dans son livre de Y Ancienne et de la nou- 
velle Police de Genève. 



( 1 535) QUATRIÈME EPOQUE. 167 

remplaçait une de ses principales pièces, brisée par 
le choc. Ces temps de transition sont toujours 
dangereux, parce que, comme tout se fait par 
voie d'essai , il règne une espèce de confusion ou 
d'anarchie, jusqu'à ce que chacun ait pris dans 
l'état la position que lui assigne l'intérêt de la ré- 
publique. A Genève, par exemple, ces troubles 
inséparables de l'accomplissement de la révolu- 
tion religieuse qui venait de s'opérer, devaient 
nécessairement se prolonger fort long-temps ; car 
la réforme y était adoptée en principe , mais le 
culte n'y avait pas encore été fondé d'une manière 
stable et nettement déterminée. Il n'y avait d'ail- 
leurs aucun des prédicans qui eût assez de portée, 
assez de génie, pour imprimer à l'organisation po- 
litique, comme aux affaires de la religion, une di- 
rection forte et homogène , et exercer une sorte 
de dictature temporaire , dont la force serait pui- 
sée dans le principe religieux triomphant alors. 
Les mœurs aussi appelaient une réforme qui ne 
pouvait manquer de se rattacher à celle des insti- 
tutions et de la foi 1 . En effet la simplicité du culte 

1 Bonnivard , dans son livre intitule de Y Ancienne et de la nou- 
velle Police de Genève, donne une peinture assez vraie de cet es- 
pèce d'interrègne. Je vais en citer quelques phrases prises dans 
la copie qu'en a faite avec soin le savant Gautier, et qui appar- 
tient à la Bibliothèque de M. de Grenus. 

« Plusieurs se'ditions s'en sont ensuivies; niais Dieu ha for- 

« tifie' toujours les siens, leur donnant victoire, combien qu'ils 



l68 HISTOIRE DE GENEVE. (l555) 

réformé , s'alliant à la position nouvelle de Ge- 
nève, fesait prévoir l'établissement d'une démo- 
cratie pure sur les débris du siège épiscopal , si 
quelque apôtre, puissant de génie, pouvait rendre 
les mœurs du pays à cette austérité qu'exige le 
gouvernement républicain. Cet apôtre se présen- 
tera, car les grandes nécessités enfantent les grands 
hommes. 

« soient été toujours en plus petit nombre , sans comparaison que 
« les autres ; car la plus part estoit nourrie aux délices , telles 
« comme avons dict cy-devant, et ceux qui n'estoient nourris en 
« plaisirs, festoient pour profit particulier, tendants tous à ava- 
« rice, sans sçavoir que c'estoit de bien publique. Bref ils estoient 
« tous nourris en siècle , lettres et mœurs barbares. Peu en y ha 
a maintenant; mais depuis que l'Evangile , et quant l'Evangile les 
« bonnes lettres sont venues, ceste lumière a chassé les ténèbres 

« de leur entendement, et rectifié leur intention Mais alors 

« chascun vouloit commander, nul obéir. Si (que pis étoit) que 
« paravant que tirannie régnoit, car de tirannie nous umbismes 
« en vice contraire et pire qu'est anarchie, ou ha autant de tirans 
« qu'il y ha de testes, d'où est engendré le règne de confusion. 
« Chascun vouloit faire de la chose publique son plaisir ou son 
« profiit particulier.» (Bonnivard , Copie de Gautier, pag. OÇK 
et 33). 



CINQUIÈME ÉPOQUE. 



RÉFORME MORALE ET POLITIQUE. ETABLISSEMENT 

DU CALVINISME. GUERRE EXTERIEURE. 

LES LIBERTINS. ÉDITS CIVILS. 

(de 1535 a 1568.) 



CHAPITRE I er 

Nouvelles hoslilite's. — Les Artichauds. — Mort de Pierre 
de la Baume. — Ravages de la peste. — Calvin. 

Réduire les partis an désespoir n'appartient pas 
toujours à une saine politique ; c'est s'attirer sou- 
vent de graves embarras. Genève venait de pro- 
noncer une sentence sévère contre les réfugiés du 
château de Peney. L'adoption du culte protestant 
procura quelques auxiliaires à ceux-ci > qui , 
n'ayant plus aucune espérance de se voir pardon- 
nés 9 résolurent de faire payer cher à la ville sa du- 
reté inexorable envers eux. Ils recommencèrent 
donc leurs attaques avec beaucoup d'audace et 



170 HISTOIRE DE GENEVE. (l535) 

d'activité , et s'arrangèrent de manière à intercep- 
ter les vivres. Le duc de Savoie, soit de son propre 
mouvement , soit par les inspirations de Pierre de 
la Baume, leva aussi des troupes et retint les ap- 
provisionnemens destinés à Genève. S'il ne s'était 
agi que de se défendre , les citoyens y auraient 
suffi ; mais ils durent songer à demander du se- 
cours à Berne, parce qu'à chaque instant il fallait 
faire des sorties, et conquérir, pour ainsi dire, les 
vivres à la pointe de l'épée. Les Bernois ne se hâ- 
tant pas beaucoup d'accéder à cette requête , on 
s'adressa à Neuchâtel. Le gouvernement de cette 
ville ne voulut pas envoyer le secours demandé. 
Toutefois les habitans n'écoutèrent que leur zèle ; 
ils se réunirent au Val-de-Travers et marchèrent 
sur Genève. Arrivés à Gingins, ils y rencontrèrent 
les troupes du duc de Savoie et se battirent brave- 
ment. Cependant, exposés à rencontrer des enne- 
mis trop nombreux, ils s'arrêtèrent près de Nyon, 
et firent parvenir à Genève la nouvelle de leur po^ 
sition et de leur danger ; soudain trois compagnies, 
organisées à la hâte, volèrent à leur secours, sous 
les ordres de Baudichon, récemment élu capitaine- 
général à la place de Jean Philippe K Les Sa- 

1 Tous ces détails sont extraits du manuscrit de Gautier et du 
procès-verbal de la délibération des Conseils du 11 octobre i535. 
D'après ce procès-verbal , les Savoyards auraient perdu 376 hom- 
mes dans cette escarmouche. Les Neuchâtelois n'avaient que 
45o hommes (registres des Conseils , Flournois , de Grenus). 



(i 535) QUATRIÈME EPOQUE. I7I 

voyards avaient été battus par les Neuehàtelois ; ai- 
dés des trois compagnies, ceux-ci eussent certaine- 
ment percé la ligne et fussent arrivés à Genève ; 
mais des envoyés bernois s'étaient rendus auprès 
du gouverneur de Vaud pour tàcber d'arranger 
ces différends. Ils vinrent au-devant du détache- 
ment genevois et arrêtèrent sa marche près de 
Coppet. Sur leur demande, Tocquet, d'Arlod et 
Lambert s'avancèrent vers cette petite ville où 
ils devaient être respectés, et prendre part aux 
négociations ouvertes pour - conclure la paix. 
Charles III, malgré la parole donnée, fit arrêter 
ces trois envoyés, ce qui n'empêcha pas les Ber- 
nois de signer un accord insignifiant , aux termes 
duquel les Neuehàtelois se retirèrent. On n'obtint 
même pas la liberté des députés. Les Genevois n'a- 
vaient pourtant pas cessé de protester contre tout 
arrangement, tant qu'on ne mettrait pas ordre 
aux désastres occasionés par les bannis de Peney I . 

Pour réparer l'oubli des Bernois, qui avaient 
négligé de faire relâcher d'Arlod, Lambert et 
Tocquet, les Genevois trouvèrent le moyen de se 

1 Les envoyés bernois, qui firent cet accord, et vinrent en ren- 
dre compte à Genève, étaient Louis de Diesbach et Rodolphe 
Naiguelay. Voir la délibération du 12 octobre (registres des Con- 
seils). Berne avait long-temps possédé Neuchâtel, puisque ce 
n'est qu'en 1529 que cet état fut rendu à Jeanne d Hochberg, 
veuve de Louis d'Orléans, à la sollicitation de François I er : c'est 
ce qui explique le reste d'autorité que les Bernois avaient conservé 
sur ceux de Neuchâtel. 



172 HISTOIRE DE GENEVE. (l555) 

saisir d'un sieur de Montfbrt , et peu de jours 
après de M. de Vufïlens , gouverneur du pays de 
Vaud, qui était venu présenter un projet de traité, 
assisté de L. de Diesbach, de Graffenried et d'Aus- 
purguer> envoyés bernois. Ces derniers réclamaient 
avec instance la mise en liberté de Vufïlens et de 
Montfort ; ensuite ils demandaient à quelles con- 
ditions ils pourraient offrir la paix au duc , dans 
la conférence qui , par leurs soins , se réunissait à 
Aoste. Les Conseils répondirent qu'ils ne refusaient 
nullement de rendre M. de Vufïlens , mais à con- 
dition qu'on relâcherait les envoyés genevois pris 
dans les mêmes circonstances , qu'on n'accéde- 
rait jamais à aucun traité qui eût pour objet le 
moindre rapprochement avec les traîtres de Pe- 
ney et de Jussy; qu'enfin on ne voulait s'accorder 
que d'après les bases des préliminaires de Saint- 
Julien et de la sentence de Payerne. Les envoyés 
bernois ne s'accommodèrent pas de cette réponse, 
parce qu'ils étaient spécialement chargés par les 
bannis de leur ménager une réconciliation ; alors 
ils crurent devoir en appeler au Conseil général , 
où la haine du peuple contre les bannis se révéla 
par l'approbation énergique et unanime de la ré- 
ponse des Conseils l . On conçoit que les bannis, 
condamnés à être écartelés , ne donnèrent pas les 

1 Procès- verbaux des de'libe'rations des 20 et 24 octobre i535 ; 
(registres des Conseils, Flournois, de Grenus). 



'i 555) CINQUIÈME ÉPOQUE. 

nains à un accord où cette sentence serait main- 
enue ; ils agirent au contraire pour tout rompre , 
ît ils avaient d'autant plus de hardiesse qu'ils se 
;entaient soutenus par le duc., qui avait levé des 
:roupes contre Genève , et par Févêque , qui ve- 
lait de leur ouvrir les portes de son château de 
Fussy. Les négociations restèrent sans résultat^ et 
le part et d'autre on se disposa à la guerre. 

A Genève, pour pou voir se défendre avec succès, 
le magistrat prenait toutes les mesures nécessaires, 
tant d'organisation intérieure qu'en préparatifs 
guerriers. C'est ainsi que, d'un côté, il acceptait 
le secours offert par de Verey, au nom de Fran- 
çois I orI , et sollicitait celui des Bernois, tandis que 
de l'autre il instituait un établissement des mon- 
naies 2 , réduisait les hôpitaux et les prisons 5 , chas- 

1 Délibérations des i4 novembre et 16 de'cembre i535 (regis- 
tres des Conseils). — C'est sans doute à cause de ce secours 
de 700 hommes , qui furent de'pouille's et disperses par les Sa- 
voyards avant d'arriver à Genève , que certains auteurs ont 
avance' que François I er avait contribue' puissamment au soulè- 
vement des Genevois contre le duc de Savoie. Rien n'appuie cette 
opinion; il suffit d'ailleurs de consulter tous les monumens histo- 
riques pour se convaincre que l'indépendance de Genève et même 
la reformation étaient établies avant que François I er ne s'occu- 
pât des affaires de Genève. Il ne songea a aider les Genevois que 
quand il eut Vidée de de'clarcr la guerre à Charles TU. 

2 Claude Savoye , syndic , fut charge de la frappe des monnaies. 
Il proposa pour inscriptions ces mots : Geneva civitas ; post tene- 
bras lucem; et pour le revers : Deus nos ter pugnat pro nobis (re- 
gistres des Conseils). 

3 Délibérations des 12, iq et 2"» novembre i555 (registres des 
Conseils, de Grenus, Flournois). 



174 HISTOIRE DE GENEVE. (l535) 

sait les familles des bannis , et balayait du pavé de 
la ville ces hordes de prostituées que l'influence 
du clergé avaient protégées 1 . Les forces militaires 
reçurent aussi une meilleure direction. P. Vandel 
fut fait capitaine général, ayant sous ses ordres 
Claude Bernard, II. de Dolens, capitaines des 
compagnies nationales , et Granson commandant 
les étrangers 2 . Rien de tout cela n'était inutile, 
car il y eut aux portes de la ville plusieurs escar- 
mouches , dans lesquelles on eut le bonheur de 
repousser vigoureusement les assaillans 3 . 

Cependant le danger devenait de jour en jour 
plus menaçant et plus réel. Le duc de Savoie aug- 
mentait son armée ; ce n'était pas pour le compte 
des bannis qu'il ouvrait les hostilités , car il les 
avait chassés du château de Peney pour s'y retran- 
cher. Désormais c'était aux Genevois qu'il en vou- 
lait; à l'entendre il allait châtier cette ville rebelle. 
Avec les forces qu'il avait à sa disposition , cette 
conquête lui devenait facile , d'autant plus que les 
vivres y manquaient, et que les moyens de dé- 
fense n'étaient nullement en proportion avec l'ar- 

1 Délibération du 10 de'cembre 1 535. (registres des Conseils). 

2 Chacune des compagnies nationales avait 100 hommes, celle 
des e'trangers e'tait composée de soldats de toutes les nations. De'- 
libération du 29 décembre 1 535 (registres des Conseils). 

3 Notamment auprès du pont d'Arve le 7 de'cembre. C'est le 
lendemain 8 que Vandel fut nomme' capitaine gé.iéral (registres 
des Conseils). 



(l535) CINQUIÈME ÉPOQUE. Ij5 

mée ennemie. Genève est à deux doigts de sa 
perte. Déjà les soldats de Savoie se sont emparés 
de Notre-Dame-de-Grace , que toutefois ils aban- 
donnent dès le lendemain et que les syndics font 
raser avec les maisons environnantes ; déjà on 
avait eu à repousser une attaque simultanée aux 
portes de Rive , de Saint- Victor et de Saint-Ger- 
vais K On avait demandé l'assistance des Bernois, 
mais on n'en recevait même pas une réponse. Non î 
Genève ne sera point ainsi abandonnée au duc qui 
la menace et d'avance proclame la victoire ! Un 
messager de Berne arrive , et de sa bouche on ap- 
prend que , à la nouvelle des périls imminens de 
leurs combourgeois , renonçant à des négociations 
inutiles , les Bernois ont résolu de rompre le traité 
qui les liait avec le duc et de lui déclarer la guerre. 
Le jour même où les Conseils recueillaient avec 
reconnaissance les consolantes promesses de l'en- 
voyé , les Bernois les réalisaient , et le duc recevait 
à la fois leur défi et la nouvelle de leur entrée en 
campagne 2 . Les choses vont changer de face. 
Voyez comment déjà les rôles sont intervertis. Les 

1 Dans la nuit du 5 au 4 janvier i556 les Savoyards s'emparè- 
rent de Notre-Dame-de-Grace. C'est le i4 janvier qu'ils attaquè- 
rent aux trois portes (Gautier, Spon, Mémoires manuscrits , re- 
gistres des Conseils). 

2 Le 16 janvier l'envoyé de Berne était à Genève , et la lettre de 
défi au duc fut expédiée le même jour de Berne (registres des 
Conseils, Fiournois, de Grenus). 



Ï76 HISTOIRE DE GENEVE. (l535) 

Genevois, auparavant bloqués dans l'étroite en- 
ceinte de leurs murailles , hasardent des sorties, et 
partout ils triomphent ; entre Chêne et Cologny, 
ils détruisent un corps de cinq à six cents Savoyards; 
ils pillent Genthod et Versoix, ils mettent garnison 
au château de Sacconnex, font sauter celui de 
Peney, si long-temps fatal à la tranquillité de Ge- 
nève , et reçoivent la soumission des châteaux de 
Jussy et de Gaillard. De leur côté les Bernois 
avaient brûlé ou détruit toutes les forteresses du 
pays de Vaud ; Gex et Thonon s'étaient rendus à 
eux et quinze jours s'étaient à peine écoulés de- 
puis la déclaration de guerre , que , dissipant de- 
vant eux comme une vaine fumée les troupes sa- 
voyardes, les Bernois étaient aux portes de Ge- 
nève. Le duc alors avait perdu son orgueilleuse 
arrogance, et, loin d'entrer en vainqueur, il en 
était réduit à solliciter la permission de faire tra- 
verser la ville aux envoyés qu'il dépêchait aux 
Suisses pour demander la paix. Pouvait-il en effet 
ne pas trembler à l'aspect de tant de désastres? 
Aussi rapide dans son cours qu'une avalanche dé- 
tachée de la cime des Alpes, les Suisses ne lais- 
saient que cendres , sang ou misère sur leur pas- 
sage. Dix ans de paix ne devaient pas suffire à re- 
lever les forts qu'ils brûlaient , à cicatriser les 
plaies laites par leur épée , à rendre aux villes 
qu'ils laissaient debout la dure rançon qu'ils en 



(l556) CINQOlLuE ÉPOQUE. 177 

exigeaient. Ainsi échappée à une ruine à peu près 
certaine, Genève reçut dans son sein l'armée li- 
bératrice de Berne , sous les ordres du brave 
Hanls Franz Neiguely , et les compagnies auxi- 
liaires de Neuchâtel et de Lausanne , tandis que la 
terreur était si grande parmi les ennemis, que per- 
sonne ri osait , de ce côté , avouer quil était Sa- 
voyard 1 . 

Une aussi heureuse issue de cette guerre , qui 
s'annonçait sous de fâcheux auspices , ne pouvait 
rester sans résultat. Genève devint presque con- 
quérante pendant que les troupes suisses y séjour- 
nèrent. Les villages environnans , fatigués des 
exactions continuelles des bannis ou des ducaux , 
se soumettaient à l'envi, tels Puplinge et lier- 
mance. C'est alors que la ville commença à avoir 
des sujets qu'elle ne tarda pas à classer par ordre 
de châtellenies 2 . Cependant les Bernois s'étaient. 

1 Ce sont les expressions traduites du registre des Conseils. 

a Les Genevois établirent des châtelains dans leurs nouvelles 
conquêtes, c'est-à-dire à Thiez, Jussy, Peney, Gaillard, Belle- 
rive, Hermance, Seligny et Puplinges. Ils considéraient si bien 
les habitans des Mandemens comme leurs sujets, qu J on lit dans 
la de'libe'ration des Conseils du 21 fe'vrier i556 que : Jà a été parlé 
défaire des châtelains ès terres de V église , à nous par droict de 
guerre et autres bons et justes titres appartenantes , etc. (registres 
des Conseils). Il existe aux Archives un manuscrit fort curieux 
qui donne la formule des criées adoptées pour ces châtellenies. 
Elles se fesaient au nom de très-redoublés seigneurs et princes de 
Genève. J'y lis entr autres articles celui-ci : Item , que nul desdits 
sujets fie soit si osé ni si hardy de porter heures papistiquès ni 
tom. 11. 12 



If S HISTOIRE DE GENEVE. (l55G) 

misa la disposition de la cité. Ils demandèrent s'ils 
devaient pousser plus avant sur les terres de Char- 
les III , et , sur la prière qu'on leur en fit , ils se 
remirent en campagne , et les Genevois mirent sous 
leur drapeau de l'artillerie , commandée par 
À. Gervais, de la cavalerie sous les ordres d'E. de 
Chapeaurouge , cinquante pionniers et bon nom- 
bre de fourgons pour le service des vivres. Avant 
de partir, les Suisses demandèrent et obtinrent la 
grâce du médecin Patron , de Baud , et de Perce- 
val de Pesmes, condamnés avec ceux de Peney. 
Dans l'état des choses , pouvait-on n'être pas gé- 
néreux ! 

Les Bernois poussèrent rapidement leurs con- 
quêtes, et bientôt Lausanne et Yverdun se sou- 
mirent à eux; ils attaquèrent aussi le château de 
Chillon , que les Genevois assaillirent de leur côté 
par la voie du lac. Ce château fut pris après quel- 
que résistance l , et l'on y trouva, parmi les prison- 
niers qui y gémissaient depuis plusieurs années, 
Bonnivard, prieur de Saint- Victor, auquel Char- 
les III ne pouvait pardonner d'être chanoine, et 
d'avoir servi à Genève les intérêts populaires. Ce 
n'était pas seulement au pays de Vaud que se pas- 

faire aucune cérémonie papistique, et que les hommes et les fem- 
mes ne puissent porter chapelets auxdits Mandemens sur la peine 
de ï indignation des susdits seigneurs (Archives). 

' Ia> cliàtcnu de Chilloo fut pris le 29 mars i536 à midi. 



(l556) CINQUIÈME ÉPOQUE. îjq 

saient des événeniens désastreux pour ce duc, na- 
guère si menaçant. François I er s'était emparé de 
la Savoie, de la Presse et du Piémont; les Frihour- 
geois occupèrent le comté de Romont , et il n'y eut 
pas jusqu'aux Vallaisans qui ne voulussent avoir 
part à la curée , en fesant la conquête de la partie 
du Chablais , qui de leur frontière s'étend jus- 
qu'au pont de la Drance. 

Pendant que Charles III éprouvait ces revers , 
Genève usait dignement de la victoire , en cher- 
chant à faire disparaître jusqu'à la trace des di- 
visions qui l'avaient si long-temps agitée. On réu- 
nit le Conseil général pour l'élection des syndics , 
mais la délibération ne se borna pas à ce soin. 
Chacun jura de rejeter dans l'oubli les qualifica- 
tions insultantes adoptées pendant les troubles ; 
on interdit de nouveau leculte romain, et comme, 
après la chute du duc de Savoie et de l'évêque, il 
ne devait plus exister de classe privilégiée , on ré- 
solut d'ordonner : « que tous obéissent indifférent- 
ce ment aux syndics et Conseils , sans aucun égard 
(( aux riches ni aux pauvres , aux grands ni aux 
« petits, et sans avoir de support pour personne; 
« mais qu'il y ait pour tous une justice égale 1 . » 
Certes ils avaient le véritable sentiment de leur 
dignité , ces citoyens qui , le lendemain de la vic- 

• Procès-verbal de la délibération du Conseil géne'ral du 6 îé- 
vner i536 (registres des Conseils). 



l8o HISTOIRE DK GENÈVE. (l536) 

toire , oubliaient leurs ressenti mens, et s'occu- 
paient d'abord de fonder à jamais le principe de 
l'égalité devant la loi ! 

Bien que la réformation fût adoptée avec un 
grand enthousiasme , cependant il restait encore 
quelques hommes recommandables qui persis- 
taient à suivre clandestinement les pratiques de la 
foi catholique. On ne les persécuta pas, et peu à 
peu chacun d'eux se convertit au culte nouveau , 
sans qu'on eût à rougir de les y avoir contraints. 
La tolérance fut si grande alors, qu'on ne voulut 
pas même les priver de leurs emplois. Le même 
esprit ne présida pas à la détermination des Con- 
seils à l'égard des prêtres catholiques des villages 
conquis. Ils furent convoqués pour recevoir l'in- 
jonction de se conformer au culte réformé. Vaine- 
ment exposèren(-ils qu'il convenait de les laisser 
s'instruire avant de leur imposer un changement 
de religion , Farel insista pour que Y ouvrage de 
Dieu s'opérât immédiatement par l'autorité des 
Conseils, et l'on interdit l'ancien culte dans les 
chàtellenies. Malgré l'adhésion du dernier Conseil 
général à l'adoption de la réforme , la cité fut en- 
core consultée au sujet de la religion l . L'assem- 
blée fut unanime pour déclarer quelle embrassait 
de tout cœur la doctrine et le culte êvangèliques , et 

« Ce fut le 21 mai que le Conseil gëne'ral fut re'uni à cet effet 

(registres des Conseils). 



(l556) CINQUIEME ÉPOQUE. l8l 

quelle renonçait pour toujours aux erreurs de 
ï église romaine. Elle approuva ensuite la fonda- 
tion d une nouvelle école publique 

Il paraît que les Bernois , appréciant à sa juste 
valeur le service immense qu'ils venaient de ren- 
dre à Genève , élevèrent bien haut leurs préten- 
tions, quand il s'agit de régler ce qu'elle pourrait 
leur offrir en dédommagement. A vrai dire, ils ne 
pouvaient jamais demander trop ; mais , si l'on 
considère l'importance de leurs conquêtes et la 
valeur du butin dont ils étaient chargés, on se 
dira qu'ils eussent peut-être dû ne pas exiger 
autre chose. De graves difficultés s'élevèrent au 
sujet de leurs demandes. Ils prétendaient être subs- 
titués, par le droit de la guerre, aux droits de 
souveraineté , et aux revenus de l'évêque et de l'é- 
glise, comme aussi au vidomnat. Ils voulaient en- 

1 Voici dans quels termes s'exprime le procès-verbal de la 
séance au sujet de l'e'cole : « Ici a e'te' proposé l'article des écoles, 
« et sur icelui , par une même voix , est re'solu que Ton tâche 
« d'avoir un homme à cela faire sçavant, et qu'on le salarie telle- 
« ment qu'il puisse nourrir et enseigner les pauvres sans leur rien 
« demander de salaire , et aussi que chacun soit tenu d'envoyer 
« ses enfans à l'école , et les faire apprendre , et tous écoliers et 
« aussi pédagogues soient tenus aller faire la résidence à la grande 
« école où sera le recteur avec ses bacheliers, etc., etc. » — On 
lit dans le même procès-verbal le discours du premier syndic , 
Claude Savoye , au sujet de la religion. Il demandait «Si tres- 
« tous ne veulent pas vivre selon l'Evangile de Dieu, ainsi qu'il 

« nous est prêché sans plus aspirer ou vouloir messes, images, 

« idoles ni autres abusions papales, quelles qu elles soient. » (re- 
gistres des Conseils). 



l82 HISTOIRE DE GEi\ÈVE. (l536) 

core garder les biens forains des bannis , la bâtie 
de Cholex, Gaillard, Bellerive, etc., enfin tous 
les biens dépendans du clergé ou des couvens. 
Toutes ces demandes étaient exagérées , peut-être 
même peu dignes de la bonne foi suisse ; car, ré- 
duire à la sujétion des alliés qu'on avait prétendu 
défendre, et ajouter à d'immenses conquêtes celle 
du pays ami, c'était abuser étrangement de sa 
force. Il est permis de douter que les Bernois aient 
jamais songé sérieusement à remplacer, dans la 
souveraineté de Genève et dans le vidomnat, et 
l'évêque et le duc ; mais ils voulaient obtenir une 
large part dans les conquêtes de la cité. On envoya 
des députés à Berne pour mener à fin ces diffi- 
cultés, et l'on eut la satisfaction d'apprendre que 
l'indépendance de Genève était maintenue , le 
traité de combourgeoisie renouvelé , et la part res- 
pective de cbacun , dans le territoire conquis , 
amiablement fixée K Aux termes de la transaction 
sur la question territoriale, les Bernois restaient 
propriétaires de la Bâtie-Cholex , du couvent de 
Bellerive , de la seigneurie de Gaillard , sauf une 
portion de son territoire , et le droit d'exécution 
des criminels qui y était attaclié , enfin de tous les 
biens , droits et revenus , qui appartenaient tant 
au duc qu'aux bannis , hors des murs de la ville. 

1 Ces deux actes furent signes à Berne le 7 août i536. Ils sont 
rapporte's aux. Preuves de Spou , sous les n os 61 et fi. 



(l536) CINQUIÈME ÉPOQUE. l83 

Genève voyait accroître son territoire de tout le 
prieuré de Saint-Victor, des Mandemens , et de 
quelques parties notables du pays de Gex et des 
dépendances de Gaillard. De plus le vidomnat et 
tous les revenus de l'évèque lui demeuraient ac- 
quis. Bien que les Bernois eussent pu montrer plus 
de générosité , il est juste de dire qu'ils n'en man- 
quèrent pas tout-à-fait dans cet accord. La loi 
d'un protecteur puissant est souvent plus dure. 

Le renouvellement du traité de combourgeoi- 
sie eut lieu le même jour par un acte séparé. 11 ré- 
sulte évidemment, des expressions positives em- 
ployées dans ce traité, que l'adoption de la ré for- 
mation entrait pour beaucoup dans les résolutions 
de MM. de Berne , particulièrement , y est-il dit, 
parce quil a plu au Dieu éternel et tout-puissant , 
par sa grâce que nous , susdits de Genève , nous 
soyons conformés dans la foi à noj susdits com- 
bourgeois de Berne. L'infériorité de puissance s'y 
fait encore sentir d'une manière plus frappante 
que dans la transaction. En effets il y est stipulé 
que Berne enverra des troupes au secours de Ge- 
nève, si la cause de la guerre lui paraît mettre le 
bon droit du côté de cette ville. Les frais d'arme- 
ment seraient payés par Genève. Ainsi tout dé- 
pendait de la volonté de MM. de Berne. Genève, 
au contraire , devait, sans s'enquérir du sujet de 
la guerre ^ envoyer des compagnies auxiliaires à 



l84 HISTOIRE DE GEMEVE. (i 536) 

ses propres dépens. Berne conservait la faculté de 
contracter d'autres alliances, Genève se l'interdi- 
sait. Enfin les Genevois étaient tenus d'acquitter, 
sur les terres de Berne ou sur les pays conquis , les 
péages et passages , dont les Bernois ne devaient 
pas supporter le payement sur les terres de Ge- 
nève. Tout le reste avait pour objet de régler, par 
des arbitrages très-sagement entendus , les diffé- 
rends qui pourraient s'élever entre les ressortissans 
des deux états. En approfondissant un peu les mo- 
tifs de ces préférences accordées à Berne , il est fa- 
cile de les expliquer en-dehors des exigences d'un 
égoïsme outré de sa part. Le secours des troupes 
de ce canton était décisif pour Genève , tandis que 
celui de Genève ne pouvait que peu pour le salut 
de Berne. Il fallait donc que Berne pût s'allier à 
des amis plus puissans, tandis que cela devenait 
inutile pour Genève. Quant à la clause facultative, 
elle ne devait jamais porter le moindre ombrage ; 
le passé répondait de l'avenir. 

Ces deux traités réglant les rapports extérieurs 
de Genève, le Conseil des Deux-Cents crut de- 
voir centraliser un peu plus le pouvoir adminis- 
tratif de la cité. Il proposa de créer un magistrat , 
investi de la mise à exécution des lois et réglemens, 
et qui aurait dû consacrer exclusivement ses ins- 
tans aux affaires de l'état. Le Conseil général ne 
vit, dans rétablissement d'un pareil fonctionnaire, 



(i536) cinquième Époque. i85 

qu'un acheminement à la fondation du pouvoir 
d'un seul, et, pour échapper à cet inconvénient . , 
il se borna à donner de plus forts émolumens au 
premier syndic afin qu'il pût travailler plus utile- 
ment à l'accomplissement des devoirs de sa charge l . 
Les idées monarchiques furent toujours antipa- 
thiques au pays. 

Les affaires de la religion continuaient à être di- 
rigées au profit de la ré formation, bien que de 
temps à autre les villages des Mandemens récla- 
massent la liberté de faire dire la messe ; on leur 
répondait d'envoyer leurs prêtres à Genève, d'où 
ils revenaient convertis. C'est dans le courant de 
cette année qu'arriva le fils du tonnelier de Noyom, 
Jean Cauvin, plus connu sous le nom de Calvin. 
Ce théologien célèbre jouissait déjà d'une réputa- 
tion bien établie. Ayant puisé de profondes con- 
naissances dans les leçons de l'abbé de Saint-Eloi, 
des professeurs de la faculté de Paris , de Robert 
Olivetan , d'Alciat et de Melchior Wolmar, Jean 
Calvin avait quitté une cure et des bénéfices que 
de zélés protecteurs lui avaient fait obtenir, 
pour embrasser le protestantisme avec tout le zèle 
d'une ame ardente , et toute la confiance qu'inspi- 

1 Le 6 septembre i536 le Deux-Cenls fit cette proposition , et le 
Conseil ge'néral délibe'ra le 10. Le même jour le Conseil ordinaire 
de'cre'ta l'établissement des notaires publics (registres des Con- 
seils). 



l86 HISTOIRE DE GENEVE. (l556j 

rent la fermeté du caractère et la puissance du 
génie. Pendant que François I er condamnait les 
réformistes aux flammes, Calvin ne craignait pas de 
prêcher leurs doctrines à Nérac , en présence de 
la reine Marguerite, sœur de ce monarque, et dans 
la capitale même 9 d'où toutefois il fut bientôt 
forcé de s'exiler. Il se rendit à Baie, et y publia son 
livre de Y Institution chrétienne , qu'il eut la har- 
diesse de dédier à 1 François I er . Farel eut occasion 
de le voir à son passage à Genève, et il parvint à 
le décidera s'y fixer. 11 allait bientôt imprimer le 
sceau de son génie à la religion nouvelle, à lui de- 
vait appartenir la gloire de fonder un culte plus 
dégagé des traditions catholiques, et de préparer 
l'immuabilité de la foi , en harmonisant avec elle 
les mœurs et les lois. 

Calvin avait des doctrines plus larges que celles 
de Luther, plus rationnelles que celles de Zwingli, 
bien qu'elles eussent plus de rapport avec les prin- 
cipes de ce dernier. Il ne reconnaissait ni l'autorité 
des papes ni celle des conciles ; à ses yeux l'homme 
n'était pas doué du libre arbitre dont il était déchu 
par le péché; il ne voyait qu'une tyrannie dans 
tous les vœux , hors ceux du baptême ; il proscri- 
vait le culte extérieur, le purgatoire, les indul- 
gences, la messe, l'invocation des saints, la su- 

' Voir Promeut , Ruchat , Meyners , etc. Calviu arriva à Geuève 
à la fin de l'auue'e i536. 



(i536) cinquième Époque. 187 

prématie du chef visible de l'église , le caractère 
officiel des évcques et des prêtres , la croix et les 
bénédictions. Deux seules choses étaient sacre- 
mens pour lui : le baptême et la cène. Apôtre de 
tels principes , Jean Calvin avait l'avantage d'of- 
frir à ses prosélytes une religion simple et plus 
facile à distinguer du catholicisme que la doctrine 
de Luther. C'était beaucoup auprès des esprits 
paresseux ou peu éclairés. 

Depuis la fin de l'année l , sur la demande de 
Farel , le Conseil avait résolu la suppression gé- 
nérale des images , lorsqu'arrivèrent à Genève 
Herman de Liège et Benoît, prédicans anabaptis- 
tes. Ils avaient à invoquer de récens exemples; 
aussi demandèrent-ils à ouvrir une discussion pu- 
blique sur les doctrines religieuses. On leur ac- 
corda d'abord de l'entamer devant le Conseil ; mais, 
à la sollicitation des ministres Farel et Calvin , on 
leur permit de l'indiquer au couvent de Rive. 
Cette dispute, suivie par un grand concours de 
citoyens , fut fort animée. L'effet eût pu en deve- 
nir très-fàcheux , car le protestantisme n'était pas 
encore assez avant dans les convictions populaires, 
pour que beaucoup d'esprits superficiels ne fussent 

1 Le 10 novembre i536 Farel fit approuver par le Conseil des 
Deux-Cents plusieurs articles réglementaires relatifs à la religion 
et au culte. Entr'autres se trouvait celui qui abolissait les images , 
statues et autres symboles de la foi romaine (voir registres dea 
Conseils, Rocca). 



l88 HISTOIRE DE GENEVE. (l 53y) 

pas enclins à se laisser entraîner par l'attrait de 
principes nouveaux. Ces dangers n'échappèrent 
pas au Conseil des Deux-Cents^ qui^ usant promp- 
tement de son pouvoir, trancha la querelle, déjà 
fort envenimée, par un arrêté de bannissement 
contre les deux anabaptistes flamands, en sanc- 
tionnant la peine de mort s'ils n'obéissaient sur- 
le-champ 1 . Herman et Benoît n'aspiraient pas au 
martyre, ils s'éloignèrent, et leur passage ne laissa 
pas de traces. 

Une religion ne peut se conserver dans sa pu- 
reté , et se graver profondément dans le cœur de 
ceux qui la suivent, que lorsque les principes en 
sont formulés d'une manière claire et précise. Pé- 
nétrés de cette pensée, et surtout éclairés par le 
succès des anabaptistes auprès de quelques ci- 
toyens , Farel et Calvin travaillèrent de concert à 
une confession de foi^ propre à asseoir la réforma- 
tion sur une base positive et d'une facile appré- 
ciation. Ils demandèrent ensuite au magistrat de 
protéger de leur autorité ces articles de foi , leur 
fesant sentir que chaque jour la cité se verrait ex- 
posée à de nouveaux désordres si l'on ne réunissait 
tous ses membres sous l'empire des mêmes doctri- 

1 Ce fut le 19 mars i5ôy que fut prononce' cette sentence. Ainsi 
fut arrête'e dans ses premiers progrès la secte des anabaptistes. 
A Berne on en décapita plusieurs , ce qui acheva d'effrayer ces 
sectaires. 



(ï 557) CINQUIÈME ÉPOQUE. 189 

nés, dont le principe fondamental était d'ailleurs 
généralement adopté. Le Conseil entra dans leurs 
vues, mais peut-être eut-il tort de ne pas en cor- 
riger l'intolérance. Il prononça le renvoi de la 
ville de tous ceux qui ne se soumettraient pas à la 
confession de Farel et de Calvin l . Ne valait-il pas 
mieux convaincre qu'exiler? fallait-il sitôt rentrer 
dans les traditions romaines? 

Jamais intentions ne furent plus pures que 
celles de Farel , de Calvin , et de Corault leur nou- 
veau confrère. Ils voulaient éteindre les ressenti- 
mens de famille à famille , réformer les mœurs de 
la cité et faire arriver le culte à l'extrême simpli- 
cité. C'est ainsi que d'un côté Calvin , qui com- 
mençait à prendre beaucoup d'influence sur les 
autres ministres, attaquait la démoralisation des 
Genevois , tandis que de l'autre il n'admettait de 
fêtes que le dimanche , renversait les fonds bap- 
tismaux, et distribuait la cène avec du pain ordi- 
naire , sans y attacher, comme Luther, l'idée de 
la présence réelle. Les Bernois n'étaient pas satis- 
faits de voir s'élever à Genève une nouvelle école, 
qui rejetait les cérémonies et les pratiques qu'ils 
s'obstinaient à conserver. Ils prétendaient exercer 
l'influence d'une métropole, et, pour la fonder, 
ils convoquèrent un synode à Lausanne. Un grand 
nombre de ministres s'y rencontrèrent, et, parmi 
eux, Farel et Calvin. Les Bernois y virent triom- 



igo HISTOIRE DE GENEVE. (i 53y) 

pher leurs prétentions. Toutefois la confession de 
Genève avait été jurée , et les trois ministres ne 
continuaient pas moins à prêcher, en s'y confor- 
mant. Ils s'élevaient avec force contre les citoyens 
dont les mœurs étaient le plus scandaleuses , et 
contre la faiblesse des magistrats , qui ne savaient 
pas faire justice de ces afïligeans désordres. D'a- 
bord les exhortations des ministres , relatives aux 
mœurs , avaient produit quelque effet ; mais la ré- 
solution du synode de Lausanne, et l'âpreté du 
langage de Farel -, de Calvin et de Corault , four- 
nirent des armes à leurs ennemis , qui obtinrent 
bientôt qu'on leur interdît de s'occuper de l'admi- 
nistration et du gouvernement. Corault ne tint 
compte ni de cette injonction ni de la défense qu'on 
lui intima de monter en chaire, et il fut conduit 
en prison. 

Cependant les Conseils prétendaient ramener 
le culte aux termes précis de l'arrêt du synode de 
Lausanne^ et, à cet effet, ils mandèrent Farel et Cal- 
vin, qui refusèrent obstinément de renoncer à la 
confession jurée , et depuis quelque temps mise en 
pratique. On leur fit alors les mêmes défenses qu'à 
Corault, et ils ne se montrèrent pas plus obéissans ; 
car on leur avait interdit de prêcher le jour de 
Pâques , et ce jour-là même ils montèrent en 
chaire chacun deux fois, Farel à Saint-Gcrvais , 
Calvin à Saint-Pierre. Les magistrats indignés réu- 



(i 558) CINQUIÈME ÉPOQUE. igi 

nirent d'abord le grand Conseil, et ensuite le Con. 
seil général , pour prendre tant au sujet du culte 
que des ministres, une résolution définitive. Le 
peuple, ainsi réuni, se décida en faveur de l'arrêt 
du synode ; quant à Calvin et à Farel , ils furent 
bannis 1 . Tel devait être le sort de ceux qui osaient 
se déclarer les ennemis de tous les vices, et atta- 
quer de front l'immoralité. 

Dès que Farel et Calvin se furent éloignés , on 
s'empressa de rétablir les fonds baptismaux et les 
autres pratiques prescrites par le concile de Lau- 
sanne 2 . Relever ces usages était plus facile que de 
remplacer les deux éloquens apôtres , dont le mé- 
rite n'avait jamais été mieux apprécié que depuis 
qu'on les avait bannis. Corault les suivit de près. 
Cependant, remplis du même zèle pour le peuple 
qui les exilait, et pour la religion au succès de 

' C'est le 23 avril 1 538 que l'arrêt des Deux-Cents, portant 
îentence de bannissement contre Calvin et Farel, fut confirmé 
par le peuple, re'uni en Conseil général. Les deux ministres reçu- 
rent la notification , que leur en fit le sautier, avec beaucoup de 
courage. Ils partirent sur-le-champ, et furent bientôt suivis de 
Corault , qui était resté en prison , et que les Conseils firent met- 
tre en liberté (voir registres des Conseils et Gautier). — Il est a 
remarquer que presque tous les ministres qui vinrent à Genève 
commencèrent par en être exilés, et que presque tous y rentrèrent 
peu de temps après. 

a On releva les fonds baptismaux ; on résolut de fêter les quatre 
grandes fêtes de Tannée , et on ordonna de distribuer la cène avec 
lu pain sans levain, connu sous le nom d'azymes (Gautier, Më- 
noir-es manuscrits). 



ig2 HISTOIRE DE GENEVE. O^Ç)) 

laquelle ils s'étaient voués , ils se rendirent tous 
trois au synode de Zurich , où ils n'eurent pas de 
peine à se justifier, d'autant mieux qu'ils reconnu- 
rent avec beaucoup de loyauté qu'ils étaient prêts 
à se ranger aux cérémonies adoptées à Berne. Deux 
députés de cette ville partirent immédiatement 
avec Viret , afin de solliciter auprès des Conseils 
leur rappel à Genève. Malheureusement beaucoup 
de gens avaient intérêt à les en tenir éloignés : les 
catholiques d'abord , ensuite les hommes sans 
mœurs, et il y en avait beaucoup , enfin les prédi- 
cans qui reconnaissaient la supériorité de leurs ta- 
lens. Aussi le Conseil général lui-même refusa-t-il 
de les rappeler 1 . Peu de temps après, on eut au 
contraire l'occasion de bannir aussi Saunier, Cor- 
dier et quelques autres ministres, qui s'obstinaient 
à suivre les pratiques enseignées par Calvin. 

Ainsi Genève, naguère éclairée par les plus ha- 
biles pasteurs de l'époque, n'avait plus alors que 
quelques ministres sans volonté comme sans génie. 
Pas un d'entre eux ne fut en mesure de répondre 
convenablement à l'épître que Sadolet, évêque de 
Carpentras, venait de faire parvenir aux syndics. 
Ce prélat avait cru le moment bien choisi pour 

' C'est le 22 mai i53q que les députés arrivèrent à Genève. Les 
Conseils commencèrent par refuser le rappel des trois réforma- 
teurs; ensuite ils portèrent la question au Conseil ge'néral , qui 
confirma leur décision à la presque unanimité (registres des Con- 
seils, Gautier, Mémoires manuscrits). 



(l53()) CINQUIÈME EPOQUE. I Cp 

tenter de ramener au catholicisme une population 
à peine convertie. Sa lettre, véritable modèle 
d'habileté rhétoricienne et de logique ascétique , 
embarrassa fortement les magistrats et les pas- 
teurs ; toutefois ceux-ci, dans le seul but de gagner 
du temps, répondirent en fesant espérer à Sadolet 
une réplique prochaine. Quelqu'un eut l'idée de 
faire parvenir cette lettre à Calvin^ qui s'empressa 
d'y répondre avec cette supériorité de talent et de 
raison que ses ennemis ne lui contestaient pas. La 
victoire de Calvin fut décisive, et Sadolet renonça 
au projet dont il avait espéré l'accomplissement. 
Ce trait de Calvin n'est pas sans quelque généro- 
sité. Sa grande ame s'irritait d'une injustice et 
cherchait à la combattre, surtout quand il ne s'a- 
gissait pas de lui. Une pareille conduite le rappro- 
chait plus de Genève que la députation officielle 
des Bernois et l'empressement de Viret. Calvin , 
qui ne perdait pas de vue les affaires de cette ville, 
donna une nouvelle preuve de son véritable esprit 
de tolérance , en écrivant aux citoyens de respec- 
ter davantage les ministres qui l'avaient remplacé. 
A Strasbourg où il était, il jouissait déjà d'une 
grande considération. 

Les hommes qui avaient beaucoup contribué à 
faire exiler Farel , Calvin , Corault et les autres,, se 
réunirent en faction après leur départ, célébrant 
cet odieux triomphe par des chansons grossières et 

TOM. II. l3 



IC)4 HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^9) 

de méchantes fanfaronnades; ils n'avaient réussi 
dans cette affaire que par l'effet de la décision du 
sinode de Lausanne, mais ils arrivèrent facilement 
à discréditer les nouveaux prédicans. Tous ceux 
de ce parti étaient au pouvoir, et trois d'entre eux 
furent choisis pour aller tâcher de concilier à 
Berne quelques différends que cette ville avait 
avec Genève relativement aux terres de Saint- 
Victor et du chapitre. Ils n'étaient ni bons citoyens 
ni bons diplomates, ce qui fit qu'ils signèrent 
presque aveuglément le traité proposé par les 
Bernois ; accord aux termes duquel Genève sem- 
blait reconnaître la souveraineté de Berne. Les 
idées d'indépendance et de liberté étaient loin d'a- 
voir été altérées par l'adoption du culte réformé. 
Aussi les auteurs de ce pacte honteux reçurent-ils 
un désaveu positif au lieu de l'approbation qu'ils 
attendaient. Peu de jours après le Conseil général 
adopta un édit aux termes duquel la peine de mort 
devait être portée contre quiconque oserait propo- 
ser de changer la forme du gouvernement, ou 
d'invoquer la protection d'un prince étranger 1 . 
Les députés et leurs adhérens formèrent dès lors 
une faction dite des slrticlous ou Artichauds. Les 

' Cet édit fut porté dans la séance du Conseil général du 
i5 novembre i559 (registres des Conseils). — C'est deux ou trois 
jours auparavant que le même Conseil désavoua les députés qui 
avaient conclu l'accord avec Berne (Spon , Gautier , Mémoires 
manuscrits). 



(l55()) CINQUIÈME EPOQUE. Iq5 

premiers furent condamnés au dernier supplice, 
mais ils étaient absens. 

Mieux éclairés par les excès et les trahisons des 
Artichauds, les partisans de Calvin et de Farel re- 
levèrent la tête et s'avouèrent leurs défenseurs. 
C'est à ces ministres que l'on devait et le dernier 
édit et le jugement des députés prévaricateurs; 
toutefois ceux-ci avaient des amis puissans parmi 
lesquels se fesait remarquer Jean Philippe revêtu 
de la charge de capitaine général. Cet officier avait 
beaucoup de pouvoir et une grande popularité , 
aussi n'eut-il pas de peine à exciter en faveur des 
Artichauds une violente sédition. Le peuple ne se 
laissa point aller en aveugle aux allocutions de 
Jean Philippe, la plus grande partie se rangea au 
contraire du côté des Conseils. Cependant on en 
vint aux mains, et deux citoyens périrent dans le 
tumulte, l'un d'eux fut tué par le capitaine géné- 
ral lui-même. Mais bientôt les rangs des Arti- 
chauds s'éclaircirent, de toutes parts ils fuyaient, 
lorsque d'ailleurs le nombre de leurs adver- 
saires grossissait à chaque instant. Jean Philippe, 
s'apercevant enfin du danger d'une plus longue 
résistance, songea à la retraite, il s'enfuit à toutes 
jambes, puis, s'introduisant dans une maison, il 
grimpa jusque sur les toits et trouva le moyen 
d'aller se cacher sous des bottes de foin au logis 
de la Tour-perce. Il y fut bientôt découvert et les 



ig6 HISTOIRE DE GENEVE. (l54°) 

syndics le firent conduire en prison , avec de 
grandes précautions, car le peuple, dont peu de 
jours auparavant il était l'idole, l'eût infaillible- 
ment mis en pièces ï , Richardet, l'ami et le compa- 
gnon de Jean Philippe, voulut fuir en descendant 
à l'aide d'une corde le long des remparts, mais il se 
tua. Pour Jean Philippe, il fut condamné à mort 
et exécuté , malgré l'intercession des Bernois. Les 
trois députés, dont les négociations avaient ainsi 
compromis la liberté et la tranquillité du pays, 
finirent par obtenir leur grâce moyennant une 
amende honorable à laquelle ils se soumirent. De- 
puis ce moment le parti des Artichauds ne se re- 
leva plus , son existence ne fut ni longue ni hono- 
rable, il naquit d'une trahison diplomatique et 
mourut d'une émeute. 

Tant de troubles et d'intrigues, auxquelles les 
prescripteurs de Calvin avaient pris la part la plus 
active , et que les pasteurs actuels n'avaient su ni 
prévenir ni réprimer, ramenèrent les esprits à de 
meilleurs sentimens envers ce digne apôtre de PE- 
vangélisme. Dès ce moment on ne songea plus 

1 Cette e'meute eut lieu le 5 juin i54o. Sa mauvaise issue tua le 
parti des Artichauds. Les trois députés , premiers auteurs de tout 
le mal , n'obtinrent leur grâce que plusieurs anne'es après, c'est-à- 
dire le 19 février i544 ■> a " moyen de l'accord conclu entre Berne 
et Genève, en remplacement de celui qu'ils avaient fait, et qui 
avait été désavoué (registres des Conseils, Gautier, Mémoires 
manuscrits) . 



(l540 CINQUIEME ÉPOQUE. IQ7 

qu'aux moyens de le replacer à la tête du clergé 
réformé de Genève, où les effets de son absence 
avaient été si fâcheux. Calvin était à Worms pen- 
dant qu'Ami Perrin, député par les Conseils, avait 
été le chercher à Strasbourg. On lui écrivit; il fit 
d'abord de grandes difficultés et se contenta de 
faire replacer Farel , Viret et Jacques Bernard , 
mais enfin, satisfait de la résolution solennelle du 
Conseil général qui révoqua l'édit de bannisse- 
ment rendu contre lui, il revint combler les vœux 
de ses amis et réaliser les brillantes espérances que 
ses premiers travaux avaient fait concevoir. 

Calvin trouva les affaires de la religion en fort 
mauvais état par la faute des ministres qui pen- 
dant trois ans lui avaient été substitués. 11 sentit 
qu'il fallait un zèle surhumain pour raviver la foi 
prête à s'éteindre ; aussi déploya-t-il une activité 
incroyable. On le vit prêcher régulièrement trois 
fois par semaine, faire des remontrances presque 
tous les jours, donner habituellement des leçons 
de théologie , être assidu aux réunions du Consis- 
toire qu'il fonda, demander des mesures d'ordre 
et de moralité pour le régime intérieur de la ville, 
et entretenir, au milieu de ce dédale d'occupations, 
une correspondance suivie avec les réformateurs 
les plus célèbres de l'Europe. Ainsi vinrent con- 
verger à Genève les rayons de la foi nouvelle, par 
la seule puissance du génie de Calvin. 



IC)8 HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^4^) 

Avec un caractère ferme comme le sien , cet 
habile apôtre ne pouvait plus éprouver de résis- 
tances de la part des magistrats. Son pouvoir de- 
vint presque dictatorial : d'un côté il régla la dis- 
cipline ecclésiastique 1 , de l'autre il fut associé 
aux commissaires chargés de former un code 
d édits politiques et civils, pour régler les nou- 
veaux rapports des citoyens entre eux et le méca- 
nisme d'un gouvernement indépendant et libre 2 . 
Enfin, il présida aux arrêtés somptuaires destinés 
à imposer aux mœurs la réforme radicale que la 
religion venait de subir. A peine ces édits organi- 
sateurs avaient-ils été adoptés , que Pierre de la 
Baume , ancien évêque de Genève , ennemi plus 
méprisé que redoutable , mourut en Franche- 
Comté , après avoir survécu à son épiscopat. Peu 
d'hommes politiques commirent autant de fautes 
que lui dans l'exercice du pouvoir. L'avarice et 
la faiblesse de caractère le rendirent méchant et 
faux , et le conduisirent de sottise en sottise à des 
crimes, dont les effets retombèrent sur la religion 

1 Les magistrats confièrent à Calvin, sur sa demande, le soin 
de rédiger des ordonnances ecclésiastiques pour réformer les abus 
qui, déjà, s'étaient glissés dans l'organisation du clergé protes- 
tant. Son travail fut soumis au Conseil général, et approuvé 
le 20 novembre i54i (registres des Conseils, Gautier, Fro- 
ment, etc.). 

2 C'est au mois de janvier 1 543 que les édits civils et politiques 
furent adoptés. Ils servirent de règle jusqu'en i568, époque à 
laquelle, comme nous le verrons, ils furent révisés. 



(l544) CINQUIÈME EPOQUE. IQO, 

presque autant que sur lui. Rome prétendit le rem- 
placer , mais ses successeurs ne furent évêques de 
Genève que comme, de nos jours , certains prélats 
sont faits évêques de Samosate ou d'Herrnopolis. 

En ce temps , la peste revint exercer de terri- 
bles ravages dans la cité. Déjà deux ans aupara- 
vant ce fléau avait enlevé quelques victimes , 
parmi lesquelles on citait Pierre Blanchet , mi- 
nistre , que le Conseil avait indiqué pour consoler 
les pestiférés, à la place de Calvin qui sollicitait 
ce périlleux emploi. Mais le mal était plus grave 
cette fois; il avait été communiqué par des soldats 
suisses qui se dirigeaient vers la France, et il prit 
un développement effrayant. Les mêmes causes 
amenèrent les mêmes résultats. Le peuple, décimé 
par cette affreuse maladie , chercha ailleurs le se- 
cret de ses épouvantables progrès; il en accusa des 
hommes , qu'il dit formés à l'école de Caddoz , 
et qu'il chargea du crime atroce de favoriser la pro- 
pagation du fléau. Lentilles aurait été le chef de ce 
complot homicide ; il se serait donné pour compli- 
ces les hommes et les femmes employés au service 
de l'Hôpital. S'il fallait en croire les traditions, ces 
misérables auraient empoisonné de virus pestilen- 
tiel des objets destinés à un usage habituel , et se 
réjouissant entre eux des succès de leur trame, ils 
se seraient à tout instant complimentés par d'infà- 



200 HISTOIRE DE GENEVE. (ï 544) 

mes plaisanteries 1 . Les prétendues révélations d'un 
nommé Bernard Tallent servirent de base à la 
procédure qu'on instruisit contre Lentilles. Celui- 
ci fut arrêté et appliqué à la torture ; il eut les 
membres brisés , et mourut sans rien avouer ; on 
prétendit seulement qu'il avait dit que , pour gué- 
rir le mal, il fallait surveiller tous ceux qui ser- 
vaient l'Hôpital. Ce mot seul, interprété dans un 
sens rigoureux, devint un arrêt de mort contre sept 
hommes et vingt-quatre femmes qui furent brûlés 
vifs, après avoir avoué leur crime dans les tortures; 
dans ce nombre n'étaient pas compris le médecin 
et deux aides qui furent écartelés. Ces malheu- 
reux furent , sans doute , tout autant de victimes 
des mêmes préjugés qui trois siècles plus tard de- 
vaient n'être point déracinés 2 . On dit que la peste 
cessa peu-à-peu depuis lors. Ce fléau n'en avait 
pas moins enlevé deux mille personnes , et de 
nos jours aussi le choléra diminua d'intensité après 
le massacre de plusieurs citoyens dans les rues de 
Paris , parce que ces maladies prennent une fin 
après avoir frappé quelques milliers de têtes. 

1 S'il faut en croire Spon et nos chroniqueurs , lorsque les 
complices se rencontraient, ils se demandaient des nouvelles de 
la peste, qu'ils nommaient Clauda, la boiteuse, à l'exemple d'Ho- 
race et d'autres auteurs qui donnent ce nom à la fièvre et à la 
mort. 

2 Voir ce que j'en ai dit dans mon premier volume en parlant 
de la condamnation de Caddoz. 



(l546) CINQUIÈME ÉPOQUE. 2C)T 

Les réformes apportées par Calvin dans les ha- 
bitudes et dans les mœurs , n'obtenaient pas l'as- 
sentiment général. Calvin était entier dans ses 
volontés , caustique dans ses expressions , et sé- 
vère dans la répression des infractions aux édits. 
Un certain nombre de citoyens , qui avaient long- 
temps combattu pour l'indépendance et la liberté 
de Genève , et qui ne comprenaient pas toute la 
portée des institutions de ce grand génie , s'indi- 
gnèrent de l'autorité illimitée qu'il s'arrogeait. Ils 
redoutaient de voir se fonder une suprématie re- 
ligieuse à l'instar de celle du pape , et aigris d'ail- 
leurs par des réprimandes publiques, ils formèrent 
un parti qui se mit en opposition avec lui, Calvin 
ne s'en effraya pas, et ne respecta pas plus le con- 
seiller que le simple citoyen dans l'application 
exemplaire des lois ecclésiastiques sur les mœurs , 
ou le respect dû à la religion. Pierre Ameaux , 
membre du Deux-Cents en fit l'expérience ; car 
s étant avisé de tourner publiquement en ridicule 
la doctrine de Calvin , il fut condamné à faire 
amende honorable, la torche au poing, dans les 
rues de la ville: on comprend facilement qu'une 
pareille exécution dut profondément blesser tous 

1 Ce fut le 8 avril i546 que Pierre Ameaux fut condamné à 
faire amende honorable la torche au poing. Spon rapporte cette 
condamnation à i548, c'est-à-dire deux ans trop tard (registres 
des Conseils, Gautier). 



202 HISTOIRE DE GENEVE. i 1 ^^) 

les amis d'Ameaux. Ils en conçurent un tel dépit , 
qu'ils épièrent dès lors l'occasion de se venger, en 
brouillant Calvin avec les Conseils. C'est ainsi 
qu'ils détournèrent et livrèrent à la publicité une 
lettre, qu'il écrivait à Farel, où il se plaignait de 
1 hypocrisie de plusieurs Genevois ; il n'eut pas 
beaucoup de peine à parer ce coup maladroite- 
ment porté par ceux-là même dont les manœuvres 
l'excusaient et servaient à justifier ses soupçons. 

Malheureusement les ennemis de Calvin, connus 
dans l'histoire sous le nom de libertins , atta- 
quaient en même temps et sa personne et ses prin- 
cipes, de telle sorte qu'ils s'exposaient à des pei- 
nes graves ^ d'après la rigueur des édits toujours 
appliqués, grâce à son inflexibilité. Gruet était 
un des libertins les plus zélés. Un jour 1 il s'a- 
visa de placarder sur la chaire de Saint-Pierre 
un écrit contenant, entr'autres choses, ces phra- 
ses menaçantes : « Qu'on ne veut pas avoir tant de 
« maîtres ; qu'ils avaient assez censuré ; que des 
« prêtres reniés comme eux , n'avaient que faire 
« de désoler ainsi le monde ; que quand on l'a 
« long-temps enduré , à la fin on se revenche ; que 
(( s'ils continuent, on les mettra en tel lieu qu'ils 

1 Gruet afficha sou placard le 27 juin i547« Il paraît que Gruet 
avoua dans ses interrogatoires qu'il avait espe're par là faire peur 
aux ministres, et les empêcher de prêcher contre les habitudes 
licencieuses de ses amis. 



(i 547) CINQUIÈME ÉPOQUE. 2o5 

« maudiront l'heure où ils sont sortis de leur moi- 
« nerie , et qu'ils prennent garde qu'on ne leur en 
(( fasse autant qu'à Yerli de Fribourg 1 . » Ce n'était 
autre chose qu'une menace d'assassinat ; cet écrit 
ne produisit d'autre effet, que démettre les ma- 
gistrats à la recherche de son auteur. Certains pré- 
cédens fâcheux firent porter les soupçons sur 
Gruet; la fouille de ses papiers vint les confirmer: 
on y trouva entr autres écrits peu orthodoxes , 
des lettres et des notes , où il tournait la religion 
et ses ministres en ridicule ; il paraît aussi que 
Gruct professait le matérialisme le plus complet. 
De notre temps , on eût plaint l'insensé enclin à 
des opinions qui bornent la carrière de l'homme 
à une vie sans avenir meilleur; à cette époque , 
on n'était pas aussi tolérant. Une procédure fut 
instruite contre Gruet. A la manière dont Calvin 
l'accusait, sa sentence était facile à prévoir 2 ; il 
fut condamné à avoir la tête tranchée, et subit sa 
peine avec courage. 

1 Ce sont les termes mêmes du pl acard (voir Gautier, Mémoires 
manuscrits , etc . ) . 

2 Voici ce que Calvin disait de Gruet : « Il renonce et abo- 

« lit toule religion et divinité', disant que Dieu n'est rien, fesaut 
« les hommes semblables aux bètes brutes , niant la vie e'ternclle, 
« et dégorgeant telles exe'crations dont les cheveux doivent dres- 
« ser sur la tête à tous , et qui sont infections si puantes , qu'elles 
« peuvent rendre tout un pays maudit, tellement que toutes gens, 
« ayant conscience, doivent reque'rir pardon à Dieu de ce que 
« son nom a e'te ainsi blasphe'me' entre eux. » (Manuscrits de Cal- 
vin , Gautier, Mémoires manuscrits, etc.). 



204 HISTOIRE DE GENEVE. 

L'habitude des disputes sur la religion , qui 
avait fait triompher les principes professés d'a- 
bord par Farel, s'était perpétuée. Il y avait dans 
la semaine un jour, le vendredi, qui était consacré 
à des sermons dits de congrégation. Après que le 
prédicateur avait fini de parler, chacun des as- 
sistais avait le droit de prendre la parole et de le 
combattre. Dans l'état des choses la controverse 
offrait de graves dangers pour l'imprudent inter- 
locuteur. Plus d'un en fit l'épreuve. Bolzec assis- 
tait à l'une de ces prédications. C'était le pasteur 
deJussy, St. -André , qui occupait la chaire. Bol- 
zec se leva après lui, et combattit avec chaleur ses 
opinions sur la prédestination. Calvin, qui était 
resté confondu dans l'auditoire, répondit immédia- 
tement à Bolzec, qui répliqua à son tour en ter- 
mes peu mesurés. Un auditeur crut devoir inter- 
venir , et Bolzec fut conduit en prison. On procéda 
envers lui comme à l'ordinaire, toutefois avec 
plus de solennité , car on lui présenta des articles 
auxquels il répondit par écrit. On l'admit à les 
discuter avec les pasteurs en présence des magis- 
trats, et des procès-verbaux du tout fui ent adres- 
sés aux églises de Zurich, de Berne et de Baie. Le 
clergé suisse n'avait pas les mêmes principes d'in- 
tolérance que celui de Genève ^ et l'on ne saurait 
trop admirer les réponses qu'il fit parvenir au 
sujet de ce bizarre procès. Malheureusement l in- 



(l 548) CINQUIÈME ÉPOQUE. 2o5 

fluence de Calvin l'emporta sur les Conseils de la 
modération ; cependant Bolzec ne fut pas con- 
damné à mort, il se vit seulement censuré et 
banni. Il est probable que le sort de Gruet lui 
était réservé , si les églises suisses eussent marché 
dans les voies rigoureuses ouvertes par Calvin 1 . 
L'affaire de l'ancien ermite Troillet fit aussi quel- 
que bruit. Elle ne mérite pas une mention spé- 
ciale. A chacune de ces condamnations le parti 
des Libertins prenait plus de consistance, parce 
que beaucoup de citoyens dévoués au pays s'y 
ralliaient, de peur de voir la république sou- 
mise au joug théocratique , aussi bien sous les 
couleurs de la réformation, qu'elle l'avait été 
dans le temps sous les derniers évêques , membres 
ou créatures de la maison de Savoie. Ce parti se 
trompait sur les vues ambitieuses qu'il prêtait à 
Calvin, bien qu'en réalité celui-ci exerçât une 
sorte de pouvoir suprême dans l'ordre politique 
comme dans l'ordre ecclésiastique. Ce réforma- 
teur n'était pas compris, et lui-même ne conce- 
vait pas que la charité chrétienne devait, dans des 
temps éloignés, assurer le maintien de son culte 
sur des bases plus stables qu'une sévérité outrée , 

1 On pourra juger de l'esprit tole'rant de leglise de Berne par 

ce seul passage: « Simtdtamen obsecramus ut cogitatis quant 

« sit proclive ad errandum hominis ingenium , rursus quant sit ge~ 
« nerosum ; idioque facilius in ordinem ntansuetudine spirilus 
« reducatur quant severitate trahatuv. » (Gautier). 



206 HISTOIRE DE GENEVE. (l552) 

par trop semblable aux persécutions et aux sup- 
plices que le catholicisme adoptait pour auxi- 
liaires. 

Une occasion vint se présenter à Calvin pour 
exciter contre lui les haines populaires et le pous- 
ser à de nouvelles rigueurs. Ce fut l'arrivée de Mi- 
chel Servet, théologien aragonnais, qui s'était 
d'abord livré à l'étude de la religion, et s'était 
ensuite voué à la pratique de la médecine. Servet 
arrivait de Vienne , où il avait été jeté dans les pri- 
sons à cause de la publication de son livre des Er- 
reurs de la Trinité. Calvin n'était pas étranger à 
l'incarcération de Servet , dont il avait dénoncé 
les doctrines pernicieuses au magistrat de Vienne. 
Peu rassuré sur les dispositions de ses juges, Ser- 
vet s'évada, et fit bien, car à peine hors de ces 
prisons il fut condamné à être brûlé vif et subit 
sa sentence par effigie. Même sort l'attendait à 
Genève. 

Michel Servet n'avait pas l'intention de se fixer 
dans cette ville. Il y était venu en passant pour se 
rendre à Naples, et s'y était tenu caché pendant 
quelque temps. Le hasard l'ayant fait découvrir, 
un nommé De la Fontaine, élève en théologie, zé- 
lateur enthousiaste de Calvin, dénonça sa présence 
aux magistrats, et se porta son accusateur en de- 
mandant à entrer en prison avec lui, jusqu'à ce 
que le jugement fut rendu. Toutefois il ne tarda 



(l553) CINQUIEME ÉPOQUE. 2O7 

pas à être élargi , le procureur général s'étant em- 
paré de l'instruction. Le premier acte de la procé- 
dure fut de soumettre à l'accusé une série d'arti- 
cles rédigés par Calvin pour qu'il eût à s'expliquer 
sur leur contenu. Il le lit avec modération, mais 
aussi avec fermeté. Il se plaignait vivement d'être 
poursuivi pour des opinions religieuses partagées 
par beaucoup de savans , et que d'ailleurs il n'a- 
vait ni publiées ni propagées à Genève ; il deman- 
dait instamment à être mis en liberté et à pou- 
voir faire proposer ses défenses par un avocat ou 
un procureur. Rien de tout cela ne lui fut accordé ; 
le procureur général l'interrogea de nouveau , et 
l'instruction se termina par la proposition de nou- 
veaux articles signés de tout le clergé genevois, 
auxquels il répondit, non comme un hérétique 
dépourvu de sens ou de raison, mais comme un 
homme fort au-dessus du vulgaire. Il faut con- 
venir que si , sous le rapport de la religion, ses ré- 
ponses étaient mesurées, il se permettait de vi- 
goureuses sorties contre Calvin , auteur avoué de 
sa condamnation à Vienne , et artisan secret de ce 
qui se fesait aujourd'hui contre lui. Un seul es- 
poir lui restait : on avait envoyé la copie de la pro- 
cédure aux églises suisses, et si elles eussent pris sa 
défense, peut-être en eût-il été quitte pour un ban- 
nissement comme Bolzec; mais soit que l'hérésie 
de Servet leur eût été présentée sous des couleurs 



208 HISTOIRE DE GENEVE. (l535) 

chargées , soit que ces églises partageassent alors 
les sentimens d'intolérance de celle de Genève, 
elles penchèrent pour la sévérité 1 . Aussi, peu de 
jours après , Servet lût-il condamné et brûlé vif 2 . 
Sa mort est une page fâcheuse dans l'histoire de 
Calvin. En la lisant, on serait tenté de s'écrier: 
Pourquoi faut-il que les plus grands caractères 
présentent toujours quelque tache, pour prouver 
à Thomme que rien de ce qui le touche n'est et 
ne peut être parfait! Il y eut cependant un homme 
assez courageux pour blâmer, dans ses écrits, la 
sévérité atroce qui présidait aux jugemens rendus 
contre les hérétiques ; c'était Castalion. Ce géné- 
reux citoyen publia un livre où il soutenait que 
ce n'était pas par le glaive qu'il fallait les ramener. 
Un autre , Matthieu Gribalde , professa les senti- 
mens de Servet; mais menacé d'être appelé à dis- 
puter avec Calvin, il prit la fuite, et fit bien, car 

1 C'est ce qui a fait penser à quelques auteurs que les églises 
suisses avaient pris part à l'arrêt de condamnation. Voici Tune des 
dernières phrases de la réponse du clergé de Berne : « Oramus 
« dominum ut det vobis spiritum prudentice consilii et fortiludinis , 
« ut et pestem hanc , ab ecclesiis cum vestrâ , tum aliis avertatis , 
« ut simul nihil remittatis, quod magistratui christiano inconveniens 
« censeri possit, etc. Nous prions le Seigneur de vous donner la 
« résolution, la prudence et le courage nécessaires pour éloigner 
« à jamais cette peste de votre église et des nôtres, et ne rien par- 
er donner de ce qui peut paraître pernicieux à tout magistrat 
« chrétien. » 

2 C'est le 27 octobre i553 que Servet fut brûlé (registres des 
Conseils). 



(i553) cinquième Époque. 209 

le bûcher ou l'échafaud formaient toujours le dé- 
nouement de pareils drames. 

De semblables persécutions mécontentaient cha- 
que jour davantage cette portion de la population 
que nous avons appelée la faction des Libertins. 
Les citoyens qui en fesaient partie s'élevaient 
avec force contre des exécutions qui déshonoraient 
la foi nouvelle , plutôt qu'elles ne pouvaient la 
faire respecter. D'un autre côté, ils voyaient 
avec une certaine défiance arriver à la bourgeoi- 
sie bon nombre de Français religionnaires fugitifs 
qui étaient venus chercher un asile à Genève. Si 
l'on veut se former une idée juste de l'opinion 
des Libertins on peut admettre qu'ils craignaient 
l'ambition du clergé protestant, et l'altération 
du caractère national, et que d'ailleurs ils re- 
jetaient comme indiscrète la surveillance des 
ministres sur leurs mœurs et sur leurs habitudes. 
Calvin et le clergé ne les signalaient à la vindicte 
publique que sous ce dernier rapport. On verra 
que pour avoir voulu soutenir en même temps 
leurs principes politiques et leurs désordres mo- 
raux, les Libertins fournirent de puissantes armes 
à leurs adversaires, et se préparèrent d'amères 
persécutions et une chute terrible. 

Philibert Berthelier , le capitaine général Ami 
Perrin et Pierre Vandel^ étaient les principaux 
chefs des Libertins. Le premier était d'autant pJus 

TOM. II. l/ t 



2lO HISTOIRE DE GENEVE. 0554) 

irrité que Calvin l'avait excommunié, et que depuis 
long-temps il sollicitait vainement des Conseils 
une mesure qui enlevât au Consistoire le droit de 
refuser la Cène à un citoyen. Tous trois agissaient 
de concert pour restreindre l'autorité des pasteurs, 
et à cet effet ils cherchaient à se concilier une ma- 
jorité dans la magistrature et dans le Deux-Cents. 
Calvin s'appliqua à les combattre précisément par 
le moyen qu'ils voulaient paralyser, c'est-à-dire 
en fesant recevoir beaucoup d'étrangers comme 
bourgeois , et en les fesant arriver aux Conseils. 
On conçoit que les réfugiés, tous persécutés pour 
la religion ^ étaient dévoués au réformateur^ de 
sorte qu'ils lui assurèrent un appui sûr. Le crédit 
des Libertins donnait de graves inquiétudes ; dès 
lors il fut fortement ébranlé. Ceux-ci jugèrent 
toute la portée de ces démarches et voulurent les 
arrêter. Dans cette intention ils poussèrent IIu- 
driol du Molard à venir réclamer au Conseil con- 
tre les récentes admissions de bourgeois. On lui 
répondit que le Sénat avait usé d'un droit non 
contesté et continuerait d'en user, lorsque le bien 
de la république le lui indiquerait. Hudriol du 
Molard revint le lendemain, mais pour cette fois 
il était suivi d'une foule de ses partisans. Perrin 
et Vandel eurent beau parler dans le même sens , 
le Sénat persista dans sa première réponse et 
adressa même quelques remontrances menaçan- 



(i 555) CINQUIEME ÉPOQUE. 211 

tes aux pétitionnaires. Ce résultat fut loin de satis- 
faire les Libertins. Ils se retirèrent fort irrités, se 
promettant bien d'obtenir raison par d'autres 
voies. Perrin et Vandel ne ptirent plus cacher leur 
alliance avec ce parti. 

La première levée de boucliers des Libertins 
leur devint fatale. Un jour 1 ils s'étaient réunis en 
divers lieux où ils se rendaient habituellement 
pour s'y livrer aux plaisirs de la table. Echauffés 
par le vin, ils se portèrent tumultueusement de- 
vant la maison de Jean Baudichon , connu pour 
être le zélé protecteur des Français, et proférèrent 
quelques cris insultans ; plusieurs même mirent 
l'épée à la main, et semblaient menacer d'envahir 
cette maison, où ils prétendaient qu'on avait ca- 
ché des armes. Le guet survint et voulut les forcer 
à se retirer, mais leur nombre était trop supérieur 
pour qu'il pût espérer de les y contraindre. L'un 
des syndics, Aubert, s'y porta aussi; toutefois, 
dans le désir d'éviter de plus grands désordres, il 
fit retirer les gens du guet qui se réfugièrent dans 
la maison de Baudichon. Les Libertins, croyant 
leurs soupçons fondés, firent contre cette maison 

1 C'était le i5 mai i555. Cette émeute me parait d'un caractère 
tout autre que celle qui aurait e'te' le re'sultat d'un complot arrête'. 
Il est facile de s'en convaincre par ses de'tails, qui tiennent pres- 
que du ridicule. On conçoit que Calvin et ses amis durent saisir 
avec empressement l'occasion d'en finir avec les Libertins ; mais 
il est e'vident qu'on fit plus de bruit que la chose ne me'ritait. 



111 HISTOIRE DE GENEVE. (l555) 

une nouvelle tentative aussi inutile que la pre- 
mière. Le syndic Aubert continuait à les exhorter 
de son mieux pour les apaiser. C'est dans ce mo- 
ment qu'on accusa Perrin d'avoir voulu lui ar- 
racher son bâton syndical, en lui disant: « Donne- 
« le moi, que je le leur montre ; tu es trop petit ou 
« trop faible pour le porter; ne suis je pas capitaine 
« général? » Les efforts de Perrin ne devaient pas 
être bien considérables, puisque Aubert, seul au 
milieu des Libertins, conserva son bâton , et ne fut 
pas maltraité. Cependant le syndic Bonna s'était 
empressé de rassembler le Conseil , afin d'aviser 
aux moyens de faire cesser ce tumulte. Il se rendit 
aussi sur le lieu de la scène , et en^a^ea Perrin à 
venir avec lui à l'Hôtel-de-Ville , où l'appelaient 
les devoirs de sa charge. Perrin n'hésita pas à le 
suivre ^ et on l'accusa encore de lui avoir enlevé 
son bâton que cependant il lui aurait rendu avant 
d'entrer au Conseil. Au résultat, l'émeute fut 
apaisée sans qu'on en vîntauxmains, et l'on n'eut 
pas à reprocher à cette faction d'avoir répandu 
une seule goutte de sang. 

Echappés au danger, les conseillers et les syn- 
dics se plurent à l'exagérer. Ils se hâtèrent de ras- 
sembler le Deux-Cents et de solliciter la répres- 
sion exemplaire des auteurs de la sédition. Perrin 
ne craignit pas d'assister aux deux séances , mais 
effrayé des dispositions hostiles qui se manifes- 



(l 555) CINQUIEME ÉPOQUE. 21 3 

taient à son égard , il prit le parti de fuir. Pierre 
Vandel et Berthelier ne tardèrent pas à le suivre. 
Ces chefs une fois partis , on instruisit leur procès 
et celui de leurs amis. La sentence portée contre 
eux fut terrible, on prononça la peine de mort 
contre tous; quant à Perrin, il devait avoir la main 
droite coupée , pour avoir voulu arracher le bâ- 
ton syndical à Bonna et à Aubert. La plupart des 
condamnés bravèrent cet arrêt sévère, en rendant 
par leur fuite son exécution impossible : cepen- 
dant quelques-uns se laissèrent prendre, et furent, 
ainsi qu'il avait été ordonné , décapités et écarte- 
lés l ; la charge de capitaine général fut supprimée, 
et les Libertins se virent chassés des Conseils. 

La grande quantité de réfugiés qui étaient venus 
habiter Genève, amena insensiblement un grand 
changement dans la position des choses. Nous 
avons vu que Calvin s'était fort habilement servi 
de leur influence pour modifier l'esprit des Con- 
seils et contrebalancer le crédit de la faction des 
Libertins; nous allons les voir prendre part aux af- 
faires de la religion. Depuis peu d'années les Ita- 
liens avaient obtenu l'autorisation de fonder une 
église dont le premier ministre fut Maximilien de 
Martinenque; les Anglais obtinrent la même fa- 

1 Ceux qui furent exécutes e'taient les deux frères Comparet, 
pâtissiers, Claude Genève, capitaine de Longemalle, et François- 
Daniel Berthelier, l'un des fils du martvr de la liberté'. 



2l4 HISTOIRE DE GENEVE. (l555) 

culte , dont toutefois ils ne profitèrent pas long- 
temps ^ ayant été rappelés dans leur patrie par la 
reine Elisabeth , qui fit asseoir le protestantisme 
sur le trône de la Grande-Bretagne. Cependant de 
graves divergences d'opinions en matière de dog- 
mes se manifestaient parmi les protestans italiens. 
Un certain Gentiîis de Cosence professait des prin- 
cipes peu en harmonie avec ceux de l'église natio- 
nale. Le ministre italien, appuyé par plusieurs 
hommes respectables de sa nation, se rendit au- 
près de Calvin et le sollicita de formuler une pro- 
fession de foi qui pût fixer à jamais les bases de la 
religion. Calvin porta cette demande aux Conseils 
qui l'autorisèrent à ouvrir immédiatement une 
conférence avec ceux qui avaient quelques doutes. 
Cette dispute théologique dura plusieurs heures, 
et sur-le-champ la confession de foi fut rédigée et 
signée par l'assemblée. Les dissidens hésitèrent 
quelque temps à signer ; toutefois ils se soumirent, 
de peur d'être bannis ou persécutés. Ils se rappe- 
laient la fin tragique des Gruet et des Servet. 
Gentilis, bien qu'il eût signé la confession de foi, 
ne continua pas moins à professer publiquement 
ses principes éthérodoxes. C'était s'exposer à un ju- 
gement sévère ; aussi fut-il emprisonné. A peine 
l'instruction de son procès fut-elle entamée , qu'il 
parut se repentir de son imprudence. Il demanda 
à se rétracter, et à expliquer le véritable sens de 



(l558) CINQUIÈME ÉPOQUE. 21 5 

ses paroles qu'on avait, disait-il, faussement in- 
terprétées. Malheureusement pour lui, sa rétracta- 
tion portait le cachet de son esprit malin et sarcas- 
tique. «J'ai changé de sentiment, ajoutait-il, 
<( parce que, en dissentiment avec des personnes 
a aussi sages et des juges aussi éclairés que les mi- 
(( nistres , j'estime que mon opinion est erronnée, 
» et que je dois plutôt les en croire ,, quand même 
(( ils dormiraient et songeraient, que de m'en rap- 
« porter à ce que je jugerais, même bien éveillé. 1 » 
Cette plaisante déclaration irrita les magistrats; 
ils consultèrent cinq avocats, et bientôt le con- 
damnèrent à perdre la tête 2 . Peut-être le peuple 
se montra-t-il éloigné ou fatigué de ces exécutions 
sanglantes ; peut-être les avocats consultés recu- 
lèrent-ils devant l'idée du sang à répandre pour 
des querelles purement dogmatiques; dans tous 
les cas ils demandèrent un sursis qui donna à Gen- 
tilis le temps de présenter une rétractation plus 
convenable. La peine de mort prononcée contre 

1 Ce sont à-peu-près les expressions qu'emploie Gentilis dans 
sa requête du 7 août adresse'e aux Conseils. Il demandait aussi 
pardon aux ministres , et en particulier à Calvin , dont il cher- 
chait à de'sarmer la colère en vantant son sublime et incomparable 
mérite. 

2 II fut condamne' à mort le i5 août i558 (registres des Conseils, 
Gautier, Mémoires manuscrits) . — Les avocats avaient conclu au 
supplice du feu. Il paraît que Calvin, e'claire' par le fâcheux effet 
qu'avaient produit les pre'ce'dentes exe'cutions , fut pour quelque 
chose dans la de'marche toute humaine des avocats. 



2l6 HISTOIRE DE GENEVE. (l558) 

lui fut changée en une simple amende honorable, 
subie en plein Conseil. Gentiiisne fut pas corrigé 
pour cela ; il colporta ses doctrines à Berne , en 
Polo gne , en Moravie et en Savoie ; enfin arrêté 
par le bailli de Gex, il se vit reconduit à Berne, 
où il périt sur un échafaud l f 

Dans le commencement de cette année, en par- 
tie occupée par le procès de Valentin Gentilis, les 
négociations suivies depuis près de deux ans au- 
près de MM. de Berne , pour obtenir le renouvel- 
lement de l'alliance jurée en i52Ô , obtinrent un 
succès beaucoup plus complet qu'on n'avait osé l'es- 
pérer, d'après toutes les difficultés qui en avaient, 
pendant si long-temps ^ entravé le cours 2 . Le nou- 
veau traité contint des stipulations plus égales et 
plus favorables que les premières ; Genève s'était 
passée d'alliés pendant assez de temps pour qu'elle 
ne fût pas obligée de se soumettre aux conditions 
qu'en i52Ô elle ne devait même pas discuter. 

Calvin sut habilement profiter de la tranquillité 
qui commençait à régner pour appliquer à l'ins- 
truction publique les réformes qu'il venait d'opé- 
rer dans les mœurs , dans les lois et dans la reli- 

1 Voir Bayle, Dictionnaire critique , article Gentilis (Valentin) , 
remarque F. 

2 En effet , dès le principe les Bernois refusèrent , parce qu'ils 
prote'geaient les Libertins. Quand ce parti fut vaincu , ils hésitè- 
rent, mais finirent par se rendre. Le renouvellement du traite' fut 
juré en Conseil ge'ne'ral le 9 janvier i558. 



(i558) cinquième époque. 217 

gion. Il avait depuis long-temps demandé avec 
instance aux magistrats de mettre les écoles en 
harmonie avec les besoins nouveaux. Genève pos- 
sédait beaucoup de réfugiés étrangers , mais outre 
cela., il y arrivait de toutes parts une grande quan- 
tité d'élèves pour lesquels la réputation du réfor- 
mateur était un puissant attrait. Les Conseils^ 
convaincus et entraînés par Calvin, entrèrent dans 
ses vues et acquiescèrent à son désir d'établir un 
collège sur une large échelle. Dès qu'il eut obtenu 
leur assentiment , il s'empressa de faire élever le 
bâtiment qui de nos jours encore est consacré au 
même usage. On aurait dit que les ouvriers aussi 
avaient pris quelque peu de l'activité de Calvin. 
Les murs s'élevèrent avec rapidité , et le moment 
où l'établissement fut résolu ne fut que de peu de 
mois séparé de celui où tout était prêt pour le re- 
cevoir. Il n'était pas aussi facile de trouver des 
professeurs habiles dans toutes les branches d'en- 
seignement dont Calvin voulait faire établir des 
chaires dans la nouvelle université qu'il voulait 
fonder en même temps. L'art de la médecine, 
loin d'avoir des maîtres expérimentés , avait à 
peine des élèves. La science de la jurisprudence 
n'était pas mieux connue ; on avait des ergoteurs 
et des légistes, mais pas un jurisconsulte. Il fallut 
donc renoncer à compléter toutes les facultés. Cal- 
vin, qui depuis son retour de Strasbourg avait 



21 8 HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^9) 

professé la théologie, continua à rester chargé 
de ce soin , de moitié avec le vénérable Théodore 
de Bèze^ auquel on fit quitter l'académie de Lau- 
sanne ; Antoine Chevalier fut fait professeur d'hé- 
breu y François Béral enseigna le grec^ et Jean Ta- 
gaut la philosophie. De Bèze eut de plus le titre 
de recteur de cettejeune académie; Calvin, infati- 
gable dans ses travaux , en fut le législateur. Il 
rédigea des statuts et un règlement complet qui 
reçurent bientôt la sanction des magistrats. L'ou- 
verture du collège et de l'académie eut lieu avec 
beaucoup de solennité. Les ministres, les Con- 
seils et les écoliers furent réunis dans le temple de 
Saint-Pierre, pour entendre une lecture des sta- 
tuts ; Théodore de Bèze lut un discours latin sur 
l'utilité de l'institution, et les études commencè- 
rent 1 . Depuis ce jour la même solennité eut lieu 
tous les ans. Nous verrons ce premier germe de 
haute instruction se développer dans les siècles 
suivans. Il y avait déjà bien loin de cette université 
et de ce collège à la première école publique fon- 
dée par Versonnay. Il est bon cependant de re- 
marquer combien on avait sacrifié dans cette ins- 
titution aux habitudes et aux préjugés du temps. 
La littérature, l'histoire, la langue, les sciences, 
n'y trouvaient pas une aussi large place que l'hé- 

< L'installation eut lieu le 29 mai i55q (registres des Conseils). 



(l55g) CINQUIÈME ÉPOQUE. 219 

breu, le grec, la théologie et la philosophie. Il 
était facile de prévoir, qu'à moins de grandes amé- 
liorations , il ne pouvait en sortir que des rhé- 
teurs y des pédans ou des fanatiques. Calvin avait 
une pensée qui chez lui dominait toutes les autres, 
c'était d'assurer le triomphe de ses opinions reli- 
gieuses, et de faire du culte le principal objet de 
l'enseignement, la base de l'éducation. Ses vœux 
se réalisèrent, et depuis l'institution vint à se per- 
fectionner par la seule force des choses. Le temps 
est un grand maître. 



220 



HISTOIRE DE GENEVE. 



('55g) 



(WV WAJ WV WV WX v\\ wx wx XXX XXX XXX XXX XXX XW XXX XX V WX W\ YXX VXX 

CHAPITRE III. 

Emmanuel Philibert, duc de Savoie, recouvre une partie de ses 
e'tats. — Mort de Calvin. — Procès de Spifame. — Révision des 
e'dits. (i55g à i568). 

Emmanuel Philibert était monté sur le trône 
ducal , et avait trouvé les états de son père envahis 
par les princes étrangers. Il en avait recouvré une 
partie par le traité de Cateau-Cambrésis ; mais les 
Bernois n'en restaient pas moins en possession du 
pays de Vaud , du Châblais , du pays de Gex . de 
Ternier et de Gaillard , dans le voisinage de Ge- 
nève , qu'ils avaient conquis en i536. Il se décida 
à entamer des négociations y car il ne fallait pas 
songer à faire la guerre aux Suisses : c'eût été les 
convier à l'envahissement de quelques nouvelles 
provinces. Pendant long- temps encore :es pre- 
mières démarches restèrent sans résultat ; toute- 
fois Genève trouva quelque profit dans ces négo- 
ciations. Pendant plusieurs années le duc Emma- 
nuel Philibert^ désireux d'arriver à un traité , 
cessa toute tentative contre la ville : il se bornait 



(l55cj) CINQUIÈME ÉPOQUE. 221 

à solliciter auprès des Bernois que la rupture de 
l'alliance avec Genève fût une des clauses de leur 
transaction. D'un autre côté les Bernois étaient ir- 
rités contre les Genevois, parce qu'ils n'avaient 
jamais voulu pardonner aux Libertins leurs pro- 
tégés, ni céder à leurs exigences^ relatives à des 
difficultés sur lesquelles il est bon de donner quel- 
ques détails. 

Parmi les fugitifs se trouvait un nommé Pierre 
Savoie. Le hasard voulut que le procureur gé- 
néral Magistri et le syndic Michel Roset le ren- 
contrassent sur le lac , dans le voisinage de Céli- 
gny , village dépendant de Genève. Us n'hésitè- 
rent pas à l'arrêter et à le conduire à Céligny. Pour 
l'amener à la ville il fallait traverser les pays su- 
jets de Berne , et comme on leur refusa le passage 
ils firent mettre à éxecution sur le lieu même la 
sentence de mort rendue contre tous les chefs de la 
faction des Libertins. Le bailli de Ternier, par 
ordre de ses supérieurs, manda devant son tri- 
bunal Roset et Magistri^ qui ne comparurent pas, 
mais il saisit leurs biens. De là d'assez graves dif- 
férends entre les deux villes. On plaida à Moudon 
devant des arbitres qui ne purent s'accorder, et 
choisirent un tiers arbitre bàlois. Les Genevois ob- 
tinrent gain de cause , mais l'arrêt ne fut pas exé- 
cuté, de sorte que pour se dédommager de cette ex- 
torsion, les Conseils condamnèrent les fugitifs à des 



222 HISTOIRE DE GEJNEVE. ( l ^9) 

dommages-intérêts fort au-dessus du prix des pro- 
priétés qu'ils possédaient dans la ville ou sur son 
territoire ; ils les firent vendre, et le prix en fut 
appliqué à payer les dommages-intérêts pronon- 
cés. Tel avait été le sujet de la querelle, et rien 
de plus naturel que les appréhensions qu'avaient 
fait concevoir les transactions proposées par Em- 
manuel Philibert. Déjà les Bernois avaient fait 
échouer un arrangement qui tendait à arrondir la 
circonscription territoriale de la république ; ce- 
pendant il faut dire à leur honneur que malgré 
ces dissentions ils firent prompte et sévère justice 
d'un des fugitifs qui avait assassiné un Genevois , 
et qu'ils refusèrent constamment de traiter avec 
le duc de Savoie tant qu'il ne renoncerait pas à la 
clause par laquelle il exigeait la rupture de l'al- 
liance avec les Genevois, qui venait d'être solen- 
nellement renouvelée. Malgré ces précédens ras- 
surans on ne cessa pas de prendre des mesures 
de défense ; on se remit aux fortifications , et l'on 
vit Calvin à la tête des ministres , et les magistrats 
à la tête des citoyens , venir prendre part à ces tra- 
vaux. Ce noble élan de patriotisme attestait un 
premier progrès dans l'esprit public. Calvin n'y 
était pas étranger. 

Pendant qu'il négociait avec MM. de Berne,, le 
duc de Savoie cherchait à attirer Genève sous sa 
protection, espérant que ce pourrait être un ache- 



(l55g) CINQUIÈME ÉPOQUE. 223 

minement à des droits plus importans que ceux 
d'un patronage bienveillant. Il chargea l'ëvêque 
deMondovi, Alardet, de faire quelques ouvertu- 
res à ce sujet. Celui-ci accepta un rôle vraiment 
indigne d'un ministre de la religion ; il se présenta 
au Conseil, et de son propre mouvement, disait-il, 
il fit remarquer combien il était inconvenant que 
Genève n'eût pas, à l'exemple de Venise et de 
Gênes, villes-républiques comme elle, envoyé 
con plimenter le duc sur le rétablissement de son 
pouvoir. Il présenta ensuite un tableau fantastique 
des biens et des honneurs qui adviendraient à la 
cité en échange d'une semblable démarche , sans 
que ses franchises et ses libertés en fussent nulle- 
ment amoindries. Bien que les Genevois ne fussent 
pas rompus aux habiletés de la diplomatie, ils su- 
rent découvrir le piège ; la réponse des Conseils 
fut digne et quelque peu ironique. Genève, portait- 
elle^ est alliée à MM. de Berne, et ne fera rien sans 
leur participation; et d'ailleurs cette ville est trop 
bornée pour s ingérer à faire de telles ambassades 1 . 
Quelque temps après, le duc renouvela indirecte- 
ment ses propositions. Ami Monathon, citoyen de 

1 Alardet prétendait qu'une ville telle que Genève, enclave'e 
dans ses pays (du duc) , et remplie de gens savans , prudens et 
vertueux, et fortifie'e de manière à entretenir un bon voisinage, 
ne devait pas manquer à un devoir aussi essentiel que celui de le 
féliciter sur sa prospe'rité (26 de'cembre i55cj, registres des Con- 
seils, de Grenus). 



224 HISTOIRE DE GENEVE. (l56o) 

Genève, se trouvait à Chambéry; l'évêque de 
Mondovi chercha l'occasion de l'entretenir^ et lui 
laissa entrevoir qu'Emmanuel Philibert se mon- 
trerait fort accommodant si l'on voulait traiter 
avec lui. La religion ne serait pas un obstacle, il ne 
s'agirait même pas de rétablir l'épiscopat ni la 
charge de vidomne. Ami Monathon, séduit par 
ces belles promesses , ou peut-être acheté par le 
duc,, ne craignit pas de rendre compte aux con- 
seils de ce qui s'était passé; peu s'en fallut que son 
imprudence ne lui coûtât la liberté ou la vie. La 
question de son incarcération fut agitée; toutefois 
on se borna à le tancer sévèrement pour s'être 
chargé d'un aussi honteux mandat, et on le me- 
naça d'une punition exemplaire , s'il continuait , 
comme il l'avait fait jusque-là, malgré de précé- 
dentes admonestations, à entretenir des intelli- 
gences avec des nobles savoyards 1 . Le duc fit une 
troisième tentative, tout aussi malheureuse, mais 
plus directe que les autres; il écrivit au syndic 
Amblard Corne une lettre que celui-ci s'empressa 
de communiquer aux Conseils 2 . On resta con- 
vaincu que les premières intrigues n'étaient pas 
demeurées inconnues à Emmanuel Philibert; ni les 
unes ni les autres n'excitèrent autre chose que de 



1 Délibération des i5 février i56o (registres des Conseils). 

2 Délibération du 16 février i56o (registres des Conseils , de 
Grenus). 



(l56o) CINQUIÈME KPOQL'E. 225 

la pitié dans lame des magistrats et des eitoyens. 

Les ordonnances somptnaires et la discipline 
ecclésiastique commençaient a exercer une in- 
fluence salutaire sur les mœurs ; cependant tous 
les citoyens n'étaient pas sobres et vertueux , tous 
les magistrats n'avaient pas cette humilité chré- 
tienne, ni cette abnégation républicaine que Cal- 
vin et de Bèze ne cessaient de leur recommander. 
Mais si les mœurs étaient relâchées, si l'orgueil 
se glissait dans le cœur de quelques hommes, les 
peines étaient sévères, et les Conseils, dociles à la 
voix des réformateurs, ne craignaient pas de les 
appliquer. Ainsi, lorsque d'un côté le premier 
syndic Pernet-Desfosses expiait en prison les éga- 
remens de sa morgue et de sa vanité 1 , on voyait 
un citoyen condamné au fouet par le petit Con- 
seil, pour fait d'adultère, et qui avait cru devoir 
en appeler aux Deux-Cents , y être condamné à 
mort, et subir sa sentence. De pareilles exécutions 
se renouvelèrent assez souvent, sans exciter trop 
de résistance de la part du peuple, parce qu'il 
voyait avec plaisir que toutes les classes subis- 
saient la même loi. Ni la richesse , ni les dignités, 
ni les titres ne fesaient échapper aux arrêts de la 
justice. 

Pendant que Genève profitait de ce calme mo- 

4 Délibération du 24 septembre i56o (registres des Conseils, 
Noël , de Grenus). 

TOM. II. l5 



2 2Ô HISTOIRE DE GENEVE. (l56o) 

mentané pour réformer les habitudes tradition- 
nelles des quatorzième et quinzième siècles , son 
église , dont le chef avait imprimé aux mœurs , 
aux lois et aux institutions , ce mouvement réfor- 
mateur, était devenu le séminaire où l'Europe 
protestante venait chercher des ministres. Les per- 
sécutés y trouvaient un asile, et les sujets du duc 
de Savoie qui habitaient la vallée d'Angrogne, en 
recevaient d'abondans secours. De là de constans 
reproches adressés tantôt par les ministres du 
jeune roi Charles IX, tantôt par Emmanuel Phi- 
libert. Le premier se plaignait de ce que Genève, 
par l'envoi de ministres éloquens et zélés, soute- 
nait le protestantisme en France et le propageait ; 
le duc persécutait ses sujets, et trouvait fort mau- 
vais qu'on eût pour eux quelque pitié. 

La France , comme chacun sait , avait éprouvé 
déjà tous les désastres que peuvent amener dans 
un grand état les guerres de religion. A plusieurs 
époques, des émigrations considérables lui avaient 
enlevé de nombreux citoyens, presque tous distin- 
gués par leurs connaissances. La réformation, 
malgré tant d'entraves de la part du gouverne- 
ment, avait fondé plus de deux mille églises; il 
fallait donc, si l'on voulait arrêter ses progrès, 
frapper un grand coup. La cour résolut de réunir 
une conférence générale, où devraient se réunir 
les réformateurs les plus célèbres et les prélats les 



( I 56 1 ) CINQUIEME ÉPOQUE. 227 

plus instruits. Ce n'était pas, comme dans les can- 
tons suisses ou à Genève, pour attribuer la victoire 
à qui l'aurait en effet remportée , mais afin de 
convertir au catholicisme les apôtres de la Toi ri- 
vale, ou d'aviser aux moyens de détruire autre- 
ment le protestantisme. Calvin et Théodore de 
Bèze devenaient des hommes indispensables dans 
une pareille conférence. Il fut résolu qu'elle aurait 
lieu à Poissy dans le voisinage de Paris, et les Con- 
seils reçurent de la cour de France des lettres dans 
lesquelles le roi sollicitait la prompte arrivée de 
Calvin ou de de Bèze. Après quelques négociations 
relatives aux otages de marque qu'on exigeait avant 
de laisser partir Calvin, on accorda seulement de 
Bèze, qu^ sur une nouvelle lettre du roi de France, 
partit pour Poissy l . Jamais homme n'avait été 
plus propre que lui à accomplir la haute mission 
qui lui était confiée. Calvin eût été trop sévère et 
trop exclusif, et il est probable qu'il eût excité de 
violens débats pendant ce célèbre colloque de 
Poissy. De Bèze y apporta son habileté connue et 
ce ton affectueux et bienveillant qui lui était Fa- 

1 Le clergé français avait fait une première tentative pour ob- 
tenir de Bèze. Le roi de Navarre écrivit ensuite lui-même. Sa let- 
tre a été conservée ; elle est datée de Saint-Germain-en-Laye, du 
12 août i56i. De Bèze fut porteur de la réponse des syndics que 
Calvin avait rédigée. Il partit accompagné de Martyr, de Mario- 
rat, de Merlin, de Des Gallars et de quelques autres ministres en 
réputation, dont plusieurs ne se résolurentà aller à Poissy que par 
condescendance pour lui. 



228 HISTOIRE DE GENEVE. (l5Ô2) 

mi lier. Toutefois il soutint ses principes avec fer- 
meté. La pensée qui avait présidé à la convocation 
du colloque en fesait présager le résultat. Il se ter- 
mina sans que les réformés ni les catholiques eus- 
sent changé de croyance , en dépit de la volonté 
du roi. Cependant de Bèze avait fait l'admiration 
de la conférence. La cour, habituée aux paroles 
aigres et fanatiques du clergé catholique^ ne pou- 
vait se lasser de l'entendre. C'était à qui le rece- 
vrait. La reine Catherine de Médicis, le roi de Na- 
varre, le prince de Condé, l'amiral de Châtillon, 
se le disputaient et l'accablaient de prévenances. 
Aussi fut-il presque forcé à rester à Paris une an- 
née entière après la clôture du colloque. Il revint 
ensuite à Genève, où la haute direction de l'église 
allait bientôt reposer sur lui seul. 

Il est des hommes dont le génie exerce tant 
d'influence sur les destinées d'un peuple, que, les 
jugeant supérieurs au reste des humains, on aime 
à se persuader que la mort ne les atteindra pas. 
Vainement le temps marche, vainement les infir- 
mités exercent sur leur corps débile leurs ravages 
destructeurs; tout cela n'éclaire pas, et quand la 
mort a frappé la victime, la douleur est d'autant 
plus profonde que la catastrophe était moins pré- 
vue. Ainsi Genève pensait de Calvin. L'âge l'avait 
courbé, d'immenses travaux avaient hâté chez lui 
les progrès de la caducité; un asthme fatigant mi- 



(i 564) CINQUIÈME ÉPOQUE. 22Ç) 

nait insensiblement ses forces ; mais il tenait ferme 
contre la désorganisation physique, par les cons- 
tans efforts de ses facultés intellectuelles; de sorte 
qu'on était loin de songer à le perdre, quand peu 
de temps avant sa mort il prêchait encore, sans 
laisser apercevoir les symptômes de sa fin pro- 
chaine 1 . Cependant ses forces ne secondaient plus 
sa volonté, et le peuple apprit avec effroi qu'il ne 
monterait plus dans cette chaire qu'il avait illus- 
trée, et qu'il venait de paraître pour la dernière 
fois devant le Conseil , où deux personnes avaient 
été obligées de l'accompagner et de le soutenir. 
Dès lors on ne s'occupa plus que de la maladie de 
Calvin. Pour lui, dans la prévision de la mort qu'il 
envisageait sans crainte, il veilla à rendre sa perte 
moins dommageable à la cité. 

Les paroles d'un grand homme au lit de mort 
ont quelque chose de religieux, de solennel, de su- 
blime, qui n'excite plus chez les autres ni haine ni 
jalousie. On se plaît à les recueillir comme des ora- 
cles purs et désintéressés; car quelle peut être 
l'ambition de l'agonisant que le poids des ans et 
des infirmités incurables entraînent vers la tombe! 

1 Calvin prêcha pour la dernière fois le 6 fe'vrier i564. Déjà il 
était tourmenté par un asthme qui ne lui laissait de repos ni le 
jour ni la nuit. Depuis lors il alla toujours en déclinant. Le 27 mars 
il présenta aux Conseils un nouveau recteur de l'Académie, et fit 
ses adieux aux magistrats d'une manière fort touchante. Ses forces 
étaient tellemeut affaiblies que deux personnes étaient obligées 
de le soutenir. 



2DO HISTOIRE DE GEfSEVE. ( 1 5C>4) 

Calvin ne prétendit rien négliger de ce qui pou- 
vait ajouter plus de poids à ses avis. Dans ce noble 
désir, il pria les Conseils et les ministres de lui 
donner audience successivement. Les membres de 
ces deux corps ne voulurent pas l'exposer à venir 
au lieu des séances , et tour à tour ils se rendirent 
auprès de lui l . Écoutez ces épanchemens du pas- 
teur, qui a tout à la fois la conscience du bien qu'il 
a fait et de ses faiblesses : « Dieu a permis, dit-il 
« aux Conseils, que mon ministère ait été de quel- 
« que fruit dans cette église ; mais je vous prie, en 
« même temps, de m'excuser de ce que je n'ai pas 
« fait tout ce que j'aurais pu faire, de ne pas vous 
(( souvenir de mes défauts, et en particulier de la 
(( trop grande vivacité que j'ai eue en diverses oc- 
(( casions, de quoi j'espère que Dieu m'aura accordé 
<( le pardon. » Ecoutez le philosopbe profond, ju- 
geant et fesant sentir aux magistrats l'état précaire 
de la cité, et l'influence des mœurs et de la religion 
sur le salut de la république : « Si vous êtes dans 
(( mes sentimens , ajoutait-il, vous devez espérer 

' Les Conseils et les ministres s'empressèrent de se rendre au- 
près de lui , de peur que , maigre' ses souffrances , il ne vînt lui- 
même à leurs se'ances , ainsi qu'il l'annonçait. — Calvin e'tait loin 
d'être riche. En évaluant tout ce qu'il laissait, et en y comprenant 
même ses meubles et sa bibliothèque , le tout ne s'élevait pas à 
plus de 12.5 écus. 

Farel, bien que plus âgé que lui (il avait quatre-vingts ans et 
Calvin cinquante-quatre), partit de Neuchâtelpour venir lui faire 
ses adieux. Il passa une journée avec lui et repartit le lendemain. 
(Gautier, mémoires manuscrits.) 



(l564) CINQUIÈME EPOQUE. 23 1 

u qu'encore qu'il n'y ait au monde aucun état qui 
h paraisse plus chancelant que le vôtre, et que sa 
« conservation tienne, par manière de dire, à un 
« filet, cependant Dieu continuera de vous proté- 
« ger à l'avenir comme il a fait par le passé. S'il 
« vous accorde par sa bonté une situation tran- 
« quille , il ne faut pas vous enorgueillir, comme 
« aussi vous ne devez pas laisser de vous confier en 
« lui, quand même vous vous verriez comme en- 

« vironnés d'un déluge de maux Prenez garde 

« que les sièges que vous occupez ne soient désho- 
a norés; pensez toujours qu'il est le seul souverain, 
« le roi des rois, afin que vous le serviez purement 
u et selon sa Parole. » 

Est-il rien de plus frappant de vérité, de plus 
conforme aux grandes idées de justice et d'impar- 
tialité que ces leçons qu'il donnait aux magistrats 
en leur qualité de juges , en leur disant : « Je vous 
a conjure de vous acquitter les uns et les autres avec 
« fidélité, avec zèle et avec plaisir, des fonctions 
« qui vous ont été assignées dans le gouvernement 
« délai épublique; que,, dans lesjugemens des pro- 
« cès civils et criminels, on ne se détermine jamais 
« par des raisons de faveur ou de haine, mais que 
« chacun au contraire se pique de droiture, d'équi- 
(( té et d'impartialité, et quand vous vous sentirez 
« tentés de gauchir tant soit peu , rappelez-vous 
« aussitôt tout ce que vous pouvez avoir de cons- 



HISTOIRE DE GENEVE. (^Zjj 

« tance et de fermeté^ en élevant vos cœurs à celui 
« qui vous a placés dans les sièges que vous occu- 
« pez, et le priant de vous conduire par son bon es- 
te prit. Enfin , Magnifiques Seigneurs, après vous 
« avoir conjuré derechef de me pardonner les fai- 
te blesses etle s infirmités que vous avez remarquées 
« en moi; lesquelles je n'ai pas honte d'avouer de- 
« vaut les hommes , puisqu'elles sont connues de 
(( Dieu, prenez à gré mon petit travail. Je prie ce 
a grand Dieu qu'il soit toujours votre conducteur^ 
« et qu'il augmente sur vous ses plus précieuses 
« grâces, à votre salut et à celui du pauvre peuple 
« qu'il a confié à vos soins. » Qu'on se figure l'émo- 
tion des magistrats. Habitués dès long-temps à 
suivre ses inspirations, à vouloir de sa volonté, ils 
allaient être privés de son appui, dans un moment 
où les troubles religieux des états voisins mena- 
çaient de compromettre l'avenir de la république. 
Ils ne devaient bientôt plus avoir qu'à se rappeler 
ses avis puissans de sagesse et de raison, mais dé- 
pourvus de la force et de l'autorité que leur prêtait 
la parole de l'apôtre. 

Cependant, sentant sa fin sapprocher de plus 
près , Calvin conservait encore toute sa présence 
d'esprit ; il semblait fait d'avance à ce combat 
entre l'homme et la mort , dans lequel le premier 
succombe toujours. Aussi le vit-on adresser ses 
adieux aux Conseils, aux ministres, à Farel , et 



(l564) CINQUIÈME ÉPOQUE. 233 

réunir ses collègues à un banquet auquel il voulut 
assister. Ce génie extraordinaire se confiait dans 
ses œuvres ; mais il était tellement pénétré de 
l'idée qu'il devait jusqu'à son dernier souffle à 
l'accomplissement de sa mission , qu'il s'y voua 
sans réserve , tant que le sang circula dans ses 
veines; et le jour où ses exhortations aux Conseils, 
ses communications avec les ministres vinrent à 
être interrompues, il avait cessé d'exister 1 . On 
n'éleva pas un brillant mausolée à Calvin , il ne 
l'avait pas voulu ; la place qu'occupa sa dépouille 
mortelle ne fut point choisie en un lieu séparé , 
mais dans le cimetière commun de Plainpalais. 
Toutefois son convoi réunit la cité presque tout 
entière. Chacun connaissait les services qu'il avait 
rendus au pays , en établissant le culte réformé 
sur les bases stables d'institutions nouvelles dans 
l'ordre politique , civil et moral. Ses emporte- 

' Calvin mourut le samedi 27 mai i564- On s'étonnera sans doute 
avec ses contemporains de ce qu'il a conserve', jusqu'au dernier 
soupir, son sang-froid et sa présence d'esprit, et de ce qu'il a 
résisté aussi long-temps, quand on saura à quelles infirmités il 
e'tait en proie. Il avait à la fois la fièvre quarte, la migraine, la 
colique, la goutte et la pierre. Il ne perdit cependant la liberté' 
d'esprit qu'avec la vie. Je donnerai de nouveaux détails dans mes 
notices. On conserve une histoire de sa vie, parTh.de Bèze, impri- 
mée avec son testament. 

On ne mit sur la tombe de Calvin ni pierre ni épitaphe, parce 
qu'il l'avait ainsi ordonné. Le deuil général de la cité au moment 
de sa mort, et les institutions qu'il a laissées, sont un monument 
plus durable qu'un fastueux tombeau. 



2^4 HISTOIRE DE GENEVE. (l565) 

mens, l'aigreur habituelle de son caractère, son 
ton impérieux et hautain , sa dure inexorabilité, 
lui étaient pardonnés, même pendant sa vie, et 
au moment où il venait d'être enlevé au pays , on 
les avait oubliés. En effet, doit-on tenir compte 
des imperfections qui tiennent à l'humanité, quand 
elles sont rachetées par tant de brillantes qua- 
lités? D'ailleurs elles périssaient avec lui , et ses 
œuvres devaient grandir et lui survivre pendant 
une longue suite de siècles. 

La Providence semblait avoir pourvu d'avance 
au remplacement du grand homme qui venait de 
descendre dans la tombe , en lui donnant pour 
collègue et pour ami le vénérable Théodore de 
Bèze. Celui-ci, plus affectueux et plus conciliant, 
s'appliqua tout d'abord à maintenir dans le clergé 
cet esprit d'égalité et de désintéressement , qui 
seuls pouvaient lui attirer la confiance et le res- 
pect des citoyens. Il avait vu Calvin lutter pénible- 
ment contre les Libertins , et ne parvenir à les 
vaincre que par des échafauds; et il se disait que 
de nouveaux ennemis surgiraient du sein de la 
nation , si les ministres se montraient impérieux 
ou vains , ou s'ils établissaient parmi eux la hié- 
rarchie , propre à la religion romaine. Calvin 
avait toujours présidé le Consistoire, dont il était 
le fondateur. Personne n'avait songé à lui contes- 
ter ce droit, parce que, dans ces premiers temps. 



(l565) CINQUIÈME ÉPOQUE. 2o5 

une direction forte et uniforme devait imprimer 
plus d'énergie , et assurer plus de succès aux ef- 
forts de l'Eglise naissante. De Bèze était loin de 
prétendre au fauteuil de Calvin; il voulut, au con- 
traire profiter de la mort de celui-ci pour rem- 
placer la présidence viagère du Consistoire et de 
la Compagnie , par la nomination d'un modéra- 
teur annuel. Ce projet fut adopté par les Conseils, 
et devint pour quelques années le règlement du 
clergé réformé ; il est presque inutile d'ajouter 
que de Bèze fut élu modérateur par ses collègues. 
Simon Goulard de Senîis remplaça Calvin dans 
son professorat. 

L'attention publique fut à cette époque vi- 
vement préoccupée par le procès de Spifame , 
ancien évèque de Nevers , homme d'un mé- 
rite reconnu, d'une famille honorable, jouissant 
de beaux revenus , et qui depuis plusieurs années 
vivait à Genève d'une manière irréprochable. Il 
est peu d'hommes dont l'existence présente au- 
tant de chances diverses , de résolutions bizarres, 
d'événemens incompréhensibles , et une plus dé- 
plorable catastrophe. Spifame , né de parens en 
crédit , vit s'ouvrir devant lui la carrière des em- 
plois publics, où ses talens remarquables lui firent 
faire un chemin rapide. 11 devint tour à tour, maî- 
tre des requêtes, conseiller au Parlement de Paris, 
et conseiller d'état. Peu de temps après, son am- 



256 HISTOIRE DE GENEVE. (l565) 

bition prit un autre cours , il abandonna la ma- 
gistrature ^ pour entrer dans les ordres et courir 
les bénéfices. Le même succès l'attendait dans cette 
nouvelle voie ; ainsi, il devint chanoine de l'église 
de Paris , grand vicaire du cardinal de Lorraine , 
abbé de Saint-Paul de Sens , et enfin évêque de 
Nevers. 

Spifame avait plutôt consulté son ambition ca- 
pricieuse que ses habitudes et ses goûts, dans le 
choix de son dernier état. Cet homme avait l'ima- 
gination vive et les passions violentes. Pendant 
qu'il était magistrat , il était parvenu à séduire 
Catherine du Gasperne, femme du procureur Le- 
gresle ; un enfant était né de ce commerce adul- 
térin. Legresle mourut; Spifame devint évêque, 
mais sa liaison avec Catherine ne cessa pas pour 
cela ; au contraire il vécut désormais publique- 
ment avec elle , et en eut un autre enfant. La ré- 
formation lui offrit une occasion favorable de lé- 
gitimer et ses enfans et son union ; il la saisit 
avec empressement, et vint à Genève, refuge or- 
dinaire des religionnaires fugitifs. A ce titre il y 
fut accueilli, et ne tarda pas à jouir d'une certaine 
considération , à cause de son esprit et de ses ta- 
lens. Il ne cacha point ses rapports avec Catherine 
du Gasperne, que toutefois il prétendit avoir se- 
crètement épousée. Jl se pourvut ensuite devant 
le magistrat pour se marier avec elle dans les 



( 1 565) CINQUIÈME ÉPOQUE. 2$J 

formes voulues par les lois. Il paraît, qu'afm 
d'obtenir plus facilement l'assentiment des syn- 
dics et des ministres , il produisit un précédent 
contrat , qu'il avait fabriqué lui-même dans ce 
but. Son mariage fut célébré, et pendant long- 
temps il résida à Genève, où il continua à se faire 
remarquer par des connaissances étendues., et par 
une conduite irréprochable. Un pareil homme ne 
pouvait rester long-temps sans jouer un rôle actif 
dans le monde. Il se fit recevoir ministre par Calvin 
et ses confrères , occupa la chaire d lssoudun, et 
revint à Genève , après avoir parcouru l'Alle- 
magne, dans les intérêts de la religion protestante. 

Les succès obtenus par Spifame dans des car- 
rières si différentes , le fesaient vivement recher- 
cher par tous ceux qui avaient besoin d'un hom- 
me habile et lettré. Jeanne d'Àlbret, plus célèbre 
dans l'histoire comme mère d'Henri IV que par 
sa qualité de reine de Navarre , désira se l'attacher 
pour remettre de l'ordre dans ses finances. Elle 
le demanda à la république, à laquelle elle le ren- 
voya peu de temps après , se plaignant beaucoup 
de lui. La reine de Navarre avait conçu contre 
lui une haine mortelle ; aussi prit-elle tous les 
moyens possibles pour le perdre et tirer vengeance 
de lui, au sujet d'une injure dont l'histoire ne nous 
a pas transmis le véritable secret. Il paraît qu'ayant 
appris que Spifame intriguait à Paris pour obte- 



258 HISTOIRE DE GENEVE . (i 565) 

nir la charge de surintendant des finances ou 
révêché de Toul , où il prétendait introduire le 
protestantisme , et ayant d'ailleurs pénétré le mys- 
tère de sa position avec Catherine du Gasperne, 
Jeanne d'Albret révéla tous ces détails à son 
neveu , et le poussa à contester devant le Parle- 
ment de Paris la légitimité des deux enfans issus 
de cette union. Un tel éclat ébranla fortement 
son crédit. Jeanne ne s'en tint pas là : elle envoya 
son intendant qui vint se porter son accusateur 
pour fait d'injures^ et demander à être mis en 
prison avec lui aux termes des édits. Elle écrivit 
de plus contre lui à Théodore de Bèze , aux syn- 
dics et au Conseil , et sous le frivole prétexte de 
quelques phrases impertinentes qu'il aurait pu- 
bliées au sujet de sa maison, elle appelait la sévé- 
rité de la justice sur les désordres de sa vie privée 
et les phases ambitieuses de sa vie politique. On 
instruisit son procès, non sur le motif apparent 
de son incarcération (la plainte en injure de 
Claude Servin), mais sur les chefs contenus dans 
les dénonciations officieuses de Jeanne d'Albret. 
Des recherches minutieuses furent faites dans ses 
papiers, et l'on y trouva le contrat de mariage sur 
la foi duquel il avait sollicité l'autorisation d'é- 
pouser Catherine du Gasperne à Genève. Cet acte 
était évidemment faux , et les révélations de cette 
femme elle-même ne permirent pas à Spifame 
d'en soutenir la sincérité. 



(l566) CINQUIÈME ÉPOQUE. 25<J 

L'ancien évêque de Nevers avait assez de portée 
pour entrevoir la fâcheuse tournure que les sollici- 
tations de Jeanne d'Albret lésaient prendre à son 
affaire. Il espéra toutefois détourner le coup qui 
menaçait sa téte^ en implorant la clémence des 
magistrats. Tout cela ne lui servit de rien; il fût 
condamné à mort et exécuté, Spifame portait beau- 
coup d'affection aux Genevois; il leur légua une 
partie de ses biens malgré l'arrêt de mort qui al- 
lait le frapper. Ses enfans y avaient acquis la 
bourgeoisie l . La sévérité dont les juges usèrent à 
son égard ne peut guère s'expliquer que par les 
précédens dont j'ai eu occasion de parler. Calvin 
avait fait admettre cette atroce pénalité, afin de ré- 
former plus promptement les mœurs ; il avait at- 
teint le but, mais non sans faire tomber la tête 
de plusieurs citoyens qu'une autre peine eût suffi- 
samment punis. Nul doute que la mort de Spifame 
ne fût due à ces traditions mises en œuvre par la 
vengeance de Jeanne d'Albret. 

Théodore de Bèze , obéissant aux inspirations 
bienveillantes de son caractère, s'occupait sans re- 
lâche de porter remède au désordre qui régnait 
encore dans les rapports habituels des citoyens , 
tout en s'appliquant à maintenir la discipline mo- 

1 La sentence fut exécutée le 20 mars 1 566. Il paraît qu'il avait 
fort bien distingué la main qui le frappait. Jl légua une portion 
de son bien à l'Hôpital. Voy. la séance du petit Conseil du 
25 mars i566 (reg. des Conseils). 



2^0 HISTOIRE DE GENEVE. (l566) 

raie établie par son célèbre prédécesseur. Il fit 
prononcer la peine du fouet contre les adultères 1 , 
appela l'attention de la Vénérable Compagnie sur 
l'intérêt de l'argent 2 , fit régler les émolumens des 
membres du Consistoire et des Conseils 3 , et trouva 
outre cela le temps de prêcher, de professer et 
d'aller en ambassade à Berne avec l'ancien syn- 
dic Colladon pour les affaires de la république 4 . 
Tant de dévouement ne pouvait rester sans récom- 
pense ; aussi obtint-il celle qu'il ambitionnait le 
plus, l'affection et la reconnaissance de la nation, 
qu'on voit avec attendrissement refuser à de Bèze 
la permission d'aller à son tour consoler les pes- 
tiférés, à cause du besoin quont de ses services 
V académie, ï église et la cité 5 . 

Depuis quelques années Genève n'avait pas eu 
d'alarmes sérieuses ; tout s'était borné à des dan- 
gers intérieurs. Tout d'un coup elle se crut me- 
nacée d'une double attaque , à laquelle il lui eût 
été bien difficile de résister. L'héritier dégénéré 
de Charles-Quint, Philippe H, roi d'Espagne et 
souverain des Provinces-Unies, prétendait rame- 
ner par les armes à la foi romaine ses sujets des 

1 Délibération du 12 juin 1 564 ( re g« des Conseils, de Grenus). 
a De'libe'ration du 12 de'cembre i565 (reg. des Conseils). 

3 De'libe'ration du 8 juillet i565 (reg. des Conseils). 

4 Voy. le procès-verbal de la se'ance du petit Conseil du 25 fe'- 
vrier 1066 (reg. des Conseils). 

5 Ce sont les termes mêmes de l'arrête' du petit Conseil, en date 
du 18 juillet i564 (reg. des Conseils). 



(l56j) CINQUIÈME ÉPOQUE. 

Pays-bas, qui avaient adopté le protestantisme; à 
cet effet il avait fait lever une armée en Italie. Il 
en donna le commandement au duc d'Albe, et 
lui donna l'ordre de se mettre en marche par la 
Savoie , la Franche-Comté et la Lorraine. Le nom 
de ce général , déjà connu par sa dureté inexora- 
ble et par son habileté militaire , et le peu de 
confiance qu'inspiraient les promesses de Phi- 
lippe II , firent craindre aux Bernois , aux Fri- 
bourgeois et à Genève, qu'il existât une alliance 
offensive entre ce souverain et Emmanuel Phi- 
libert, duc de Savoie. Plus d'une raison portait 
à le faire supposer. Un traité avait été conclu entre 
Fribourg et la Savoie, en octobre i564- H était 
resté inexécuté, et les premiers étaient demeurés 
en possession des conquêtes qu'ils avaient faites 
sur Charles III. Il était donc naturel qu'Emmanuel- 
Philibert cherchât à se faire prêter main forte par 
l'armée d'un prince catholique. On savait d'ail- 
leurs que le duc armait de son côté, ce qui porta 
les inquiétudes de la cité à leur comble. 

Si Genève éprouvait des appréhensions sur le pas- 
sage des troupes du duc d'Albe, et sur les armé- 
niens d'Emmanuel Philibert, elle puisait des mo- 
tifs de consolation et de sécurité dans l'empresse- 
ment que mirent les Suisses et les Français à lui 
envoyer des secours et à lui en offrir de plus grands 
encore. Les Bernois concevaient de leur côté de 

TOM. If. l6 



2^2 HISTOIRE DE GENEVE. (l567) 

grandes inquiétudes sur le sort de leurs conquê- 
tes ; aussi ne tardèrent-ils pas à faire partir des dé- 
putés pour offrir à Genève des hommes et de l'ar- 
gent 1 . Le parti protestant de France, à la tête du- 
quel se trouvaient l'amiral Châtillon et Dandelot, 
joignit les effets aux promesses. De nombreuses 
compagnies auxiliaires arrivèrent, et avec elles 
M. de Mouvans, et quelques hommes expérimen- 
tés dans l'art de la défense des places 2 . La ville 
s'organisa militairement , trois compagnies de 
soixante et quinze hommes furent levées, l'ancien 
syndic Amblard Corne, le même que le duc de Sa- 
voie avait vainement tenté de corrompre , fut 
nommé colonel de toutes les compagnies françai- 
ces, et le syndic Bernard devint colonel général de 
toute l'armée nationale 3 . L'électeur palatin ne 
prétendit pas montrer moins de bonne volonté; il 
témoigna le désir de concourir de son mieux à la 
défense de la ville 4 . Elle avait donc pris une place 

1 Dans la séance du 3i janvier i56y, les Bernois firent représen- 
ter en Conseil toute l'importance de bien de'fendre la ville. Ils of- 
fraient des secours, et demandaient combien on voulait de com- 
pagnies , quels capitaines on de'sirait avoir, etc. (registres des 
Conseils.) 

a Voir les délibérations des Conseils sur les offres de secours et 
d'argent faites par Châtillon et Dandelot , et sur les services de 
M. de Mouvans, sous la date des 2,6, i4 avril et i4 juillet 1667 
(registres des Conseils). 

3 Délibérations des 22 et 3o avril i56j (reg. des Conseils). 

4 Le 3o mars i56j, on avait accordé des lettres d'habitation au 



(i 567) CINQUIÈME ÉPOQUE. 

bien élevée parmi les villes libres, celle que cha- 
cun se glorifiait de protéger, alors même qu'on la 
voyait menacée par des ennemis puissans ! 

Pendant que chacun contribuait aux prépara- 
tifs guerriers, que les citoyens de toutes les classes 
venaient à leur tour prendre part au travail des 
fortifications l , le danger parut s'éloigner. On ap- 
prit que le duc d' Albe passait sans songer le moins 
du monde à attaquer ni les Suisses ni les Gene- 
vois y et qu'Emmanuel-Philibert n'avait armé que 
dans la crainte d'être lui-même assailli par le gé- 
néral des troupes de Philippe IL Toutefois cette 
alerte ne fut pas sans résultat; désormais Genève 
put se dire que la haute influence que , grâce au 
génie de ses réformateurs , elle avait prise sur les 
pays protestans , lui assurait l'appui de plusieurs 
millions d'auxiliaires si jamais elle se voyait me- 
nacée. Il resta en avantages matériels un arsenal 
nouveau et des fortifications réparées. 

Depuis environ quatre années, les Suisses avaient 
contracté avec le duc de Savoie un traité, aux ter- 
mes duquel ils devaient lui restituer une partie des 
possessions qu'ils avaient conquises sur Charles III, 

princeChristophe,filsderélecteurpalatin, el cedernier, le 3o juin 
suivant, offrit ses services à la cite' (reg. des Conseils). 

1 II fut ordonné le 10 mai 1667 que cinq dizaines travaille- 
raient chaque jour aux fortifications, les hommes de 4 à 5 heures 
et de 5 à 7, et les servantes dans l'intervalle (registres des Con- 
seils, de Grenus). 



2 44 HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^7) 

son père, au moment de l'établissement de la ré- 
formation. Cet acte était resté sans exécution, 
parce que les Bernois répugnaient beaucoup à 
cette restitution, qui allait leur enlever des pays 
très-productifs. Cependant l'empereur d'occident 
s étant déclaré le protecteur du duc de Savoie , ils 
lui rendirent les bailliages de Gex, de Gaillard et 
de Ternier, plus le Châblais, sous la condition que 
les habitans de ces pays ne seraient pas inquiétés 
dans l'exercice du protestantisme. Le duc le pro- 
mit ; mais trente ans après , Ternier, Gaillard et 
le Cbâblais rentrèrent sous les lois spirituelles de 
Rome ; le pays de Gex ne revint à la foi catholique 
qu'à la révocation de l'Edit de Nantes, et par les 
suites de cet événement politique. 

Le meilleur moment à choisir pour améliorer 
les lois est sans doute celui où l'état est tranquille. 
Alors les institutions se ressentent du calme qui 
préside à leur établissement, les passions voient 
s'éteindre leur empire, et les règles que les légis- 
lateurs imposent au peuple ne sont plus que l'ex- 
pression de ses intérêts, formulées en lois par ses 
représentans. A Genève on était pénétré de cette 
vérité, et dès que le duc d'Albe eut franchi la fron- 
tière des Provinces-Unies , où il allait installer le 
saint office et le tribunal de sang , les magis- 
trats proposèrent au peuple l'adoption d'un code 
complet d'édits politiques et civils. Déjà, en \5/fî, 



(l568) CINQUIÈME ÉPOQUE. 2^ 

on avait approuvé et publié des édits concernant 
le gouvernement ; mais les rapports des citoyens 
entre eux , dans leurs intérêts non politiques , 
étaient restés sous l'empire des lois romaines, ob- 
jet de tant de controverses, surtout depuis que la 
marche du temps avait fait surgir une foule de 
questions auxquelles elles ne pouvaient s'appli- 
quer que par induction 1 . 

Tel fut le fruit des efforts de Calvin , qui , pen- 
dant son existence, ne cessa d'être l'ame des Con- 
seils, et dont l'influence continua à se faire sentir 
long-temps après sa mort. Il avait eu le sort de 
beaucoup d'autres grands hommes , qui mouru- 
rent sans avoir vu s'accomplir le bien qu'ils avaient 
médité. Cependant il eut la satisfaction d'entendre 
appeler Genève la métropole du protestantisme, et 
de laisser son nom au culte le plus généralement 
suivi, double triomphe, d'autant plus précieux 
pour lui qu'il avait été le but de tous ses efforts. 

1 Germain Colladon, religionnaire français réfugié à Genève, 
fut chargé de ce travail. Quand il eut terminé le projet, il le sou- 
mit d* abord au petit et au grand Conseil , ensuite il le présenta 
au Conseil général qui le sanctionna le 29 janvier x568. 



;46 



HISTOIRE DE GENEVE. 



(i568) 



IV W VWVW IW\ W.'WW WV WWW WWVWVA WA VW IMA fVV \ \\\ \\\ VW vw 

CHAPITRE IV. 

Coup-d'œil sur la cinquième époque. 

On rencontre dans l'histoire des peuples des épo- 
ques de régénération où tout se fait avec exagéra- 
tion et comme par secousses. En revenant sur les 
faits que je viens de rapporter, et qui se passèrent 
depuis l'adoption officielle de la réforme jusqu'à 
la mort de Calvin, on ne manquera pas d'y trouver 
ces caractères. Il y eut sans doute progrès et pro- 
grès rapide dans la religion, dans les mœurs, dans 
les lois, dans l'éducation, mais il n'est pas inutile 
de remarquer à quel prix tout cela fut acheté. Il 
sera bon de révéler aussi les profondeurs du rôle 
de Calvin , cet homme-principe, que presque tous 
les auteurs ont mal jugé , les uns en fesant de lui 
un autre Christ, les autres en le peignant sous les 
traits hideux d'un scélérat. 

L'établissement du calvinisme, l'anéantissement 
du parti des Libertins , la réforme des mœurs , la 



(l568) CINQUIÈME ÉPOQUE. 47 2 

fondation du collège et de l'université, et la révision 
des édils politiques et civils, tels furent les événe- 
mens importons qui occupèrent l'époque que nous 
venons de parcourir. Jamais année plus fertile 
en changement pour ainsi dire radicaux. Genève, 
depuis l'adoption des principes prêchés par Farel, 
Saunier, Froment et Bernard, n'était plus recon- 
naissable ni dans les Conseils, ni dans les temples, 
ni dans les familles, ni dans les lois. Tant de bou- 
leversemens étaient dûs à deux causes réunies , 
l'influence de Calvin, et la propension ordinaire 
du peuple, qui, une fois qu'il est lancé dans la car- 
rière des révolutions, est naturellement porté à ne 
pas s'arrêter. 

Lorsque Calvin arriva à Genève, le sort du pro- 
testantisme était assuré. La doctrine de Luther 
était devenue la religion de l'état. Si ce nouvel 
apôtre se fût contenté d'appliquer ses soins à la mo- 
rale et au perfectionnement des institutions , la foi 
aurait fait quelques pas de moins, mais l'esprit de 
persécution ne se serait pas montré sous un as- 
pect aussi hideux , la ville n'aurait pas été affligée 
du spectacle sanglant des supplices des Gruet et 
des Servet. Mais Calvin possédait un esprit aussi 
tyrannique qu'élevé. Il s'appropria les principes de 
Zwingli , et les présenta sous une forme nouvelle 
et avec quelques modifications; il se confia dans 
ses forces, et se proposa de fonder un culte qui 



2^3 HISTOIRE DE GENÈVE. (l568) 

portât son nom. L'influence de sa volonté eût été 
moins directe et moins heureuse dans un grand 
état ; mais dans Genève , où les convertis n'avaient 
encore que des idées confuses , où les citoyens ne 
s'étaient fait protestans que parce que les évêques 
catholiques et les prêtres les avaient dégoûtés du 
catholicisme, et par condescendance pour les Ber- 
nois ^ où les magistrats étaient loin de pouvoir 
rivaliser avec lui sous le rapport de l'instruction , 
on s'habitua peu à peu à sa domination. Dans le 
premier moment l'empire qu'il prétendit exercer 
sur les affaires temporelles de la cité, ne s'établit 
pas sans combats. C'est ainsi qu'il fut exilé à Stras- 
bourg. Il y vécut honoré. Toutefois il lui eût été 
difficile d'accomplir là le rôle d'avenir que ses fa- 
cultés l'appelaient à jouer à Genève. Son absence 
fut regrettée dans cette dernière ville ; chacun le 
rappelait de ses vœux : car après un changement 
religieux, lorsque le peuple est fait à l'éloquence 
de quelques orateurs, ceux qui les remplacent 
sont presque toujours mal appréciés quand ils 
n'ont pas un talent transcendant , et la persécu- 
tion augmente à ses yeux le mérite des victimes. 
Peut-être la conduite des syndics qui avaient 
banni Calvin contribua-t-elle aussi beaucoup à 
son rappel. 

Rentrant à Genève avec ce prestige de faveur 
qui s attache toujours à l'homme que le vœu du 



(l568) CINQUIÈME ÉPOQUE. ^9 

pays y ramène après un exil du à des amours- 
propres individuels, Calvin s'y trouva dans une 
position mille fois plus favorable à ses projets. 
Aussi sut-il en profiter, souvent avec peu de gé- 
nérosité. On a reproché de la dureté à Luther; Cal- 
vin , sous ce rapport, ne lui cédait en rien. Aussi 
l'accusa-t-on avec justice d'avoir introduit dans 
l'exercice de la foi nouvelle la même intolérance 
dont le catholicisme avait vu ses ennemis faire 
contre lui le plus terrible grief aux yeux des mas- 
ses. Etait-il bien d'une ame chrétienne de dresser 
sur le seuil des temples de l'Evangile des bûchers, 
véritables auto-da-fé de la foi nouvelle ? était-il 
bien conséquent de forcer les citoyens, lents à se 
convaincre, à professer une religion qui n'était pas 
dans leur cœur, lorsque le protestantisme venait 
de triompher par la liberté de discussion et par 
l'indulgence dont on usa envers ses premiers pré- 
dicans? 

Des hommes d'une très-haute portée ont pré- 
tendu que Calvin avait paralysé, plutôt qu'il n'a- 
vait servi l'élan de la réformation, en divisant 
l'église naissante. Je ne partage pas leur opinion. 
Zwingli avant lui avait émis d'autres principes que 
Luther, plus de vingt sectaires avaient créé au- 
tant de partis ; il y avait véritable anarchie dans la 
religion , parce que sur les débris de la hiérar- 
chie papale attaquée de toutes parts , d'ambitieux 



2$0 HISTOIRE DE GENEVE. (l568) 

apôtres aspiraient à fonder le règne de leurs propres 
idées. La ré formation était l'expression d'un af- 
franchissement moral devenu inévitable par les 
abus de la cour de Rome, l'immoralité des prê- 
tres, le progrès des lumières, et les prétentions 
du successeur de Pierre à la suprématie univer- 
selle. Comme Rome ne voulut pas céder, et comme 
d'ailleurs les réformateurs enorgueillis de leur 
triomphe y trouvaient la satisfaction de leur 
amour-propre , ce qui devait être une réforme de- 
vint une religion. A Genève Calvin fit pour le 
culte luthérien ce que Luther avait fait pour le 
catholicisme. Cependant il n'arrêta pas pour cela 
les progrès de la réforme; ses travaux au con- 
traire les activèrent en réunissant dans ses mains 
tous les fils du pouvoir spirituel. Sa réputation ne 
tarda pas à s'étendre au loin; des contrées les plus 
reculées on venait chercher ses élèves pour occu- 
per les chaires évangéliques dont le nombre allait 
croissant. En France, le luthérianisme n'avait fait 
encore que peu de prosélytes^ mais à la voix de 
Calvin la nation s'émut et en peu d'années deux 
mille églises réformées s'étaient déjà ouvertes au 
calvinisme , et si la politique du monarque ne 
l'eût porté à se jeter tout d'un coup dans le parti 
contraire, on ne lirait pas dans les chartes de ce 
pays que la religion catholique est celle de la ma- 
jorité des Français. 



(l568) CINQUIÈME ÉPOQUE. ^5l 

Genève, par les nombreux ministres quelle 
envoyait en France , s'acquit la reconnaissance de 
tous les protestans de ce royaume, et lorsque 
François I er s'avisa, tout en s'alliant aux princes 
allemands réformistes, défaire massacrer et brûler 
ses sujets calvinistes , la réputation de Calvin at- 
tira dans cette ville les religionnaires fugitifs les 
plus distingués dans les diverses branches des con- 
naissances humaines. On leur prodigua des se- 
cours , en échange desquels ils firent part à leurs 
bienfaiteurs de leur instruction et de leur indus- 
trie. De quelque affaire importante qu'il s'agît, 
Calvin était consulté; il était un oracle en matière 
de controverse dogmatique , et son immense cor- 
respondance finit par centraliser à Genève tout ce 
qui tenait à la religion. Assurément cette espèce 
de dictature morale ne manqua pas de rendre 
Calvin plus entier dans ses volontés, plus actif 
dans ses vengeances; mais il avait l'habileté de 
dissimuler son despotisme sous des formes aus- 
tères et simples. Que sa conduite eût été celle 
d'un ambitieux ordinaire, ami du luxe mondain, 
des douceurs de la vie ou des agrémens que pro- 
cure la fortune , son pouvoir eût été brisé par 
les résistances. Vivant pauvre et modeste, se dé- 
vouant tout entier à la triple réforme des mœurs ) 
de la religion et des lois, exposant sa vie pour 
aller prodiguer des consolations aux pestiférés, 



HISTOIRE DE GENEVE. (l568) 

auprès desquels plusieurs de ses collègues ne se 
rendaient qu en tremblant, prêchant, professant, 
punissant par des remontrances publiques, le ri- 
che et le pauvre, le puissant et le faible, il devait 
obtenir et obtint en effet la confiance du peuple, 
auprès duquel on peut tout , quand on lui prouve 
qu'on sait voir les hommes de toutes les classes, 
sans admettre ni préférence , ni distinctions, ni 
privilèges. 

Voyant les magistrats et les Conseils dociles aux 
moindres désirs de Calvin , indignés d'ailleurs des 
recherches presque inquisitoriales qu'il fesait 
exercer sur leurs habitudes intérieures et sur leurs 
mœurs, plusieurs des citoyens qui avaient le plus 
contribué à fonder l'indépendance de la cité, se 
réunirent pour s'opposer à l'affermissement d'un 
pouvoir qui leur inspirait de l'ombrage. Etait-ce 
bien pour tomber sous le joug des pasteurs que nous 
avons secoué celui des prêtres ? se disaient-ils ; et, 
s'encourageant à la résistance , ils rendirent long- 
temps inutites les efforts de Calvin. Les Libertins , 
si injustement jugés de leur temps et de nos jours, 
n'étaient pas tels que Bonnivard nous les dépeint. 
Ils occupaient les emplois publics avec distinction , 
et cela par le droit des services rendus au pays. 
.Calvin parvint à les perdre dans l'opinion publi- 
que, en les signalant comme des hommes qui 
prétendaient persister dans leur immoralité , par 



(l568) CINQUIEME ÉPOQUE. 253 

une sorte de privilège. Dès lors ce parti, qui sous 
le rapport des mœurs n'était pas irréprochable, se 
vit peu à peu abandonné par le peuple. Par deux 
fois il fut poussé à descendre sur la place publi- 
que, et deux fois il y fut vaincu. La première, 
Jean Philippe y périt,, et avec lui la charge de capi- 
taine général ; la seconde porta le coup de grâce 
aux Libertins. Ainsi le pouvoir suprême resta à 
Calvin après qu'il eut fait brûler ou décapiter ses 
contradicteurs en théologie, et bannir ses rivaux 
en politique. 

Si, par les inspirations de Calvin, tout prenait à 
Genève une couleur réformatrice , lui-même sen- 
tait bien que cette civilisation forcée ne produi- 
rait qu'un éclat factice et éphémère. Aussi vou- 
lut-il régénérer le peuple par l'éducation. Il savait 
que nul édifice social ne peut s'élever que sur cette 
base , pour avoir quelque solidité. Telle fut la 
pensée qui présida à la fondation de l'université, à 
laquelle Bonnivard et de Bèze prirent une part se- 
condaire , l'un par ses bienfaits,, l'autre par ses 
leçons. On se rappelle que plus d'un siècle aupara- 
vant Charles IV avait, de son autorité impériale, 
concédé une université à Genève , qui devait s'é- 
lever sous le protectorat du comte de Savoie, 
Amé VI, vicaire de l'empire. Cette bulle de dé- 
ception resta inexécutée, et ce ne fut que long- 
temps après que Versonnay fonda l'école publique, 



254 HISTOIRE DE GENEVE. (l568) 

qui exista seule jusqu'après la réformatîon. Il était 
donné à Calvin de favoriser par cette fondation 
l'émancipation intellectuelle des Genevois. Cette 
université, incomplète à son origine,, ne devait re- 
cevoir son entier développement qu'au moment 
où les persécutions religieuses des pays voisins lui 
envoyèrent successivement des notabilités pour 
toutes les chaires demeurées vacantes. 

Dans le mouvement général des esprits vers le 
perfectionnement, on devait nécessairement son- 
ger à l'organisation des pouvoirs de l'état, à celle 
des tribunaux chargés de rendre la justice^ et à la 
révision des lois. Beaucoup de réglemens particu- 
liers avaient été émis pour les besoins du moment, 
lorsque la cité s'était trouvée tout d'un coup dé- 
livrée des fonctionnaires ducaux ou ecclésiasti- 
ques. Les lois romaines réglaient les différends 
entre particuliers, et l'on sent que de cet amal- 
game de lois, faites pour un autre peuple ou vo- 
tées à la hâte, devait résulter une véritable con- 
fusion^ fatale à l'intérêt de tous. En i543 des édits 
furent promulgués ; mais cette première œuvre 
resta fort au-dessous de la nécessité qui l'avait 
imposée, et ce ne fut qu'après la mort de Calvin 
qu'eut lieu la révision générale, et que Genève eut 
un premier code général complet . Le nom de Ger- 
main Colladon est attaché à l'émission de cet im- 
mense travail. C'était un réfugié français dont la 



(l568) CINQUIÈME ÉPOQUE. ^55 

famille ne quitta plus le pays. Dès cet instant la 
république prit une attitude plus digne et plus ré- 
gulière ; elle eut une religion née dans son sein , 
des mœurs nouvelles et originales, et des lois par- 
ticulières. Comment n'aurait-elle pas pris un rang 
honorable parmi les états. Sa population était 
bornée , son territoire égalait à peine en étendue 
celui d'une ville française du troisième ordre ; 
qu'importe ! Cette ville s'est affranchie, par elle le 
protestantisme a pris un caractère nouveau, elle 
ouvre ses murs à toutes les infortunes , son uni- 
versité s'élève, elle fournit d'éloquens pasteurs aux 
églises les plus lointaines ; c'en est assez pour lui 
donner les honneurs de l'époque , et pour placer 
son avenir sous la sauvegarde de l'honneur des 
nations. Le dévouement héroïque de Besançon 
Hugues, les folies de Charles III^ les atroces persé- 
cutions de Jean de Savoie, et la stupide versatilité 
de Pierre de la Baume,, affranchirent Genève ; Fa- 
rel , Saunier, Bernard , Froment et les Bernois , y 
firent adopter la réformation; Calvin fonda sa 
gloire, en lui donnant le sceau républicain. 

Jusqu'au moment où le catholicisme ultramon- 
tain fut attaqué par une religion rivale , Genève 
n'avait eu que rarement des rapports directs avec 
la France. Son existence politique lui fesait tou- 
jours envisager la Savoie et la Suisse comme les 
deux états d'où elle devait voir surgir tour à tour 



256 HISTOIRE DE GENEVE. (l568) 

des ennemis et des protecteurs. Les choses avaient 
changé de face, le cercle de ses relations s'était 
agrandi. Il n'est donc pas inutile de dire un mot 
des événemens qui ensanglantèrent le sol français 
à cette époque. 

François I er , roi troubadour, dont les mœurs 
dissolues et les habitudes chevaleresques fe- 
saient un mauvais souverain^ donna le signal des 
persécutions, après avoir paru tolérer l'adop- 
tion du protestantisme jusque dans le sein de 
sa propre famille. Sa politique fut aussi déloyale 
que maladroite ; il fesait massacrer les réformés et 
livrait plusieurs milliers de captifs catholiques aux 
fers de Barberousse. François I er était en rivalité 
avec Charles V; il avait des prétentions sur le Mi- 
lanais. Telles furent les raisons qui le poussèrent à 
se faire le chevalier du catholicisme, telles étaient 
celles qui devaient lui faire adopter le parti con- 
traire ; car, s'il eût joué le rôle que dédaigna ma- 
ladroitement cet empereur pour ne pas perdre 
l'Espagne, en se plaçant à la tête du mouvement 
réformateur, il eût écrasé l'influence de l'empire, 
et fait prendre à la France l'attitude forte qui con- 
vient à une nation généreuse et éclairée. Que de 
sang épargné, que de désastres évités, si les cho- 
ses avaient pris ce cours ! 

Henri II fut plus intolérant encore que son père, 
et le premier effet de ses sévères ordonnances fut 



(l568) CINQUIÈME ÉPOQUE. 

de réduire les protestans à l'isolement d'une fac- 
tion dont les membres se tenaient constamment 
unis et en éveil, afin de n'être pas écrasés. Le sup- 
plice du vertueux Anne Dubourg, du Parlement 
de Paris, produisit un résultat contraire. Le sang 
des martyrs aida toujours le protestantisme. Beau- 
coup de conversions s'opérèrent , et la France 
compta à peu près cinq millions de réformés 
sous le règne de François II \ c'est-à-dire au mo- 
ment où le génie de Calvin redonnait un essor plus 
puissant à la foi nouvelle. Après ce règne trop 
court et sous la minorité de Charles IX, d'éxé- 
crable mémoire, la reine mère, Catherine de Mé- 
dicis, cédant aux conseils du chancelier De l'Hô- 
pital , convoqua le célèbre colloque de Poissy. 
Genève, devenue le foyer du protestantisme, y fut 
représentée par De Bèze. On y disputa long-temps 
en vain sur l'unité de l'église et sur la Cène, mais 
rien n'y fut arrangé; il n'en résulta que des in- 
certitudes pour l'avenir, de l'honneur pour De 
Bèze et du ridicule pour le général italien des jé- 
suites, Lainez. Cependant les partisans de la ré- 
forme concevaient l'espoir de voir s'établir le ré- 
gime de la tolérance , à la nouvelle d'un édit qui 
leur permettait de se réunir aux prêches, lorsque 
le massacre de Vassy vint leur apprendre qu'ils 
devaient courir aux arm^s, s'ils ne voulaient pé- 
rir tous sous le poignard des Guise. Ils se rangè- 

TOM. II. ,5 



i<58 HISTOIRE DE GENEVK. (i568) 

rent alors sous les ordres du prince de Condé. 
Jamais guerre plus atroce; ce ne fut bientôt que 
pillages , assassinats , incendies. A Dreux , à Jar- 
nac , à Moncontour les protestans furent défaits, 
à St-Denis les succès furent balancés. Guises con- 
tre Bourbons, catboliques contre calvinistes , c'é- 
tait une horrible mêlée, dont la politique ma- 
chiavélique de Catherine de Médicis se plaisait à 
entretenir les fureurs, afin de maintenir son pou- 
voir. Ce qu'il y avait de plus affreux dans cette 
effrovable lutte, c'est que la trahison, la cruauté, 
la perfidie, avaient remplacé dans l'âme des com- 
battans la loyauté et tous les senti mens géné- 
reux qu'on se plaisait à accorder aux Français, 
même pendant la guerre, tant il est vrai que les 
guerres de dogme et de religion sont toujours si- 
gnalées par des haines implacables et par un 
acharnement qui semblent toutefois si éloignés de 
la charité et des vertus que revendiquent tous les 
cultes, et que tous oublient sur le champ de ba- 
taille ! 

Du côté de la Savoie , les événemens politiques 
avaient favorisé le cours des négociations enta- 
mées par Emmanuel Philibert. Les Bernois, occu- 
pés aussi par les querelles de religion, qui souvent 
les forcèrent à combattre contre leurs anciens 
amis des cantons catholiques, finirent par lui ren- 
dre, comme nous l'avons vu , presque toutes leurs 



(l568) CINQUIÈME ÉPOQUE. 25q 

conquêtes, à l'exception toutefois du pays de Vaud. 
C'était beaucoup pour l'héritier de Charles III , 
dont les fautes avaient tellement compromis la 
puissance , qu'elle semblait presque impossible à 
relever. Bien que le traité conclu entre les Ber- 
nois et le duc de Savoie, n'eut aucun trait direct 
avec les affaires de Genève, il n'en avait pas moins 
une grande importance pour cette ville. Le duc 
avait long-temps insisté pour que les prétendus 
droits de souveraineté sur elle fussent mainte- 
nus dans ce traité. Les Bernois s'y refusèrent et 
la clause fut omise. D'ailleurs le traité de com- 
bourgeoisie ayant été renouvelé dans des temps 
beaucoup plus favorables qu'en l'année i52Ô, l'al- 
liance avec ces courageux amis assurait un appui 
à la république naissante, dont l'indépendance se 
voyait aussi garantie par les troubles politiques et 
religieux qui agitaient l'Europe tout. entière. 

Pendant que Genève , république au berceau , 
saisissait le sceptre du calvinisme et marchait la 
première dans la carrière de l'émancipation intel- 
lectuelle des peuples auxquels elle communiquait 
son élan, la Suisse perdait son influence parla 
division que la séparation des cultes venait de pro- 
duire dans son sein. Tant qu'ils furent unis, les 
cantons présentaient une force homogène d'un 
grand poids dans la balancedes intérêts européens. 
Dès qu'ils furent séparés et ennemis entre eux , 



$£k> HISTOIRE DE GENEVE. (i 568) 

cette prépondérance , fondée sur leur courage et 
l'étroite alliance de leurs habitans, alla s'affaiblis- 
sant, pour ne se relever jamais, et ne plus laisser à la 
confédération helvétique qu'un avenir de neutra- 
lité inactive. Toutefois cette décadence facile à 
prévoir ne devait être que graduelle. Les Suisses 
ne pouvaient, avec leurs frontières bornées et leur 
faible population, conserver parmi les peuples de 
l'Europe le rang qu'ils occupaient encore au sei- 
zième siècle, car le perfectionnement des institu- 
tions et le progrès des lumières allaient faire pren- 
dre à la France la place que la fertilité de son sol, 
la bravoure et le nombre des habitans lui assu- 
raient. 

Si nous revenons plus spécialement à Genève, 
nous y retrouvons les institutions, les lois, les 
mœurs et les lumières , en progrès. Théodore De 
Bèze a recueilli le brillant héritage de Calvin , 
mais plus humble dans ses prétentions il n'a pas 
voulu succéder à sa dictature ; loin de là, il en a 
hautement signalé les inconvéniens. A sa voix se 
dissipent les craintes des amis de la liberté qui 
redoutaient de voir le fauteuil d'un premier pas- 
teur ambitieux , remplacer le siège catholique qui 
venait de se briser sous l'évêquePierre de la Baume. 
Les citoyens préparés par leurs longues luttes avec 
les comtes et les ducs de Savoie , aux guerres qui 
les attendent , ont dépouillé l'homme dissolu du 



( 1 568) CINQUIÈME ÉPOQUE. 2Ôl 

moyen âge, pour se plier à l'austérité des habi- 
tudes républicaines. Charles IX grandit et se dis- 
pose à montrer à l'Europe le héros de la Saint- 
Barthélémy , et Genève se hâtera, comme elle l'a 
déjà fait, de recueillir les débris échappés aux 
massacres , qu'ils soient poursuivis par les poi- 
gnards de la fille de Henri VIII, de Philippe II, ou 
du pénitent de Letellier. 



FIN DE LA. CINQUIÈME EPOQUE. 



SIXIÈME ÉPOQUE. 



GUERRES y TRAiTES ET PREMIERS TROUBLES 

politiques, 
(de 1568 a 1707.) 



CHAPITRE I er 



De la révision des e'diis politiques et civils à la glorieuse nuit de 
l'EsCALADE. 



A la suite de la révision générale des édits poli- 
tiques et civils qui venait d'avoir lieu , Genève se 
trouva sous l'empire d'une législation presque 
nouvelle, dans laquelle il était aisé de reconnaître 
trois élémensdifTérens : les vieilles constitutions du 
pays , les principes réformateurs de Calvin , et pour 
les édits civils le droit coutumier de la province 
française que Colladon venait de quitter. La par- 
tie politique est la seule dont je juge nécessaire 
d'exposer quelques dispositions, parce qu'elles ser- 
virent de règle et de loi fondamentale jusqu'au 



2Ô2 HISTOIRE DE GENEVE. (l568) 

dix-huitième siècle ^ bien que pendant les années 
qui s'écoulèrent dans l'intervalle, plusieurs révi- 
sions aient eu lieu. L'édit de i568 était constam- 
ment pris pour base et presqu'entièrement con- 
firmé. 

Le gouvernement de Genève était constitué de 
la manière suivante : quatre syndics , le Conseil 
des Vingt-Cinq, celui des Soixante^ celui des Deux- 
Cents, et le Conseil général. Il y avait en outre un 
lieutenant avec deux assistans ou auditeurs, un 
procureur-général , un trésorier , des auditeurs 
des comptes, unsautier, des châtelains et curiaux,, 
un contrôleur, un maître de l'artillerie , un géné- 
ral , un garde, un maître et essayeur des mon- 
naies, et un geôlier des prisons. Pour l'assiette des 
impôts, on nommait des commis, taxateurs des 
propriétés immobilières , rurales et urbaines. 11 
y avait des notaires pour recevoir les actes entre 
particuliers , et leur donner la forme authentique; 
enfin pour la police et la surveillance de la force 
publique, on avait des dizeniers, des guets, des 
officiers de justice et des capitaines de quartier 
des lieutenans, des enseignes,, des gouverneurs des 
boulevards et leurs lieutenans. 

La part du petit Conseil dans l'élection de ces 
divers fonctionnaires, était large. Il nommait seul 
à presque toutes les places. Quant à celles des syn- 
dics, du procureur-général, du trésorier, du lieute- 



(l568) SIXIEME ÉPOQUE. ^65 

nant et de ses auditeurs, il élisait seulement des 
candidats en nombre double ; le Conseil des Deux- 
Cents révisait cette présentation , qui ensuite était 
soumise au Conseil général. L'article, textuelle- 
ment extrait des édits , donne une idée assez juste 
de la liberté du choix qui était laissée au peuple : 
« Si le peuple, y est-il dit, accepte l'un de ceux 
« qui auront été élus, qu'alors l'élection soit ferme 
« et tienne, s'il les refuse qu'on procède aune nou- 
« velle élection, premièrement au Conseil étroit, 
« puis des Deux-Cents , tellement que nul ne soit 
« en l'office qu'il n'ait été confirmé et approuvé par 
« le peuple ou par la plus grande voix. » On voit 
que le Conseil général n'avait à opter qu'entre 
huit candidats, pour élire quatre syndics, pris 
deux dans le haut, et deux dans le bas de la ville. 
S'il refusait la liste entière , ce n'était pas à lui 
qu'était laissé le soin de rechercher les hommes 
qu'il aurait désiré voir arriver au pouvoir; le Con- 
seil étroit recommençait les opérations,, le Con- 
seil des Deux-Cents renouvelait les siennes , et le 
Conseil général se trouvait encore en présence 
d'une initiative ennemie de sa souveraineté. Il fal- 
lait donc que ce Conseil se soumît à approuver 
enfin les choix du Conseil étroit,, sous peine de 
laisser la république sans magistrats. Était-ce bien 
là appliquer le principe proclamé dans le préam- 



2Ô4 HISTOIRE DE GENEVE. (l568) 

bille, que nul ne devait être en office qu'il ne fût 
agréable au peuple ? 

Certes cette manière d'élire aux premières ma- 
gistratures n'eût pas présenté de graves inconvé- 
niens, si les syndics et le Conseil étroit n'avaient 
pas eu une aussi grande influence sur les autres 
Conseils, c'est-à-dire sur le LX et sur le CC. Mais 
comme les quatre syndics sortans étaient de droit 
membres du Conseil étroit, et qu'ensuite le Con- 
seil nommait le LX et le CC, chargés de contrôler 
les autres nominations de fonctionnaires et les pré- 
sentations pour les premières charges, il arrivait 
que le pouvoir était homogène, et que les emplois, 
tout électifs qu'ils fussent, ne restaient pas moins 
le partage exclusif de certaines familles. Les résis- 
tances du peuple à cet état des choses n'avaient 
qu'une seule issue, le vote pour une nouvelle élec- 
tion. Nous avons vu que ce moyen demandait, chez 
la généralité des citoyens, trop d'esprit de suite, 
pour inspirer le moindre ombrage aux magistrats. 
Si d'autre part le peuple s'obstinait de manière à 
refuser long-temps les élus des Conseils, le désac- 
cord devait infailliblement prendre un caractère 
révolutionnaire , par cela même que des efforts , 
mutuellement déployés, aigriraient les esprits et 
les rendraient inconciliables. 

Le petit Conseil était un pouvoir permanent; 
car il tenait ses séances quatre fois par semaine , 



(i568) sixième Époque. 265 

les lundi, mardi , jeudi et vendredi, sans convo- 
cation. Les autres Conseils ne se réunissaient que 
lorsqu'il s'agissait d'affaires extraordinaires , de 
présentations ou d'élections. Tous ces Conseils se 
nommaient les uns les autres , et si par hasard il y 
avait quelques membres à remplacer ou à faire 
sortir, on établissait une sorte d'examen appelé 
grabeau , dont la forme ne peut guère être com- 
prise que par le texte même des édits. 

Une seule disposition résumait la pensée qui 
avait présidé à la rédaction de ces édits , relative- 
ment à l'exercice de la souveraineté et du pouvoir 
législatif. Il y était ordonné : « que rien ne soit mis 
« en avant en Conseil desCC, qui n'ait été traité en 
« Conseil étroit, ni au Conseil général avant qu'a- 
« voir été traité tant au Conseil étroit , qu'au CC.» 
Toutes les précautions n'étaient -elles pas bien 
prises pour que le Conseil étroit exerçât seul 
l'universalité du pouvoir? Jamais la noblesse ou la 
féodalité n'avaient eu à Genève le même caractère 
que dans les puissances monarchiques; mais l'aris- 
tocratie des familles était arrivée à s'inféoder pour 
ainsi dire l'administration publique. Par les édits 
de i568, elle s'assurait encore mieux cette supré- 
matie. Assurément ce n'était pas par amour pour 
les revenus attachés aux emplois, qui de tout 
temps ont été fort minimes, mais afin de cotiser- 



266 HISTOIRE DE GENEVE. (l568) 

ver lqs honneurs et l'influence que donne la ma- 
gistrature. 

Calvin , s'il eût existé à cette époque, n'eût pas 
laissé autant d'empire aux magistrats, et il en eût 
fait accorder davantage aux ministres de la reli- 
gion, il ne se serait pas contenté de la disposition 
qui ordonnait d'appeler un pasteur à la séance où 
devaient se faire les élections des syndics. Cette 
formalité, digne et belle, méritait en effet d'y trou- 
ver place, mais Calvin eût été plus loin. Cepen- 
dant on tint quelque compte de ses exhortations, et 
c'est ainsi qu'on décida : « que nulles injures ne 
« se disent en Conseil de l'un à l'autre, et qu'on 
« n'entre nullement en contention ou noise , et 
« qu'on ne dise paroles coutumélieuses ou dés- 
« honnêtes. » On ordonne aussi : « que , afin que 
« chaque conseiller se contienne en modestie , le 
« mercredi de chaque semaine , avant le jour de 
« la célébration de la Sainte-Cène , tous aient à se 
« trouver sur le serment qu'ils ont en la seigneu- 
« rie, en la Maison-de-Ville , avec le lieutenant, 
h pour là être faites les censures et démonstrations 
« fraternelles des uns aux autres, des vices et im- 
« perfections qu'on y pourra savoir, afin de fa- 
rt mender, et que le semblable se fasse le joursui- 
« vant en la cour du lieutenant. Que nul ne soit 
« censuré dans aucun cas qui n'aitété ad visé, par 
« la plus grande part du Conseil , et que de tout ce 



(l568) SIXIÈME ÉPOQUE. 267 

« qui sera dit, ne se fasse ni écritures ni reproches, 
« mais que le tout se remontre modestement, et soit 
<( tenu secret. » Comme on le voit , ces sortes de 
mercuriales ne pouvaient avoir rien de bien in- 
quiétant pour ceux qui y étaient soumis, parce que 
Calvin n'était plus là pour les rendre efficaces. 

Dans un temps un peu plus éloigné de celui où 
Ton avait recours aux supplices pour fonder la 
suprématie du nouveau culte, et reformer les 
mœurs des citoyens, il eût été permis d'espérer 
que la rigueur des peines criminelles serait adou- 
cie. L'application de la peine de mort était dans 
bien des cas laissée à l'arbitraire du juge. Les syn- 
dics et le Conseil restèrent investis du droit de 
prononcer sur toutes les causes criminelles , avec 
la même latitude. La torture fut maintenue. Ce 
moyen odieux d'obtenir les aveux des accusés ne 
devait, dans l'esprit du législateur, être employé 
que dans le cas où des preuves positives rendraient 
évidente leur culpabilité. On s'explique alors com- 
ment on s'était résolu à de pareilles rigueurs, car 
il y avait quelque chose de noble et de généreux 
dans la pensée de ne jamais livrer un homme au 
supplice qu'il n'eût avoué son crime. Malheureu- 
sement on n'en agit pas toujours ainsi. Dans des 
temps d'agitations et de troubles, la torture fut 
employée comme premier moyen d'instruction, et 
il n'était pas rare de voir les malheureux qu'on y 



268 HISTOIRE DE GENEVE. (l568) 

soumettait avouer des crimes dont ils n'avaient 
jamais conçu la pensée. On dut une légère modi- 
fication de ces principes à l'édit de i568 , c'est-à- 
dire qu'il y fut ordonné que la torture ne pourrait 
être infligée que de l'aveu du Conseil, et jamais 
devant le juge chargé de l'instruction. Le Conseil 
devait assister à son application. Le Conseil des 
Deux-Cents fut doté du droit de faire grâce ^ mais 
le condamné ne pouvait l'obtenir qu'en se pour- 
voyant par-devant ce Conseil par une requête où 
il devait avouer ses crimes. 

On voit que les syndics restaient juges princi- 
paux des causes criminelles 1 ; ils présidaient le 
Conseil étroit investi de tant de prérogatives, ad- 
ministraient les affaires de la cité, préparaient les 
travaux de tous les Conseils , et représentaient en- 
fin la république. Cette centralisation de pouvoirs 
de nature différente devait nuire à l'expédition 
des affaires, et surtout à l'indépendance que doit 

1 Voici la formule du serment des syndics aux termes de cet 
e'dit : « Nous promettons et jurons de maintenir l'honneur et la 
« gloire de Dieu, et la pure religion, et de nous acquitter fidèle- 
ce ment du devoir de notre office, de maintenir et défendre de 
« tout notre pouvoir la liberté, les edits et les droits de la ville, de 
«bien administrer ce que nous aurons entre mains, d'exercer 
« bonne et droite justice, rendant à un chacun ce qui lui appar- 
« tient, soutenant les bons et punissant les mauvais sans haine ni 
« faveur. Item, plus nous promettons de faire et observer ce qui 
(f est contenu en l'office des conseillers, que Dieu nous soit te'moiu 
« de tout cela pour nous punir si nous allons au contraire. » On 
a peu change depuis à cette formule. 



{ f 568) SIXIÈME ÉPOQUE. 269 

avoir le magistrat dans ses fonctions. Comment, 
en effet , concilier l'action du pouvoir exécutif 
avec l'impassibilité du juge criminel ? La surveil- 
lance de celui qui est chargé de faire exécuter les 
lois, avec la haute mission du citoyen qui les pré- 
pare , les discute , les approuve et les promulgue? 
De cette confusion, de cette complication d'attri- 
butions, sont venus des troubles sérieux dans plus 
d'une occasion. Assurément le pouvoir avait be- 
soin de force à cette époque régénératrice. Pas- 
ser subitement d'une aristocratie d'évêques, de 
comies et de protectorats étrangers, à une dé- 
mocratie pure, aurait peut-être été une tran- 
sition un peu trop brusque, mais il eût été plus 
logique et plus prudent de diviser les pouvoirs dès 
le principe sauf à donnera l'un d'eux une pré- 
pondérance marquée , afin de ne pas laisser à l'a- 
venir le soin d'améliorations devenues d'autant 
plus difficiles à obtenir, que l'effet de ces premiers 
édits fondait une aristocratie nouvelle, et prépa- 
rait d'invincibles résistances. 

L'importance et les droits du Conseil général, 
seule assemblée souveraine dans la république, 
ne pouvaient être contestés, cependant on voit 
avec surprise que l'édit de i568 ne contient pas 
un seul paragraphe spécial consacré à en fixer les 
attributions. Il est vrai de dire qu elles restèrent 
les mêmes. Le Conseil général continua à donner 



27O HISTOIRE DE GENEVE. (l568) 

la sanction aux lois et aux impôts, et à élire aux 
premiers emplois , sans initiative et sans con- 
trôle réel. 

Le soin que je prends de donner une esquisse 
rapide de l'édit que je viens d'analyser , paraîtra 
sans doute inutile à plus d'un lecteur. Toutefois 
j'ai cru ne pouvoir mieux faire apprécier aux 
contemporains les causes qui produisirent les lon- 
gues luttes du i8 mc siècle entre les magistrats et 
la bourgeoisie , qu'en cherchant à en indiquer les 
causes. Les agitations politiques prennent tou- 
jours leur source dans les lois, dans les mœurs 
ou dans l'influence d'états voisins sur les affaires 
des républiques. La connaissance des lois et de 
leurs vices n'est donc pas indifférente à celui 
qui cherche à se rendre compte de tous les événe- 
mens 1 . 

Au moment où Genève venait de recevoir le 
bienfait d'une législation nouvelle, cette ville 
éprouva de terribles désastres par l'invasion de 
la peste. « On découvrit, dit Spon, comme aux 
« précédentes des gens qui s'aidaient à infecter la 
« ville, et qui avaient appris ce malheureux mé- 
« tier à l'école de Lentilles. On en tenailla et brûla 

1 Ces éditsont été imprimés en 1707, par conséquent seulement 
six ans avant l'édit de 1713. Aussi les édits de i5G8 furent-ils im- 
primés avec les modifications qui y avaient été apportées dans la 
lin du seizième siècle et pendant tout le dix-septième. 



(l56lj) CINQUIÈME ÉPOQUE. 27 1 

« quelques-uns, entr'autres un nommé Le Grimaud 
a et ses complices; mais nonobstant cela, elle ne 
k laissa pas de durer jusqu'en \5j2; cette année 
« acheva de l'éteindre , parce qu'elle fut une des 
« plus froides qu'on eût vues à Genève de mémoire 
« d'homme, m Je le répéterai, Le Grimaud, sa 
famille et ses complices, périrent sans doute vic- 
times d'un préjugé barbare, ainsi qu'avaient péri 
les Caddoz et les Lentilles dans de pareilles con- 
jonctures. La partie peu éclairée du peuple aime à 
pouvoir individualiser le fiéau dont elle ressent 
les atteintes, afin de pouvoir assouvir ainsi sa ven- 
geance. Ce sentiment tient du désespoir brutal 
des hommes dont l'éducation ne réprime pas les 
passions et l'histoire des peuples nous apprend 
qu'il existe et se reproduit même de nos jours. Il 
n'en est pas de même de la profonde scéléra- 
tesse qu'il faudrait supposer chez ceux que l'on 
crut capables d'avoir cherché à activer les rava- 
ges du fléau. Qu'une fois un intérêt d'avarice ou 
de vengeance personnelle eût inspiré à un hom- 
me démoralisé, l'idée d'un crime aussi abomi- 
nable, on le concevrait, mais qu'à chaque atta- 
que, des Caddoz, des Lentilles, des Le Grimaud 
se soient rencontrés, cela n'est pas possible. Les 
anciens immolaient des victimes humaines pour 
appaiser leurs dieux, ou pour obtenir des vents 
propices, et ces traditions se retrouvent, dans 

TOM. II. 



272 HISTOIRE DE GENEVE. (^ÔÇ)) 

les mœurs des peuples modernes plus qu'on ne 
pense. Pour en suivre la trace rappelons- nous 
les jours de disette, de misère, de choléra ou 
de grandes réactions politiques chez les peuples 
même les plus civilisés 1 . Elles ne cesseront de se 
laisser apercevoir qu'alors que chaque homme 
du peuple pourra lire et comprendre les juge- 
mens sévères que les écrivains philosophes por- 
tent sur de pareils actes de barbarie. Ce temps 
ne saurait être éloigné, et déjà nous les voyons 
s'effacer devant les progrès des lumières. 

Ainsi qu'il était facile de le prévoir on ne fut pas 
long-temps sans ressentir les effets de la trop gran- 
de influence accordée par les édits aux Conseils 
particuliers. Deux années s'étaient à peine écou- 
lées, que déjà ceux-ci cherchèrent à se débarras- 
ser du contrôle du Conseil général en matière d'im- 
pôts. La ville avait des besoins devenus plus im- 
périeux, et par la disette qui l'avait affligée, et par 
les craintes qu'inspirait Emmanuel Philibert, avec 
lequel les négociations entamées par les Suisses, 
dans les intérêts de Genève, ne laissaient pas espé- 
rer une prompte conclusion. Pendant long-temps 

1 On n'a qu'à se rappeler les scènes épouvantables qui se sont 
passées lors de l'invasion du choléra dans tous les pays où ce fléau 
a sévi. Faudrait-il rappeler aussi quelques sanglans épisodes de 
nos dernières révolutions ? 



(l5yo) SIXIÈME ÉPOQUE. 2j5 

on n'avait pas songé à augmenter les tailles; mais 
on s'adressait aux citoyens qui, par des contribu- 
tions volontaires , couvraient les besoins. Pour 
cette fois les magistrats résolurent de demander 
au Conseil général d'investir le Conseil étroit du 
droit de proposer tous les impôts à créer au Con- 
seil des Deux-Cents, qui les approuverait souve- 
rainement. A cet effet le Conseil général fut ras- 
semblé, avec les formes habituelles, à Saint-Pierre, 
et le secrétaire y lut, par ordre des syndics et la 
proposition et ses motifs, dont le texte mérite d'être 
conservé; car c'est là qu'il faut chercher le se- 
cret des réclamations que long-temps après firent 
les citoyens contre l'édit qui en fut la suite. « Mes- 
« seigneurs, voyant les grandes charges qui sont à 
« supporter, tant ordinairement qu'extraordinai- 
« rement, surmonter les facultés et revenus de la 
«ville, ont, dès plusieurs années, tâché, autant 
« qu'il leur a été possible, d'épargner, même se 
« sont abstenus de faire beaucoup de choses qui 
« étaient requises , afin de serrer le plus qu'on 
« pourrait d'argent; toutefois on n'a tant su faire 
(c que tous les ans on ne soit demeuré en arrière 
« et beaucoup, tellement que s'il n'y est remédié, 
« on ne pourra longuement subsister et fournir 
(c aux nécessités du public, et combien qu'on pour- 
« rait user du remède qu'on a pratiqué ci-devant, 



^74 HISTOIRE DE GENEVE. (^o) 

« fesant des collectes quand la nécessité l'a requis, 
w cela ne suffirait pas ; car on a expérimenté en cet 
« endroit petite cha té en la plupart des contri- 

« buans. 

« Au moyen de quoi et pour prévenir la ruine 
(( du public et tant de collectes qui sont odieuses, 
« et de petite efficace, Messeigneurs du petit et 
« grand Conseil seraient d'avis de penser aux 
« moyens d'augmenter les revenus de la ville , 
(c tellement qu'il y eût de quoi fournir aux né- 
« cessités^ et, pour ce faire, ont trouvé bon d'en 
« avertir cette compagnie et de savoir s'il lui plai- 
h ra donner puissance à Messieurs du petit Conseil, 
« de proposer au Deux-Cents les moyens qu'il trou- 
« vera propres , et avouer et approuver tout ce 
« qui audit Conseil des Deux-Cents aura été ra- 
ce tifiéet conclu; et par ce moyen sera évitée à cette 
«compagnie la peine de s'assembler si souvent ^ 
« qu'il sera possible requis, ce qui serait mal aisé.» 

Après ce discours dont l'assemblée n'apprécia 
pas toute la portée, les secrétaires d'état, Chena- 
latet Galatin, recueillirent les voix , et leur pro- 
cès-verbal fut clos par ces mots : «Tous, réservé 
« trois ou quatre , d'un commun consentement 
« ont approuvé l'avis de Messeigneurs du petit et 
« grand Conseil. Dieu y doint sa bénédiction. 1 » 



1 Toutes nies cilations sont extraites de l'édition de 1707. Ce 
premier édit fut approuve en Conseil général le 2 avril 1570. 



(l5jo) SIXIEME EPOQUE. 

Ainsi eut lieu de la part du Conseil général l'abdi- 
cation du plus précieux de ses droits , celui de vo- 
ter les impôts. De nos jours > il n'est pas jusqu'aux 
gouvernemensreprésentatifsquinelereconnaissent 
au peuple, et n'en confèrent l'exercice à des manda- 
taires élus par lui. Nous verrons que pendant long- 
temps cet édit n'eut pas les conséquences fâcheuses 
qu'il semblait faire présager, on en trouvera la 
raison dans le rare usage qu'en firent les Conseils. 
En effet, quand, pour la première fois, ils voulurent 
créer un impôt important, ce fut le signai des lut- 
tes de peuple à pouvoir, qui occupèrent le i8' n0 
siècle tout entier. 

L'année précédente avait été occupée par les 
négociations ouvertes par les Bernois, pour conci- 
lier les différends du duc de Savoie avec Genève. 
Depuis qu'eux-mêmes avaient traité avec Emma- 
nuel-Philibert y cette ville se trouvait entourée 
des terres de Savoie, et pour elle l'état de guerre 
n'était pas tenable. On avait choisi six arbitres qui 
proposèrent plusieurs accommodemens dontpas un 
ne put satisfaire les deux parties; enfin fatigués de 
tant de travaux inutiles , ils les invitèrent à con- 
venir d'un mode de vivre qui, laissant toutes cho- 
ses et tous droits en leur état, permettrait aux ha- 
bitais de rétablir leurs anciennes relations. Cette 
espèce de trêve, dont la durée était fixée à vingt- 



2j6 HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^7°) 

trois ans, fut approuvée de part et d'autre. 1 L'a- 
vantage était tout pour les Genevois ; car assurer 
à leur indépendance et à leur liberté une exis- 
tence tranquille de près d'un quart de siècle , c'é- 
tait renoncer à la prétention de les anéantir. 
Pour asservir un peuple il ne faut jamais le laisser 
jouir de ses droits, parce que s'il prend une fois 
les mœurs et les habitudes de la liberté, il y pui- 
sera toujours la force et la constance nécessaires 
pour repousser les attaques de celui qui voudrait 
la lui ravir. 

Pendant que Genève s'acheminait vers un ave- 
nir de bien-être et de tranquillité, les affaires de 
la religion paraissaient prendre en France une al- 
lure toute semblable. Un nouvel édit de pacifica- 
tion venait d'être rendu, et les protestans du 
royaume, à la tête desquels on remarquait la 
reine de Navarre , Henri de Bourbon son fils, de- 
venu depuis roi de France sous le nom d'Henri IV, 
l'amiral de Chatillon et une foule de seigneurs 
éminens^ voulurent s'occuper de la rédaction d'une 
confession de foi, destinée à devenir le lien com- 
mun de toutes les Eglises françaises. Ils sentaient 
le danger de rester désunis en présence d'un enne- 
mi puissant., et ils espéraient se donner assez de 
force pour pouvoir lutter avec avantage. Telle fut 

» Le mode de vivre fut conclu et solennellement approuve' le 
23 juillet 1570. 



(i 57 i) SIXIÈME ÉPOQUE. 

la pensée qui présida à la convocation du synode 
de La Rochelle, auquel les chefs des protestans 
français prièrent Théodore De Bèze de vouloir 
bien assister. On se rappelait ie rôle brillant et 
digne qu'il avait joué au colloque de Poissy. De 
Bèze devint le modérateur ou président de cette 
assemblée, et quand l'objet de la convocation eut 
été rempli, il revint à Genève et y rapporta un des 
trois originaux de la confession de foi qui venait 
d'y être arrêtée 1 . 

Cependant les ennemis de la réforme, effrayés 
de ses progrès et de l'esprit d'union qui , depuis le 
synode de La Rochelle semblait régner parmi ses 
adeptes, s'apprêtaient à porter à leurs adversaires 
un coup affreux dont le nouveau culte et ses au- 
tels ne devaient jamais se relever entièrement. Je 
veux parler du massacre de la St.-Barthélemy. 
Charles IX de sanglante mémoire, Catherine de 
Médicis et les Guises, avaient ensemble médité 
cet épouvantable projet pendant près de deux an- 
nées. Le signal est donné; à la voix du souverain et 
des prêtres, la moitié de la nation attaque l'autre 
à l'improviste, le poignard à la main. Dans la capi- 

1 Cet original est un des documens les plus curieux que Ton 
conserve aux Archives. Il est dans la forme d'un diplôme, et très- 
lisiblement e'crit sur parchemin. On y lit les signatures de la reine 
de Navarre, des princes de Navarre et de Condé, de Louis de 
Nassau, de l'amiral de Châtillon, de De Bèze et des autre» minis- 
tres assistans. 



278 HISTOIRE DE GENEVE. ( ! ^7 2 ) 

taie seule plus de soixante et dix mille citoyens 
tombent martyrs de leur foi, et l'ont voit Charles 
IX lui-même à l'une des fenêtre de la galerie du 
Louvre faire eu sur ses sujets protestans. Dans les 
provinces, mêmes ordres et mêmes exécutions, 
sauf dans quelques-unes , à Clermont, à Mâcon, 
à Bayonne, en Dauphiné, en Provence , en Bour- 
gogne, à Nîmes, où les St.-Herem, lesLaGuiche, 
les d'Orthez, les de Tende, les Gordes , les Char- 
ni , les de Villard , refusaient courageusement d'o- 
béir, en répondant que les fonctions de bourreau 
n'entraient pas dans celles de leur office. On a be- 
soin de reposer son esprit sur de pareils traits, 
quand d'ailleurs on voit un roi sanguinaire se bai- 
gner ainsi dans le sang de ses sujets , des soldats 
qui lui obéissent, des historiens qui approuvent 
sa conduite , un Baronius qui considère cet ef- 
froyable carnage comme une exécution nécessaire, 
un Parlement qui fonde une procession pour fêter 
l'anniversaire de ce grand jour, un pape enfin 1 qui 
entonne un é Te Deum en action de grâces au mo- 
ment où le cardinal de Lorraine, instruit par un 
courrier, vient lui apporter la nouvelle de cet hor- 
rible attentat ! 

Les protestans, décimés dans la nuit de la St.- 
Barthélemy, s'aperçurent trop tard qu'ils n'a- 

1 Buon compagno , Grégoire XIII (voy. Voltaire, Histoire du 
Parlement de Paris, çhap. XXYIIÏ). 



(l5y2) SIXIÈME ÉPOQUE. 279 

vaient de salut à espérer que de leur courage, 
ou d'une prompte retraite. Les uns courent aux 
armes, les autres quittent la France, les premiers 
périrent en grande partie sur divers champs de 
bataille, ou dans les murs de Sancerre; quanta 
ceux qui émigrèrent, ils se dirigèrent presque tous 
vers la Suisse, où la conformité de foi devait leur 
faire trouver un accueil fraternel. Ainsi au mo- 
ment où Charles IX bourrelé de remords meurt 
de la mort de Jean de Savoie, laissant échapper 
par tous les pores et dans des douleurs atroces le 
sang dont il s'est abreuvé, les protestans attei- 
gnent par milliers la frontière, et vont porter sur 
une terre amie leurs maux à soulager, et les tré- 
sors de leurs connaissances et de leur industrie. 

Genève recueillit une bonne partie des religion- 
naires fugitifs échappés au massacre de la St.-Bar- 
thélemy. Parmi eux on remarquait les fils de l'a- 
miral de Châtillon oui avait donné tant de mar- 
ques d'intérêt à la république, les docteurs en 
droit Ottoman et Daneau, et une foule d'autres 
Français distingués par leurs talens ou leur nais- 
sance. On n'était pas tout-à-fait sans inquiétude 
dans le premier moment. On craignait que Cathe- 
rine de Médicis ou Charles IX ne fit réclamer 
les plus éminens des réfugiés ; aussi est-ce dans 
cette crainte qu'on fit éloigner les fils de l'amiral 
de Châtillon. On prit d'ailleurs la résolution de 



280 HISTOIRE DE GENEVE. Ç 1 ^ 2 ) 

contraindre les étrangers à prendre des lettres 
d'habitation sous peine de se voir renvoyer , et de 
recevoir, en cas de résistance , trois coups d'estra- 
pade 1 . Les appréhensions inspirées par l'acharne- 
ment que mettait la cour de France à poursuivre 
les protestans devinrent de jour en jour moins in- 
quiétantes , grâces aux préparatifs des Suisses, qui 
redoutant de semblables persécutions se prépa- 
rèrent à une résistance désespérée. Genève était 
un point trop important à défendre pour que les 
ligues songeassent à l'abandonner ; dès lors on y 
reprit un peu de tranquillité et l'on s'y occupa de 
mettre à profit la présence des nouveaux hôtes. 

L'étude du droit était reetée le patrimoine pres- 
que exclusif des docteurs que les Conseils appe- 
laient dans leur sein quand il s'agissait d'une ques- 
tion sujette à controverse. Leur influence était 
d'autant plus grande que jusqu'à la publication 
des édits de i568^ le droit romain seul régissait 
les intérêts civils des Genevois. Depuis ces der- 
nières lois, il devenait nécessaire d'avoir des juris- 
consultes ou avocats. A cet effet deux professeurs 
réfugiés , Ottoman et Daneau , furent invités à 
donner des leçons publiques , qui réunirent un 

' Le i5 octobre iSj2, on donne ordre aux étrangers qui ne se 
sont pas fait recevoir liabitans de vider la ville dans les vingt- 
quatre heures, sous peine de trois coups d'estrapade (reg. des 
Conseils, de Grenus). 



(i 57 5) SIXIÈME ÉPOQUE. 28 1 

bon nombre d'auditeurs. La Compagnie des pas- 
teurs ne vit pas sans jalousie s'élever cette chaire ; 
elle montra une grande répugnance à permettre 
que les leçons continuassent. On a de la peine à 
croire au langage que tenait le Consistoire d'alors 
à ce sujet. Il représentait : « Que quoiqu'il y eût 
« apparence que l'établissement d'une chaire de 
« droit tournerait au profit de cette ville , cepen- 
« dant il n'était pas sans difficulté, comme par 
« exemple que l'étude du droit ôterait de leur lus- 
« tre aux autres sciences, comme cela arrivait 
« dans les universités; que de plus, ceux qui s'ap- 
« pliquent à cette étude sont pour la plupart dé- 
« bauchés, étant pour l'ordinaire des jeunes gens 
« de qualité , qui ne seraient pas d'humeur à s'as- 
« sujettir à la discipline de cette église. » Il faut 
conclure de ces motifs allégués par les ministres, 
que les familles nobles étaient celles qui étaient 
les plus lentes à réformer les mœurs, et que pro- 
fesseurs eux-mêmes , ils craignaient de voir d'au- 
tres branches d'enseignement prendre le pas sur 
la théologie, et leur suprématie s'évanouir. Cet 
égoïsme exclusif et jaloux est malheureusement 
de toute époque. Hâtons-nous d'ajouter que les 
Conseils ne se laissèrent pas effrayer par les crain- 
tes fantastiques que la Vénérable Compagnie vou- 
lait lui inspirer. Essayons, dirent-ils^ et ils cher- 



282 HISTOIRE DE GENEVE. (^7^) 

chèrent un professeur capable, auquel ils attribuè- 
rent des appointemens convenables h 

Si dans cette occasion l'intérêt personnel pous- 
sait les ministres à une sotte résistance, ils n'en 
rendaient pas moins d'immenses services en cher- 
chant à abattre l'orgueil naissant des magistrats. 
L'édit de i5yo portait ses fruits. Les syndics et les 
membres des Conseils, débarrassés du contrôle 
populaire, fondaient insensiblement les bases de 
cette aristocratie de naissance, de fortune et d'em- 
plois , qui va bientôt être appelée à jouer dans le 
long drame du i8 me siècle un rôle ai fatigant. Sous 
Calvin les ministres auraient probablement obtenu 
l'avantage. DeBèze avait pour lui le jugement qui 
sonde jusqu'aux plus secrètes profondeurs du cœur 
humain , le talent qui donne la vie de l'expres- 
sion aux pensées fortes, et le courage qui les 
produit au grand jour; mais il lui manquait 
cette énergie tant soit peu brutale qu'il eût fallu 
déployer pour balancer les influences contraires. 
Il arriva que De Bèze et les ministres furent tour- 
à-tour morigénés par les Conseils , toutes les fois 
quils voulurent eux-mêmes donner des avis aux 
magistrats. Le premier avait écrit un ouvrage 
sur les droits et les devoirs des citoyens en charge, 

1 Le professeur que l'on établit fut un sieur Bonuefoy. Tous ces 
détails sont extraits du procès-verbal de la délibération des Con- 
seils du 3 mars \5j3 (rcg. des Conseils). 



(i 573) SIXIÈME ÉPOQUE. ^85 

intitulé De jure magistratuum ; grande rumeur 
parmi les syndics et les conseillers; on s'assemble^ 
on discute, et l'on résout d'interdire le livre, par 
la raison qu'il contenait des vérités odieuses l . 
Comme si la vérité devait être mise sous l'interdit, 
parce qu'elle n'était pas agréable à Messieurs des 
Conseils ! Un autre ministre de son côté, compre- 
nant sans doute la charité chrétienne autrement 
que les magistrats qui venaient d'ordonner l'ex- 
pulsion de tous les étrangers pauvres, avait eu le 
courage de dire en chaire : « Que dans Genève il 
« n'y avait pas deux personnes de vraiment cha- 
« ritables, et que si Jésus-Christ revenait à présent 
« sur la terre, et qu'il voulût être reçu habitant 
« de cette ville, on ne voudrait ni l'écouter ni 
« l'admettre qu'il n'eût des répondans, et que la 
« devise après les ténèbres la lumière, ne conve- 
« naît pas du tout aux Genevois, etc., etc. » îl fut 
censuré 2 : c'était encore aux expressions près une 
vérité ; et bien que les mesures prises dans ce mo- 
ment par les Conseils, aient produit des résultats 
profitables pour la cité, on ne devait pas moins 
déplorer la nécessité ou l'on se trouvait de chasser 
de ses murs les victimes les plus malheureuses des 

1 Ce sont les propres termes du procès-verbal de la séance où 
l'interdiction du livre 7 de Calvin fut prononcée. On avait chargé 
les spectables Pioset, Warro et Bernard de l'examen du livre. 
Y. la délibération du 10 août idjô (reg. des Conseils). 

3 Délibération du 1 er décembre i5y3 (reg. des Conseils). 



284 HISTOIRE DE GENEVE. (^74) 

persécutions religieuses. Il y avait sans doute beau- 
coup d'avantage à ne recevoir que des riches ou 
des savans , mais aux yeux d'un ministre de 
l'Evangile il ne pouvait exister de privilège parmi 
les hommes échappés au même désastre. 

Les sujets de reproches que les ministres avaient 
à adresser aux citoyens ne se bornaient pas là. 
Depuis que la main de fer de Calvin ne s'appesan- 
tissait plus sur ceux d'entre ces derniers qui affi- 
chaient des mœurs scandaleuses, du luxe dans les 
vêtemens, et un éloignement marqué pour les 
pratiques du culte, tous ces vices étaient revenus 
en honneur parmi certaines classes. La Vénérable 
Compagnie ne manquait ni de zèle ni de courage 
pour en demander la répression ; mais les magis- 
trats ne punissaient pas les coupables, ou ne leur 
appliquaient que des peines légères: cependant il y 
aurait eu moyen de concilier les droits de la jus- 
tice et ceux de l'humanité; il ne fallait pas plus 
relever les échafauds ou les bûchers de Calvin, 
que laisser perdre par une faiblesse sans exemple, 
les traces de la régénération morale qu'il avait 
opérée. Tel fut le sujet de nombreuses représen- 
tations présentées aux Conseils [ ar les ministres, 
et qui n'obtinrent que des résultats insignifiant *. 

» Les ministres firent une de ces représentations le 8 juin i574- 
On remarque dans le procès-verbal de cette séance qu'ils se plai- 
gnent de ce que le peuple n'assiste plus aux sermons, à Texcep- 



(i5y4) SIXIÈME époque. 

Ce n'était plu9 le temps où la femme d'un ancien 
syndic se voyait forcée de faire amende honorable 
à genoux devant, les Conseils, portes ouvertes, 
pour avoir chanté avec ses compagnes une simple 
chanson, en dépit des défenses ecclésiastiques; où 
un membre du Deux Cents portait sa téte sur l'é- 
chafaud, pour crime d'adultère î La liberté démo- 
cratique avait succombé avec les Libertins, le li- 
bertinage leur avait survécu en partie. 

Si l'influence de la religion nouvelle avait pro- 
duit de salutaires résultats pour l'organisation in- 
térieure de la cité, les idées exclusives des mi- 
nistres éloignèrent le moment où les relations avec 
les cantons suisses devaient prendre une assiette 
plus sûre. Genève, après le massacre de la Saint- 
Barthélémy^ courait d'assez grands dangers. Ses 
murs s'étaient ouverts devant des milliers de ré- 
fugiés que l'esprit fanatique et persécuteur de 
Charles IX ne pardonnait pas , parce qu'ils avaient 
franchi les limites de ses états. Aussi chercha-t-on 
à se fortifier et à se tenir en garde contre des atta- 
ques attendues d'un moment à l'autre. Tous les 
citoyens en état de porter les armes furent divisés, 
en quatre régimens qui prirent le nom des places 
où ils se rassemblaient, et qui étaient celles du 

tion de ceux de De Bèze, ce qui les afflige ; de ce que les procu- 
reurs embrouillent lesprocès, de la dc'bauche desjeunes gens, etc. 
(Reg. des Conseils.) 



286 HISTOIRE DE GENEVE. 

JBourg-de-Four, de Rive, de la Porte-Neuve et de 
St.-Gervais. Toutefois ces préparatifs étaient peu 
de chose, si Genève ne se voyait pas soutenue par 
les Suisses, ses alliés naturels. Il existait à la vérité 
un traité avec Berne , mais cette protection unique 
pouvait rester insuffisante , et coûtait toujours fort 
cher. Ces raisons poussèrent les magistrats à 
ouvrir des négociations dans le but de s'unir 
avec la généralité des cantons et spécialement 
avec ceux de Fnbourg et de Soleure. Les cho- 
ses étaient assez avancées pour laisser espérer 
un résultat favorable, quand les ministres s'avi- 
sèrent de se jeter à la traverse. Ils prétendirent 
que l'on ne pourrait contracter un pareil traité 
sans s'exposer aux terribles effets de la justice di- 
vine. «En effet, disaient-ils, comment oseriez- 
(( vous violer aussi ouvertement les réglemens 
(( ecclésiastiques , en permettant aux Fribourgeois 
« et aux Soleurois de relever dans la ville les au- 
(( tels du catholicisme, sans craindre d'attirer la 
« malédiction de Dieu sur l'état, et d'être exposés 
aaux reproches des autres églises réformées?» 
Le parti de l'intolérance l'emporta sur les véri- 
tables intérêts du pays et pour n'avoir pas voulu 
permettre que d'anciens alliés et de nouveaux amis 
restassent fidèles à leur culte quand par hasard ils 
viendraient à Genève. Cette ville rompit les négo- 
ciations, et, suivantla parolede sesministres: ((elle 



(l 57 7) SIXIÈME ÉPOQUE. 287 

se confia dans la Providence, qui déjà avait tant 
fait pour elle. 

Pendant qu'on était à peine remis des ravages 
de la peste, des misères produites par des froids 
excessifs et des désastres amenés par deux trem- 
blemens de terre, dont le premier renversa la 
porte de Cornavin dans les fossés, les Conseils 
firent un premier essai du pouvoir de créer ou 
d'augmenter les impôts, qu'ils devaient à l'édit 
de 1670, et cela sans la participation du Conseil 
général. Le Conseil étroit proposa au CC de dou- 
bler les gabelles , vu les charges extraordinaires du 
public , à l'exemple de plusieurs villes libres et 
républiques d! Allemagne et de Suisse, lesquelles 
par ce moyen sont devenues riches et opulentes. 
Le CC accéda au désir du Conseil étroit, et les 
gabelles furent doublées. A la suite de cette aug- 
mentation , qui sans doute était nécessitée par la 
dépréciation du numéraire, les honoraires des 
magistrats furent portés à un taux plus élevé, 
sans que toutefois ils pussent suffire à leur assurer 
une position indépendante. 

Peu de temps après, les ministres, de leur côté, 
participèrent à cette augmentation ; et personne 
ne devait s'en étonner, car ils étaient auparavant 
si mal rétribués, que, s'il faut en croire le langage 
qu'ils tinrent devant les Conseils à ce sujet, nul ne 
voulait faire étudier ses en fan s pour le ministère , 
tom. ir. 19 



288 HISTOIRE DE GENEVE. (^7^) 

de peur qu après eux ils ri allassent a l'hôpital , ce 
qui se voyait tous les jours ï . 

Pour mettre à profit la tranquillité que laissait 
au pays le calme momentané dont jouissaient la 
France et la Savoie, les Genevois s'occupèrent de 
la révision des édits ecclésiastiques et du règle- 
ment des écoles. Ils se donnaient en même temps 
beaucoup de soins pour faire observer les édits 
somptuaires. Cependant de plus graves intérêts 
appelaient l'attention des hommes chargés de 
veiller aux destinées politiques de la république 
nouvelle. Peu d'années auparavant un projet d'al- 
liance avec Soleure avait été rejeté, grâce à la 
malencontreuse intervention des ministres, qui 
prédisaient à la cité une ruine certaine, si jamais 
elle permettait, même à des étrangers, d'y prati- 
quer le culte catholique. Aujourd'hui les choses 
avaient changé de face : on avait été grandement 
inquiété du passage des troupes espagnoles, qui, 
venant de l'Italie , se dirigeaient vers les Pays-Bas, 
en passant par la Savoie et la Franche-Comté, 
comme aux temps où le duc d'Albe allait rempla- 
cer dans les Pays-Bas Marguerite de Parme et le 
cardinal Granvelle. Ce ne fut qu'une fausse alerte. 
Toutefois Genève s'était vue à deux doigts de sa 
perte ; car au moment du passage de cette armée, 



'«Remontrance du Consistoire extraite (1rs registres du Conseil. 



(1578) sixième époque. 289 

les Bernois seraient sans doute arrivés trop tard 
au secours de leurs alliés y et on se défiait d'autant 
plus des dispositions des troupes de Philippe II , 
que ce prince armait pour la même cause qu Em- 
manuel-Philibert, et que tous deux avaient en- 
semble des relations assez intimes. Genève n'avait 
pourtant pas désespéré de son salut : on avait 
augmenté la garnison , réparé les murailles et mis 
l'artillerie sur un bon pied. Tout cela ne devail 
servir à autre chose qu'à tenir le patriotisme des 
citoyens en haleine, et à leur faire apprécier toute 
l'importance d'un traité que l'esprit méticuleux 
du clergé avait fait ajourner. 

Dans les restitutions qu'ils avaient faites au duc 
de Savoie , les Bernois avaient toujours refusé de 
comprendre le pays de Vaud , à la possession du- 
quel ils tenaient beaucoup pour le conserver, soit 
contre la France , soit contre les ducs de Savoie 
auquels ils l'avaient enlevé en i536 ; il entrait 
dans leur politique que Genève n'appartînt à au- 
cune de ces deux puissances, et fût assez forte pour 
résister aux attaques dont elle pourrait être l'objet. 
Ce motif engagea les Bernois à prêter l'oreille aux 
propositions du roi de France , Henri III. Ce sou- 
verain , effrayé des succès de la ligue , et ne sa- 
chant à qui s'allier, envoya à Soleure Hauteforl 
de Bellièvre^ afin d'y négocier un traité avec les 
cantons suisses ; dans cette extrémité il ne re- 



2QO HISTOIRE DE GENEVE. ( l &79) 

poussait pas plus les cantons protestans que ceux 
qui étaient restés fidèles au catholicisme. Berne 
accueillit ses ouvertures avec empressement; So- 
leil re suivit cet exemple: mais ces deux seules 
républiques donnèrent les mains aux négociations. 
On conçoit que Genève ne devait pas manquer de 
demander son admission dans le traité ; les cir- 
constances étaient d'autant plus favorables , que 
les Bernois, dans leur propre intérêt, exigeaient que 
l'indépendance de Genève fût garantie. Les choses 
furent si habilement conduites , que le traité qui 
intervint, et qui avait été sollicité par Henri 111 
pour s'assurer des auxiliaires, contint pour stipu- 
lation principale que Genève y serait comprise , 
et que les trois parties contractantes s'engageaient 
à concourir à sa défense. Les mandataires de Ge- 
nève étaient Michel Roset, historiographe de la 
république, et Ami Warro, tous deux anciens syn- 
dics. La diplomatie de l'époque n'était pas inac- 
cessible à la séduction. On se rappelle que dans le 
temps où Charles III avait fait tomber à Genève 
les têtes des hommes généreux qui s'opposaient à 
ses usurpations, l'or., qu'il versait à pleines mains, 
rendait vaines les réclamations des Genevois en 
Suisse, et que Besançon Hugues était forcé d'user 
des mêmes armes. Il en était de même au moment 
du traité de Soleure; mais il ne fallait pas regretter 
les riches cadeaux faits à de Bellièvre, ambassa- 



{ f 579) SIXIÈME ÉPOQUE. 2QI 

deur français, et à l'avoyer Mullinen; il s'agissait 
pour Genève d'être oa de n'être pas , et les plus 
grands sacrifices ne pouvaient être mis en ba- 
lance avec tout un avenir d'indépendance et de 
liberté. 1 

Les stipulations du nouveau traité portaient que, 
dans le cas où Genève viendrait à être menacée , 
Berne et Soleure seraient tenues d'y envoyer une 
garnison auxiliaire de quinze cents hommes, pour 
la solde et l'entretien desquels le roi de France de- 
vrait fournir une somme de six mille cinq cents 
écus par mois ; deux mois de cette solde devaient 
rester toujours déposés à Soleure à cet effet ; le 
tout afin de veiller à la conservation de la métro- 
pole du calvinisme. La conclusion de ce traité 
olfre un exemple frappant des concessions que la 
politique arracbe parfois aux souverains et aux 
peuples. Long- temps les rois de France avaient 
persécuté les protestans ; long-temps , Berne ré- 
formée avait été en guerre avec Soleure, restée 
fidèle au catholicisme. La politique dicte ses vo- 
lontés , et soudain le roi de France , Berne et 
Soleure se réunissent pour proléger Genève, vé- 
ritable centre d'impulsion dans la carrière régé- 
nératrice , ouverte par la réforme. Toutefois il 

\ Cç traite fut conclu à Soleure le 8 mai 1679. Il est textuelle- 
ment rapporte' aux Preuves de Spon avec toutes les pièces y rela- 
tives , pouvoirs , ratifications , etc. 



2()2 HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^7 ( j) 

ne fallait pas que Genève fit reposer son avenir 
sur la base chancelante de pareils traités , aussi 
faciles à rompre qu'à conclure. Ils ne devaient ser- 
vir qu'a rendre un peu de confiance au peuple , et 
à inspirer quelques craintes au duc de Savoie ; et 
dans des temps bien rapprochés, Genève, impru- 
dente dans son zèle allait se trouver abandonnée 
de tous ses nouveaux alliés , après s être vue par 
eux poussée au sein des plus graves dangers. 

Bien que les circonstances plaçassent Genève 
dans une dépendance presque absolue vis-à-vis 
des Suisses et du roi de France, puisque le traité 
s'était négocié sans l'intervention directe de ses re- 
présentai, la république mit cependant beau- 
coup de dignité dans son acceptation. Les précédens 
de Henri III étaient assez connus pour que l'on pût 
craindre qu'il voulût exercer des persécutions 
contre ses sujets réformistes accueillis à Genève ; 
aussi ne saurait-on donner trop d'éloges à cette 
clause de l'acceptation du traité , aux termes de 
laquelle la république , tout en s'interdisant de 
donner asile aux ennemis du roi de France , dé- 
clarait qu'elle n'entendait pas comprendre dans 
cette catégorie ses sujets persécutés pour fait de 
religion. Il n'est pas inutile de remarquer que les 
lettres d'acceptation du traité de Soleure furent 
souscrites au nom du Conseil général , que cepen- 
dant on ne prit pas la peine de convoquer à cet 



(l57<)) SIXIÈME ÉPOQUE. 20,5 

effet. Dix ans s'étaient à peine écoulés depuis que 
les Conseils inférieurs s'étaient fait accorder le 
droit d'établir des impôts ; ils ajoutèrent alors à 
cette première conquête une notable usurpation , 
en enlevant au souverain l'approbation ou le rejet 
des traités proposés. 

S'il fallait remonter à la source des empiétements 
déjà nombreux de l'aristocratie nouvelle , il serait 
facile de la signaler. Uéja en i55g, pendant l'exil 
de Calvin, les Conseils avaient proposé au peuple 
de leur laisser l'initiative des lois, mais le Conseil 
général n'eut garde d'y consentir. Lorsque Calvin, 
qui d'abord avait lutté contre les classes élevées , 
fut rappelé , il les ménagea un peu plus, et fesant 
céder l'esprit d'indépendance à la fermeté de son 
caractère, il façonna insensiblement la cité à l'o- 
béissance la plus absolue. Son triomphe servit 
merveilleusement les projets de l'aristocratie, qui, 
peu d'années après sa mort, fit approuver sans 
peine les édils de i568, où fut consacré le prin- 
cipe, que rien ne pût être porté au Conseil des 
Deux-Cents qu'il n'eût été traité en Conseil étroit , 
et que le Conseil général n'eût à s'occuper que des 
matières qui lui seraient soumises par les deux 
Conseils. Vinrent ensuite l'édit de i5yo sur les 
impôts et le traité de Soleure, il ne restait donc 
au peuple que l'élection des magistrats et l'ap- 
probation des édils. Les présentations et le gra- 



294 HISTOIRE DE GENEVE. (*5yC)) 

beau rendaient ce premier droit presque illusoire; 
et le peuple s'étant insensiblement accoutumé à 
prendre les membres de la magistrature parmi 
ceux du Conseil étroit, ceux-ci arrivaient à réunir 
en leurs mains toutes les branches de l'autorité. 
Ils avaient, l'élection presque entière du Conseil 
des Deux-Cents, et ce dernier Conseil se laissait 
dominer par celui des Vingt-Cinq , qui destinait 
les places vacantes dans son sein à l'obséquiosité et 
au servile dévouement. Si, dans les monarchies, le 
pouvoir est envahissant de sa nature, il en est de 
même dans les républiques , lorsque l'établisse- 
ment de corps administrateurs permanens y est 
autorisé par la constitution , ou favorisé par l'in- 
différence des citoyens. En i54o, la république de 
Berne répondait aux Conseils de Genève, qui lui 
demandaient communication de son mode de vi- 
vre : « Nos institutions^ bonnes pour un pays où 
« le patriciennat est le pouvoir, ne peuvent vous 
« être utile puisque chez vous tout est soumis au 
(( peuple. » En 1-579., Berne eut communiqué ses 
lois sans réflexions. 

Sous le règne d'Emmanuel-Philibert, Genève 
avait joui d'assez de tranquillité du côté de la Sa- 
voie. Ce prince, destiné d'abord à l'état ecclésias- 
tique ^ était monté sur le trône ducal dans un mo- 
ment où tout semblait désespéré. Il sut conjurer 
la mauvaise fortune par beaucoup de prudence et 



(l5o<)) SIXIÈME EPOQUE. 2(jJ 

quelque peu d'habileté. Ses états lui furent en 
partie rendus par les traités.; mais dans un désordre 
tel, qu'il dût déployer une grande activité pour 
y effacer les traces des longues guerres qui ve- 
naient de les désoler. Il fortifia Turin, éleva quel- 
ques forteresses, établit l'administration sur des 
bases régulières , et consacra enfin trois jours par 
semaine à des audiences publiques, pendant les- 
quelles le peuple était admis à solliciter à titre de 
grâces ce que les Savoyards du treizième siècle 
eussent demandé à une souveraineté concitoyenne. 
Pourquoi faut-il avoir à ajouter à cette courte 
biographie d'Emmanuel-Philibert, qu'il dirigea 
ou laissa diriger d'atroces persécutions contre ses 
sujets des Vallées, d'Angrogne, de St. -Martin, de 
la Pérouse , de Luzern, par cela seul qu'ils persis- 
taient à servir Dieu sur les autels élevés par leurs 
pères ! Tant de gages donnés à la foi catholique et 
aux fanatiques représentais de la papauté^ le ren- 
dirent cher au clergé , qui se pressait autour de 
son trône , autant pour le faire persévérer dans 
ces voies, que pour mettre à profit la faiblesse de 
ses dernières années. Aussi , dans les temps les plus 
rapprochés de sa mort, sa cour ressemblait-elle 
plutôt à celle d'un prince ecclésiastique, régnant 
sur un peuple d'évêques, de prêtres et de moines, 
qu'à celle d'un duc ami de ses sujets , guerrier par 
tradition , et protecteur des sciences et des lettres 



296 HISTOIRE DE GENEVE. (ï58o) 

par inclination et par goût. Emmanuel Philibert 
mourut près d'un an après la conclusion du traité 
de Soleure 1 , laissant les rênes du pouvoir à son 
fils Charles-Emmanuel I er , que ses complaisans 
historiographes ont surnommé le grand, avec au- 
tant de raison qu'ils en avaient de donner le titre 
de bon à son aïeul, couvert du sang des Lévrier, 
des Naviz et des Blanchet. Les Genevois auront 
bientôt l'occasion de le décorer d'un autre titre, 
de celui de héros de l escalade ; celui-là seul lui 
appartient et résume assez exactement l'histoire 
de sa vie, qui se passa en entreprises fanfaronnes 
et en paroles violées. Emmanuel-Philibert était 
loin de prévoir les périlleuses destinées de son fds, 
lorsque près d'expirer il lui adressait avec fermeté 
ces paroles remarquables: « Apprenez, mon fds, 
(( par ma mort quelle doit être votre vie, et par 
« ma vie quelle doit être votre mort; l'âge vous a 
« rendu capable de gouverner les états que je vous 
« laisse, conservez-les aux vôtres; craignez Dieu , 
(( il sera votre protecteur.... » — Vaines exhorta- 
lions ! ni les désastres de 1 556, ni les avis d'un père 
mourant n'empêcheront Charles-Emmanuel de re- 
commencer Charles III. Rien n'est lumière pour 
les princes, ni leçon pour les ambitieux. 

1 Ce souverain mourut à Turin des suites d'une hydropfsie 
le 3o juin i58o. Charles-Emmanuel I er , qui lui succe'da, e'tait né 
à Rivoli en i562 : il e'tait donc âge' seulement de dix-huit ans 
quand il monta sur le trône ducal. 



( 1 58 1 ) simljik époque. 297 

Dès que le nouveau duc se vit au pouvoir, il 
réorganisa complètement l'administration dans ses 
états, il concentra les branches du gouvernement, 
et commença à armer secrètement. Parmi les con- 
quêtes qu'il méditait, celle de Genève l'occupa la 
première ; mais avant de l'attaquer à force ouverte, 
il voulut essayer de s'en emparer par surprise, et 
dans ce but il chercha à corrompre quelques ci- 
toyens. Il est rare que la population la mieux com- 
posée ne renferme pas de ces hommes chez lesquels 
la soif de for étouffe les sentimens patriotiques. 
Tels furent successivement les Desplans > les Tara- 
vel, les Bâtard^ les Ami Lambert, qui payèrent 
de leur tète la part qu'ils prirent à des complots 
dirigés contre la liberté de leur patrie. On connais- 
sait les projets secrets du duc de Savoie ; aussi la 
surveillance du gouvernement ne fut-elle pas prise 
en défaut. 

Cependant le duc , qui ne conservait plus l'es- 
poir de s'emparer de Genève par trahison , ne re- 
nonçait pas à celui de la prendre d'assaut. Heureu- 
sement ses premières tentatives avaient éclairé les 
Genevois, et déjà cinq cents Français, quelques 
compagnies de Berne et de Neuchâtel, et la cité 
tout entière sous les armes, étaient prêts à bien re- 
cevoir l'armée que le duc de Savoie avait confiée 
au comte de Kaconiz pour cette expédition. Cette 
campagne ne fut pas de longue durée; les intelli- 



298 HISTOIRE DE GENEVE. (l582) 

gences que les Savoyards croyaient avoir dans la 
ville n'étaient qu'un piège; il y eut une légère 
escarmouche près du pont d' Arve , et cette armée 
qu'à grand frais Charles-Emmanuel venait de 
mettre sur pied, ces quinze cents Suisses, qu'à 
force de sollicitations il avait obtenus des cantons 
catholiques , se retirèrent vaincus sans combattre , 
avant même que Genève se vît forcée à invoquer 
le traité de Soleure ; car les secours qu'elle avait 
reçus n'étaient composés que de volontaires. Tou- 
tefois Charles ne regardait pas cette retraite 
comme un échec : il était parvenu à jeter quelques 
germes de désunion parmi les cantons divisés par 
la religion ; il avait bravé Henri III , c'était une 
première satisfaction d'amour-propre à laquelle il 
attachait assez de prix. 

Les corps permanens ne laissent jamais échap- 
per une occasion d'augmenter leurs prérogatives. 
Fiers des bénédictions dont leurs concitoyens les 
environnaient , les membres du Petit Conseil vou- 
lurent faire tourner la reconnaissance nationale au 
profit de leur ambition personnelle. Ils deman- 
dèrent à être seuls chargés de la révision des édits, 
et que de plus., le grand Conseil, à l'approbation 
duquel ils la soumettraient, ne fût pas tenu de 
demander celle du Conseil général. L'abdication 
de ce dernier Conseil, le seul qui méritât le titre 
de souverain , eût été entière dans le cas où cette 



(i 583) sixième Époque. 299 

nouvelle proposition eût été accueillie; elle fut 
repoussée comme l'avait été par des influences 
contraires celle d'un conseiller du Deux-Cents,, 
Jacques Boutillier, qui , six ans auparavant, avait 
voulu obtenir l'initiative pour le grand Conseil , et 
quelques nouvelles garanties en faveur du peuple 
dans le jugement des affaires criminelles. Le grand 
Conseil , en repoussant la demande du Sénat, pre- 
nait sa revanche de l'échec qu'il avait éprouvé en 
1577, et ^ ajournait ainsi les projets aristocra- 
tiques du Sénat , qui ne vit plus d'autre moyen de 
les faire réussir que celui de rendre tous les jours 
le Deux-Cents plus dépendant de lui. 

Parmi les démarches que Charles-Emmanuel 
avait faites pour brouiller entre eux les cantons 
fidèles à la foi romaine et les cantons évangéliques, 
une seule pouvait être funeste à Genève , si elle 
avait eu le succès espéré : c'était celle à l'aide de 
laquelle il avait poussé les cantons catholiques à 
ne consentir au renouvellement de l'alliance de la 
ligue helvétique avec la France, dont le terme 
était arrivé, qu'à la condition que Henri III re- 
noncerait à la défense de Genève. Ce souverain 
était faible, et dominé par l'esprit fanatique des 
hommes qui l'entouraient; il eût sans doute cédé 
sur ce point, si la guerre de la ligue, et le lan- 
gage ferme des cantons protestans ne lui avaient 
inspiré la crainte d'augmenter dans un pareil mo- 



300 HISTOIRE DE GENEVE. (l584) 

ment le nombre de ses ennemis, sans pouvoir 
compter beaucoup sur l'appui de ceux qui vou- 
laient l'entraîner à cette démarche. Il refusa donc 
d'abandonner Genève: toutefois cette résolution , 
précédée de longues incertitudes, fit entrevoir à 
la république la nécessité de chercher des alliés 
plus fermes , et irrita le duc de Savoie à tel point, 
qu'il se jeta ouvertement dans les bras de Phi- 
lippe II , dont il épousa la fille Catherine d'Au- 
triche, alors infante d'Espagne. 

Charles-Emmanuel et le fils de Charles V, en- 
chantés de s'unir contre le roi de France , que tout 
deux haïssaient de toute la puissance des haines 
politiques, donnèrent à ce mariage une solennité 
extraordinaire , une splendeur et un éclat inima- 
ginables. Les fêtes durèrent près d'un mois, et 
avant de rentrer dans ses états, Philippe II com- 
bla son gendre de riches cadeaux , parmi lesquels 
il lui fit remarquer l'épée que portait François I C1 
à la bataille de Pavie, Funeste présent ! il pouvait 
flatter l'orgueil de Charles-Emmanuel, mais le 
moment n'était pas éloigné où cette épée ne devait 
pas même lui être bonne à défendre ses propres 
états de l'invasion française. Pendant que le duc 
s'amusait ainsi à parader auprès de sa nouvelle 
épouse avec l'épée de François I e ' , Iloset et Che- 
valier, magistrats genevois, négociaient au nom 
de la république une alliance perpétuelle, qu'il? 



( 1 584) SIXIÈME ÉPOQUE. 3oi 

auraient voulu conclure avec tous les autres can- 
tons, mais qui du moins fut convenue et arrêtée 
avec Berne et Zurich, et bientôt solennellement 
jurée en Conseil général l . Ce traité fut maintenu 
jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Il est peu 
d'alliances entre souverains qui aient duré aussi 
long-temps. Les hommes ont des caprices, les 
peuples ont des intérêts. 

Si quelque chose pouvait égarer le duc de Savoie 
et le pousser dans le parti opposé au roi de France , 
c'était assurément la position des choses en Eu- 
rope. Philippe II armait sa flotte invincible, Sixte V 
semblait donner les mains à tous ses projets, les 
cantons étaient loin d'être unis, l'Angleterre et la 
Hollande ne pouvaient que songer à se défendre , 
et Henri III tremblait sur son trône, ébranlé par 
les ligueurs. Tout cela devait bientôt changer; 
un coup de vent détruit ou disperse l'immense 
tlotte de Philippe II, la liberté des Provinces-Unies 
s'affermit par des triomphes, le sang coule en 
France, sans que Henri III soit abattu, les secours 
promis par l'Espagne se font attendre , ceux en- 
voyés par le pape sont retirés, et Charles Emma- 
nuel se trouve seul face à face avec des ennemis 
irrités , les Bernois sur lesquels il a voulu prendre 

1 Celte nouvelle alliance fut approuvée et jurée solennellement 
en Conseil général le 8 octobre 1 5 84 • Le traité est rapporté aux 
Preuves de Spon. 



3o2 HISTOIRE DE GENEVE. (l588) 

Lausanne par surprise, les Genevois auxquels il 
a coupé les vivres, et Henri 111 contre lequel il a 
conquis le marquisat de Saluées. Après tant de 
griefs , il paraissais probable qu'instruit par lui 
à savoir exploiter les événemens, le roi de France, 
Berne et Genève s'occuperaient de lui faire la 
guerre dans lé moment où elle devenait moins 
périlleuse pour eux. C'est en effet ce qui ne man- 
qua pas d'arriver, et ce qu'il y a de plus remar- 
quable dans le commencement de cette guerre, 
c'est que Genève, qui avait dans le principe été la 
cause des mésintelligences, se précipita la pre- 
mière sur le champ de bataille et, le quitta la der- 
nière. 

Dans l'entreprise que Sixte V voulait diriger 
contre Genève et contre la France^ d' accord avec 
l'Espagne et Charles-Emmanuel, on était loin de 
s'entendre sur le sort à venir de cette ville. — Le 
pape voulait après la conquête y rétablir la foi 
romaine, et faire monter un sien neveu sur le fau- 
teuil épiscopal, tandis que le duc de Savoie pré- 
tendait la réunir à ses états ; il allait même jusqu'à 
promettre secrètement à Henri III qu'il la ferait ra- 
ser au besoin, pour ne pas lui donner de l'ombrage. 
A tous ces beaux projets bien dignes de leurs au- 
teurs, il ne manquait que la prise de Genève, et 
cette république, quoique fort inquiétée par une 
rude famine, due en partie aux prohibitions du- 



(i58q) sixième époque. 3o5 

cales, ne se trouva pas moins en position de se 
défendre et même d'attaquer. 

Henri III, depuis la prise du marquisat de Sa- 
luées par Charles-Emmanuel , ne songea plus qu'à 
entraîner les Suisses et les Genevois dans la lutte 
qu'il voulait engager avec lui. Sanci fut chargé de 
négocier dans ce sens; il se rendit d'abord à Berne 
où il réussit, de là il revint, et n'eut pas de peine 
à résoudre les Conseils à entrer dans cette ligue , 
Genève étant la partie la plus intéressée dans le 
grand procès qui allait se débattre sur le champ 
de bataille. Cependant le duc armait, Sanci n'avait 
point amené de troupes , il sollicitait un emprunt, 
les Bernois n'étaient pas entrés en campagne, et 
le duc armait de toutes parts et s'approchait du 
Chablais. On prit le parti le plus hardi , mais le 
plus sage dans cette occasion , ce fut celui d'aller 
porter le théâtre de la guerre sur les états du- 
caux l . Guitri , officier français,, élu général de 
la petite armée genevoise , à peine forte de neuf 
cents hommes , rompit les ponts d'Etrambières et 
de Buringe , s'empara en quelques jours de Bonne^ 
du château de Saint-Joire et de Gex , et revint à 
Genève, n'ayant perdu que quelques hommes dans 
sa dernière conquête. Dans la ville , le zèle des ci- 

1 Cette résolution fut définitivement prise le i ri avril 1589, 
après de nombreuses délibérations entamées le 29 mars entre les 
grand et petit Conseils (registres des Conseils). 

tom. 11. 20 



5o4 HISTOIRE DE GENEVE. (^So,) 

toyens s'était réveillé, on réparait les fortifications, 
on élevait une tête de pont près de l'Arve et telle 
était la confiance de la cité dans la bonne foi des 
Français et des Bernois,, que chacun s'empressait 
de verser son offrande , pour remplir l'emprunt 
négocié par Sanci, et que le château de Gex fut 
remis sans difficulté aux Bernois, qui n'avaient pas 
encore envoyé une seule compagnie. Il est vrai 
qu'aux termes d'un traité , signé par Sanci , 
Berne devait recevoir à titre d'indemnité de guerre 
le bailliage de Gex et le Chablais. Le Sénat de 
Genève en obtint un semblable, qui assurait à la 
république , d'abord l'incorporation de tout le 
pays compris entre Bonne et le torrent des Hous- 
ses, et entre le Salève et le Rhône ; en second lieu, 
la souveraineté du Faucigny jusqu'au rembour- 
sement des sommes avancées ou dépensées pendant 
la guerre ; enfin , il y était stipulé que la paix ne 
pourrait se faire que d'un commun accord , et que 
Genève serait comprise à l'avenir dans le traité de 
paix perpétuelle , existant déjà entre la France et 
les ligues suisses. On voit que l'ambassadeur était 
généreux,* mais n'était-il pas aussi présomptueux 
que Charles - Emmanuel , en fesant d'avance le 
partage de ce qu'on avait à conquérir ? Aussi , ni 
les uns ni les autres ne virent-ils leurs prévisions 
se réaliser. Quant à la bonne foi de Sanci , il est 
permis de la suspecter; car il est évident que dans 



(l5S(j) SIXIEME ÉPOQUE. 5o5 

tout ceci il songeait beaucoup plus à faire une vi- 
goureuse diversion aux entreprises de Charles- 
Emmanuel, déjà maître du marquisat de Saluées, 
et à attirer une armée suisse en France au secours 
de son maître, aux prises avec la ligue, qu'à 
agrandir le territoire du canton de Berne ou de 
la république. C'est ce qu'on appelle de la di- 
plomatie. 

Le Sénat avait souscrit au traité proposé par 
Sanci, mais il ne l avait pas d'abord communi- 
qué au Conseil général ; le grand Conseil même 
n'en avait pas été instruit ; il n'en reçut commu- 
nication que quelque temps après. On voit qu'il 
importait beaucoup à ceux qui prenaient la res- 
ponsabilité de cette convention , d'amener les 
choses au point où elle pourrait recevoir son 
exécution. Tel fut le motif qui décida le Sénat 
dans les expéditions dirigées contre le Fort-de- 
l'Ecluse, important à conquérir, puisqu'il était 
la clé du bailliage de Gex et de la plaine promise 
aux Genevois. Plusieurs compagnies de Berne 
étaient arrivées, et la petite armée s'achemina vers 
le fort. Trois attaques successives n'eurent aucun 
résultat , parce que le fort était défendu par une 
garnison suffisante , et par un corps de cavalerie, 
commandé par Sonas. Après avoir échoué de ce 
côté , l'armée genevoise considérablement aug- 
mentée se mit en marche vers Ripaille , ancienne 



5o6 HISTOIRE DE GENEVE. (^89) 

retraite d'Ame VIII , premier duc de Savoie y 
et tour-à-tour duc, ermite, pape, évêque et 
moine. Charles-Emmanuel l'avait transformée en 
citadelle , avec un port et des galères armées. 
Thonon et quelques châteaux furent soumis en 
passant, et bientôt la garnison de Ripaille se vit 
forcée à capituler. Le fort fut rasé, le port comblé, 
et les galères détruites. 

Si la guerre eût continué avec cette vigueur , 
assurément le duc de Savoie aurait été bientôt 
contraint de faire la paix à tout prix ; malheu- 
reusement il n'en fut pas ainsi: l'infatigable Sanci, 
courut à Berne , où il parvint à faire entendre aux 
Conseils que l'armée pourrait sans danger entrer 
en France pour y secourir Henri III, dont la chute 
entraînerait la ruine de la coalition. Que pouvait 
faire Genève après le consentement des Bernois ? 
On se soumit, et la république, compromise avec 
un ennemi dont l'armée comptait huit mille hom- 
mes de troupes , dut s'apprêter à lutter seule 
contre lui avec un millier de soldats et sa milice 
citoyenne. Qu'on se figure les appréhensions des 
Genevois à l'aspect de ces dix mille hommes 
aguerris, armés pour sa défense, et qui^ l'aban- 
donnant, traversent ses murs et emmènent avec 
eux l'artillerie qu'on leur a prêtée ! Les capitaines 
qui ont mérité leur confiance , Sanci , Guitri , 
Villeneuve et Beau jeu , partent tous; il ne leur 



(i58()) sixième époque. 307 

reste plus qu'à improviser des soldats, des canons 
et des généraux ; loin de se désespérer, on résout, 
au contraire , de continuer la guerre ; car , quelle 
paix attendre dans un pareil moment! A peine 
avait-on appris que les négociations des envoyés 
bernois de Buren et d'Erlach , qui étaient venus 
se joindre à Michel Roset et à Varro , n'avaient pu 
retarder d'un instant le départ de l'armée , que 
tout était disposé pour organiser la défense. Le 
syndic Ami Varro est élu général , le conseiller 
Duvillard devient son lieutenant, et les conseillers 
Andrion et Barillet sont faits sergens -majors. 
D'Erlach de son côté obtint des seigneurs de Berne, 
qu'on laisserait quinze cents hommes pour garder 
le pays de Gex et le Chablais. Peu de temps après , 
les auxiliaires bernois furent portés à quatre mille 
cinq cents hommes. En attendant ces renforts ^ ii 
était impossible de songer à prendre l'offensive ; 
aussi se borna-t-on à attendre l'ennemi ; on dé- 
truisit une partie des châteaux conquis , et l'on 
ne conserva de garnison que dans ceux de Ter- 
nier , de Bonne , de Monthoux , de Boëge et de 
Saint-Joire. 

Comme on l'avait prévu , Charles ne tarda pas 
à s'avancer pour réparer les désastres de la pre- 
mière campagne, il divisa ses forces, et pendant 
que le baron d'Hermance mettait le siège devant 
les châteaux où les Genevois avaient laissé des 



5o8 HISTOIRE DE GENEVE. i 1 ^j) 

garnisons , un autre corps attaquait le fort du 
pont d'Arve. D'Hermance fut plus heureux que 
le duc ; il prit Boége et Saint-Joire , et menaça 
Bonne et Marcossey , tandis que Charles-Emma- 
nuel , à la tête de deux mille hommes d'élite , 
se fesait battre au pont d'Arve. Ce prince, prenant 
des défaites pour des affronts , tourna ses armes 
contre le château de Ternier , sous les murs du- 
quel il arriva avec plusieurs pièces de canon. La 
garnison ne comptait que cinquante-huit hom- 
mes, elle se défendit vaillamment; mais cédant 
au nombre et à la vive canonnade qui déjà avait 
fait brèche, elle capitula, se reposant sur la foi 
de la parole ducale. Ces braves allaient se retirer, 
quand le loyal Charles-Emmanuel donna l'ordre 
de les faire pendre tous. . . . Une aussi atroce ven- 
geance ne rétablissait pas les affaires du duc. Son 
armée a beau se recruter, vainement il réunit 
huit mille hommes pour donner l'assaut à la tête 
du pont d'Arve, il est de nouveau repoussé, et 
ses troupes, quoique fortes en cavalerie, sont en- 
core battues peu de jours après dans la plaine du 
Plan-les-Ouates. 

Jusque-là , la guerre n'avait présenté que des 
chances assez heureuses aux Genevois , et ils 
avaient lieu de penser qu'elle serait bientôt plus 
glorieuse, puisque de Watteville, à la tête des trois 
mille hommes promis , s'approchait du champ 



(l58g) SIXIÈME ÉPOQUE. $OC) 

de bataille. Charles-Emmanuel eut le bon esprit 
de juger sa position , et il s'empressa de conjurer 
le danger , en fesant aux Bernois les offres les 
plus avantageuses, à la seule condition d'aban- 
donner leur alliance avecGenèveet avec la France. 
Ceux-ci n'étaient pas disposés à se fier beaucoup à 
la parole de Charles-Emmanuel ; ils avaient pu 
juger de sa bonne foi dans les innombrables 
diètes, inutilement réunies depuis six années pour 
concilier ses différends avec Genève. Ils acceptè- 
rent une trêve de trois semaines , et ne firent pas 
moins avancer le corps commandé par de Wat- 
teville , nonobstant les amusemens de paix dont 
il les berçait; car telles furent leurs propres ex- 
pressions, assez peu honorables pour le duc de 
Savoie. 

Rien n'est plus propre que les succès à étourdir 
les hommes, et à leur faire oublier leur faiblesse 
relative. Tout fiers de leurs premières victoires, 
les Genevois ne se laissèrent pas décourager par la 
trêve qui leur enlevait plus de quatre mille com- 
battans, et prétendirent prendre encore l'initiative 
des hostilités. Peu à peu ils s'étaient formés à la 
guerre, et bien que toujours nférieurs en nombre, 
ils surent balancer les avantages, s'ils ne furent 
vainqueurs dans toutes les rencontres. C'est ainsi 
qu'ils assaillirent les Savoyards, et les mirent en 
déroute àSacconnex et aux Plan-les-Ouates, et que 



3lO HISTOIRE DE GENEVE. (^89) 

jamais ils ne reculèrent devant une agression , 
bien que souvent ils eussent pu s'apercevoir 
qu'on les attirait dans une embuscade. Presque 
tous ces combats se ressemblent ; en donner le 
récit détaillé paraîtrait fastidieux. Je ne parlerai 
donc que de quelques-uns de ces faits d'armes, 
afin de donner une juste idée de l'ensemble de la 
campagne. 

Beaucoup de Genevois avaient des propriétés 
dans le mandement de Ternier, et voulaient aller 
en recueillir la moisson ; il ne fallait songer à faire 
cette récolte qu'au moyen d'une sorte de conquête. 
A cet effet on se disposa à diriger de ce côté une 
expédition protégée par des troupes, et on choisit 
le 9 juillet pour le départ. Le duc en fut prévenu ; 
sur-le-champ il fit embusquer des compagnies 
d'infanterie et de cavalerie dans le bois de la 
Bâtie, dans les vignes du bas de Lancy, à Pesey, et 
sur tous les points qui avoisinent le pont d'Arve, 
Ensuite il fit avancer un corps isolé sur les hau- 
teurs de Pinchat. Les Genevois, au lieu de re- 
noncer à leur projet, donnèrent tête baissée sur 
ce corps; surpris par les autres ils firent bonne 
contenance et se défendirent avec un avantage 
marqué pendant toute la journée. Leur perte fut 
faible, et celle des Savoyards considérable. Tou- 
tefois ils ne purent aller faire la moisson ; mais 
il avait été glorieux pour eux de disputer ainsi le 



(i58g) SIXIÈME ÉPOQUE. 5 1 1 

champ de bataille contre des forces dix fois plus 
considérables que les leurs. Les dispositions prises 
dans cette journée annonçaient dans les chefs ge- 
nevois quelques principes de tactique militaire re- 
marquables pour l'époque. On avait placé une 
pièce de canon sur les hauteurs de St. -Jean, et 
son feu balayait les cavaliers embusqués au bois 
de la Bâtie ; une autre, placée sur les bords de 
l'Arve> tirait sur les vignes du bas de Lancy ; une 
troisième jouait des hauteurs de Champel , et les 
trois qui garnissaient la tête de pont achevaient de 
porter le désordre dans les corps savoyards, qui 
successivement se portaient sur le théâtre du com- 
bat. Le capitaine Bois se distingua particulière- 
ment dans cette affaire : il était à la tête de soixante 
cavaliers , et avait été chargé d'observer un ptos 
de quinze cents lanciers , dont la coopération eût 
décidé la victoire en faveur du duc ; il manœuvra 
si bien, et chargea si vaillamment à plusieurs re- 
prises, que ce corps, inquiété d'ailleurs par le 
canon, ne put prendre part à l'action. 

Peu de jours après il s'engagea un nouveau 
combat sur le même champ de bataille ; le duc y 
prit part en personne , sans que pour cela l'avan- 
tage restât à son armée. Elle était forte de six mille 
hommes, parmi lesquels figuraient les gardes du 
prince en uniforme écarlate. Les Genevois ne 
pouvaient mettre en ligne que sept cents hommes; 



5l2 HISTOIRE DE GENEVE. O^C)) 

mais ils se conduisirent avec tant de courage et 
d'habileté , que la victoire leur resta. Le capitaine 
Bois se distingua de nouveau dans ce combat ; 
malheureusement ce brave ne survécut pas long- 
temps à ces premiers succès. 

La trêve que les Bernois et le duc avaient con- 
clue pour quelques semaines venait d'expirer, 
et bien que les Genevois eussent été pendant toufc 
ce temps réduits à leurs propres forces, ils avaient 
su se maintenir. Cependant les négociations, ou- 
vertes depuis le commencement de la trêve , 
étaient restées sans résultat. Les Bernois s'ébran- 
lèrent donc, et traversèrent Genève pour rentrer 
en Faucigny, et y rouvrir la campagne. Les pre- 
mières hostilités eurent lieu entre Bonne et St.- 
Joire , dans le voisinage du prieuré de Peil- 
lonnay. Le baron d'IIermance était rentré dans 
son château de St.-Joire, et pour s'opposer aux 
progrès des Suisses , il s'était avisé d'élever un 
fortin sur la montagne des Chalets ; il en avait fait 
barricader les abords , et sous la protection de ces 
retranchemens , où il avait fait placer les troupes 
savoyardes et piémontaises qu'il commandait, il 
crut pouvoir disputer le passage aux ennemis. 
L'action devint sérieuse après une escarmouche 
engagée depuis le matin, et l'honneur en resta 
tout entier aux Genevois. Ceux-ci avaient passé la 
nuit au village de Vieu : arrivés près de l'ennemi, 



(i58g) sixième époque. 3i3 

et ayant appris depuis quelque temps à ne pas 
le redouter, ils n'attendirent pas que les Bernois 
fussent en ligne ; attaquer les Savoyards et les 
mettre en déroute fut l'affaire d'un moment. Val- 
pergue et St. -Martin, capitaines savoyards, tom- 
bent sur le champ de bataille; d'Hermance fuit, 
et va cacher sa honte derrière les murs de son 
château de St.-Joire, pendant que ses soldats 
errent de rochers en rochers sur les hauteurs du 
Môle ou de la montagne de Vieu. C'est dans cette 
action que le brave capitaine Bois perdit la vie l . 
Pas de victoire qui ne coûte du sang et des larmes ! 

Si les capitaines bernois, qui avaient près de 
dix mille hommes sous leurs ordres, eussent voulu 
profiter de leurs avantages , Charles - Emma - 
nuel aurait pu se bien repentir d'avoir, par la 
prise du marquisat de Saluées, attiré la guerre sur 
ses peuples. L'incertitude des Suisses le sauva; 
conçoit-on en effet qu'une armée pareille borne 
toutes ses opérations à la capitulation d'une gar- 
nison de dix-neuf hommes , renfermée dans le 
château de St.-Joire, lorsque les Genevois seuls 
venaient de mettre en fuite les principales forces 
de l'armée Savoyarde! Les Bernois arrêtèrent là 
le cours de leurs exploits; ils prêtèrent de nouveau 
l'oreille aux propositions de Charles-Emmanuel , 

■ Ce combat eut lieu le 20 juillet i5#9 (Gautier, Simon Gou- 
lardj Mémoires manuscrits). 



3l4 HISTOIRE DE GENEVE. O^O,) 

et forcèrent pour ainsi dire les Genevois à accepter 
avec eux une trêve qui devait durer jusqu'au 
19 août. On en revint à des conférences qui 
se tinrent à Bonneville , et auxquelles les Genevois 
ne furent pas admis. Pendant ce temps l'armée 
bernoise rentra dans le pays de Vaud, ne laissant 
dans le bailliage de Gex que deux compagnies, 
sous les ordres de Diesbach. 

Pendant qu'on avait obtenu quelques avantages 
sur les Savoyards dans le Faucigny, ceux-ci avaient 
envahi le bailliage de Ternier, où ils avaient com- 
mis d'effroyables atrocités; le viol , l'incendie, le 
pillage, ils se permirent tout; ce qui fesait dire 
aux malheureux habitans de cette contrée , que 
mieux aurait valu les défendre que d'aller en Fau- 
cigny commettre les mêmes dégâts. Ceux qui se 
plaignaient ainsi étaient forcés par le vainqueur 
à travailler au fort Sainte-Catherine , que le duc 
fesait élever au village de Songy pour contenir les 
Genevois. 

La trêve que l'on venait d'accepter ne laissait 
à la république aucun espoir de voir se conclure 
un traité définitif. Tant de conférences , tant de 
diètes inutilement réunies avaient éclairé sur la 
bonne foi qu'apportait Charles-Emmanuel aux 
négociations; on n'avait donc rien à attendre que 
d'une coopération plus franche et plus énergique 
des Bernois, ou des événemens. L'assassinat de 



(i58g) sixième époque. 5i5 

Henri III par Jacques Clément vint raviver les 
espérances des deux partis. D'une part , le duc de 
Savoie comptait sur de nouveaux troubles en 
France, pour envahir la Provence et le Dauphiné, 
tout en conquérant Genève sur son passage; de l'au- 
tre, les Genevois saluaient de tous leurs vœux 
l'avènement du roi de Navarre au trône de France, 
parce que ce souverain leur avait toujours té- 
moigné le plus vif intérêt, et professait la même 
religion. Sous le règne de Henri III , la France 
n'avait été ni forte ni unie. Quand ce prince re- 
vint de Pologne, il trouva le trône ébranlé. Poli- 
tique inhabile, il déclara la guerre aux protestans, 
ne put la soutenir et fut obligé de traiter avec 
eux , et de leur accorder le libre exercice de leur 
religion , des temples , des synodes , des parle- 
mens. C'était sans doute une dure nécessité 
pour un des royaux complices de la St.-Barthé- 
lemi , que d'être ainsi forcé d'avouer sa faiblesse , 
et de faire réparation aux victimes échappées à 
cette horrible boucherie. Les guerres de la ligue 
finirent la vie de ce prince, et Jacques Clément, par 
un crime , débarrassa la France d'un roi sans 
énergie, sous l'empire duquel le retour de la tran- 
quillité était désormais impossible. Le roi de Na- 
varre, Henri de Bourbon, qui lui succéda plus tard 
sous le nom d'Henri IV, avait sucé avec le lait 
les principes de la réformation. Il était facile de 



3l6 HISTOIRE DE GENEVE. (^89) 

prévoir que la ligue chercherait à leloigner du 
trône, en le traitant d'hérétique, et que même elle 
aurait de grandes chances de succès. Moins Henri 
de Bourbon avait de probabilités en sa faveur , 
moins aussi les Genevois avaient à compter sur 
des secours efficaces de sa part. C'est après avoir 
pesé toutes ces considérations , que Charles-Em- 
manuel , s'appuyant sur ce qu'il était fils unique 
de Marguerite, tante des derniers rois de France, 
et que Henri III était mort sans descendance mâle, 
se mit sur les rangs pour obtenir la couronne de 
ce vaste royaume. 

Bien qu'Henri de Bourbon ne put fournir à Ge- 
nève des secours effectifs dont lui-même aurait 
eu le plus grand besoin , il s'empressa néanmoins 
de faire preuve de bon vouloir , en y envoyant 
Lurbigny , gentilhomme fort expérimenté dans 
l'art de la guerre. Le syndic Warro, plus habile 
dans les conseils que sur le champ de bataille , se 
démit alors de l'emploi de général des troupes de 
la république, dans lequel il fut immédiatement 
remplacé par Lurbigny. Les premières dispo- 
sitions des Genevois étaient à peine prises, que 
déjà l'avant- garde de l'armée de Savoie avait 
passé le Rhône au pont de Grezin, et cherchait à 
se frayer un passage jusqu'au pays de Gex^ mal- 
gré la résistance des deux compagnies bernoises, 
commandées par Diesbach , et de trois compagnies 



(i58g) sixième kpoque* 317 

genevoises envoyées à leur aide. Le passage ne 
put être forcé, mais bientôt l'armée entière étant 
arrivée , force fut de se retirer et d'abandonner 
tout ce bailliage à l'ennemi, qui le pilla et le sac- 
cagea de son mieux. Après ce premier succès le 
duc marcha contre Bonne. Cette forteresse était 
gardée par trois compagnies de Genève , et quel- 
ques troupes suisses n'en étaient pas éloignées. Si 
celles-ci eussent fait une diversion, peut-être la 
place aurait-elle été sauvée. Elles ne la tentèrent 
pas, et la garnison , après avoir essuyé plusieurs 
centaines de coups de canons, consentit à capi- 
tuler, se réservant la vie et l'épée. Les malheureux! 
ils ont oublié leurs camarades égorgés peu de 
mois auparavant malgré la sainteté d'une capitu- 
lation semblable! Pareil sort les attend, ils sortent 
l'épée au côté ; mais à l'instant même, une nom- 
breuse cavalerie les entoure,, les piétine et les mas- 
sacre tous jusqu'au dernier ^ sans en excepter ni 
le ministre Guillaume Maigre, ni le conseiller Au- 
bert. Nul doute que si le duc avait mis à profit 
la terreur que ces victoires avaient inspirée aux 
Suisses et aux Genevois^ il eût éprouvé peu de 
résistance dans le pays de Vaud, enlevé à ses an- 
cêtres en 1 536. Il eut bien la volonté de diriger ses 
forces de ce côté, mais l'ambassadeur d'Espagne 
ne voulut jamais permettre que les troupes de son 
souverain , qui formaient le noyau de l'armée 



5l8 HISTOIRE DE GENEVE. O^Sq) 

savoyarde, fussent employées à autre chose qu'à 
l'aider à se défendre. Il fut ainsi obligé d'y re- 
noncer; alors il chercha à traiter avec les Bernois , 
et leur demanda d'envoyer des plénipotentiaires 
à JNyon. Berne n'avait jamais mis assez d'impor- 
tance à cette guerre, et dans cette occasion ses 
Conseils s'empressèrent d'envoyer Bonstetten et 
d'Erlach , pour traiter de la paix. Il est bon d'ob- 
server que les patriciens de cette ville étaient seuls 
d'avis de suspendre les hostilités; le peuple au 
contraire pensait que Genève ne verrait jamais son 
indépendance respectée , tant que Charles-Emma- 
nuel n'aurait pas reçu d'aussi sévères leçons que 
Charles III. On commença par conclure une troi- 
sième trêve , dans laquelle les Genevois furent 
compris, malgré la résistance du duc, et l'on en- 
tama la grande question du traité définitif, dont 
Roset; Warro et Gallatin furent chargés d'aller 
discuter les clauses au nom de la république. 

Ce n'était rien pour la république que de voir 
le duc rendre cette conférence nouvelle aussi inu- 
tile que les autres y en exigeant des modifications 
fondamentales dans le gouvernement de Genève l ; 

1 Ce qui s'opposait aux arrangemens proposés , c'est que le duc 
de Savoie prétendait toujours qu'on lui restituât le vidomnat et 
la possession du château de l'Ile; on lui répondait avec raison 
que le vidomnat était une charge dépendante de l'épiscopat, 
puisque le vidomne était obligé de prêter foi et hommage à 
Pévêque, son souverain ; que par conséquent l'épiscopat ayant 



(i58q) sixième époque. 3 19 

mais quels dangers ne courra-t-elle pas si les 
Bernois traitent seuls et l'abandonnent. Il parait 
que de Bonstetten et d'Erîach ne crurent pas de- 
voir s'arrêter à ces considérations ; car ils signè- 
rent un traité par lequel Genève se vit lâchement 
sacrifiée. Pendant que d'infidèles mandataires 
compromettaient à ce point les véritables intérêts 
de leur pays, le duc prenait des mesures fort in- 
quiétantes pour le commerce genevois. Il em- 
ploya son armée, les paysans et soixante- dix 
forçats turcs à élever au bourg de Yersoix un 
fort bien retranché et muni d'une terrasse, sur la- 
quelle il fit placer deux couleuvrines destinées à 
couler bas les barques de vivres ou de marchan- 
dises qui se dirigeraient vers Genève. Il y laissa de 
plus quatre pièces de canon et une garnison com- 
mandée par le baron de Lasarraz. Qu'on se figure 
les Genevois entourés des états de Savoie, bloqués 
au nord par Yersoix, au midi par le château de 
Sainte-Catherine,, menacés par une armée nom- 
breuse , et n'ayant pour alliés qu'Henri IV, roi 
sans royaume, et les Bernois, dont le traité de 
Nyon laissait présager la défection. 

De long-temps le danger n'avait été aussi immi- 
nent. Cependant l'ambition démesurée de Charles- 
Emmanuel vint au secours des Genevois. Ce prince 

ete aboli, il n'y avait plus lieu à errer un vnlomne. Cette difficulté 
ne put jamais être aplanir. 

tom. ir. 11 



520 HISTOIRE DE GENEVE. O^O,) 

croyait s être ménagé en Provence et en Dauphiné 
des intelligences assez puissantes pour pouvoir se 
rendre facilement maître de ces deux provinces, et 
commencer par là sa prise de possession des états 
de la couronne de France, qu'il osait espérer de 
porter bientôt. La conquête de Genève ne lui parut 
plus qu'un objet de peu d'importance; il crut l'a- 
voir mise, par la construction des deux forts, hors 
d'état de prendre l'offensive , ou même de se sou- 
tenir long-temps ; il avait détaché les Suisses de 
l'alliance, il espéra donc pouvoir sans danger faire 
repasser les monts à une partie de son armée. 
Dès que la république apprit cette nouvelle, elle 
donna l'ordre à Lurbigny de rentrer en cam- 
pagne ; ce général ne manquait ni de hardiesse , 
ni de talens, et ses premières armes furent heu- 
reuses ; il prit et brûla en peu de jours les châteaux 
de Veigy , d'Etrambières et de l'Hermitage sur 
le Salève. 

Les maladies contagieuses, et l'envoi d'un corps 
assez considérable sur les frontières de France , 
avaient déjà réduit l'armée savoyarde à la moitié 
de sa force ; le duc la désorganisa entièrement en 
la quittant , et en se fesant suivre en Provence par 
ce qui pouvait y rester de bonnes troupes. Lurbi- 
gny, profitant de cette circonstance, et de l'enthou- 
siasme que son courage inspirait aux Genevois, 
résolut, d'accord avec les Conseils, de donner l'as- 



(l58c)) SIXIÈME ÉPOQUE. 521 

saut au fort de Versoix. Ruiner de petits châteaux , 
rançonner les paysans savoyards , piller les récol- 
tes, telles étaient les expéditions habituelles des 
Genevois, qui, du reste, n'exerçaient en cela que des 
représailles; celle-ci avait une toute autre portée. 
La ville ne recevait plus de vivres du pays de Yaud 
depuis l'érection du fort qu'on allait attaquer. 
L'entreprise était téméraire, mais son succès lais- 
sait du moins présager d'immenses résultats. 

Depuis plusieurs jours la garnison de Versoix , 
forte de sept cents hommes , et pourvue de vivres 
et de munitions en abondance, était continuelle- 
ment sur pied. Lurbigny avait voulu la fatiguer, 
et à cet effet il avait envoyé rôder quelques com- 
pagnies autour du fort. La nuit du vendredi 
7 novembre ayant été choisie pour l'expédition, ce 
général se mit en marche à dix heures du soir, 
suivi de cinq cents hommes de pied , et de cent 
cinquante volontaires ; sa cavalerie se composait 
de deux compagnies d'argoulets et de deux autres 
de gendarmes. Ils passèrent la Versoix, et se trou- 
vèrent le 8 au pied de la forteresse à deux heures 
du matin. La troupe alors se divisa en quatre 
petits corps ; quatre cents fantassins se dirigèrent 
vers la porte dite de Copet, pour la pétarder et 
envahir la place de ce côté; la cavalerie dépêcha 
une partie de ses gendarmes, qui avaient mis 
pied à terre vers un point des remparts où ils 



322 HISTOIRE DE GENÈVE. ( l 58ç)) 

devaient tenter l'assaut , pendant que dix-sept 
autres suivaient un paysan, qui, le levier sur l'é- 
paule, les conduisait à une entrée secrète, prati- 
quée entre te lac et la place. Le quatrième corps 
servit de réserve. Le paysan qui dirigeait les dix- 
sept Genevois ne les avait pas trompés ; il les 
introduisit sur les murailles, et s'y élança le pre- 
mier, les encourageant par son exemple; ils se 
trouvèrent ainsi dans le fort avant que la garni- 
son ne se fût aperçue de l'attaque. Toutefois une 
sentinelle ayant donné l'éveil, les dix-sept gens 
d'armes se précipitèrent sur les Savoyards et les 
Piémontais, pêle-mêle endormis dans les corps-de- 
garde, et les égorgèrent. D'autre part quelques offi- 
ciers s'étant réveillés, crièrent aux armes , et par- 
vinrent à mettre sur pied une partie de la garni- 
son, mais ils périrent presque tous dans la mêlée. 
Le gouverneur arriva, et déjà il ralliait le reste de 
ses troupes, quand la porte de Copet ayant sauté, 
il se vit assailli non-seulement par les fantassins 
qui entrèrent de ce côté, mais encore par les argou- 
lets, qui avaient donné l'assaut du côté de l'ave- 
nue. Cette attaque imprévue lui rendit la résis- 
tance impossible , et il ne vit d'autre parti à pren- 
dre que celui de se retirer avec les siens dans la ci- 
tadelle. La nuit favorisa l'exécution de ce projet. 
L'action avait été meurtrière, et lorsque le joui- 
vin t éclairer le théâtre du carnage, on compta 



(i58(j) sixième époque. 325 

près de trois cents Savoyards ou Piémontais éten- 
dus sur la place, sans comprendre dans ce nombre 
les blessés. Une centaine avaient fui en se laissant 
glisser le long des murs. Tout le reste se trouvait, 
avec le baron de Lasarraz, enfermé dans le châ- 
teau. 

Ni l'artillerie, ni les armes, ni les munitions, 
ne manquaient à Lasarraz; mais il n'avait pas 
de vivres, et ses soldats étaient à demi nus. Cepen- 
dant il voulut résister, et commença à faire ton- 
ner son artillerie , dans le double but d'effrayer 
les vainqueurs et de se faire entendre des garni- 
sons de Bonne , de Gex , de Sainte-Catherine oit 
de Thonon , qui certes ne devaient pas manquer de 
venir à son secours. Cette journée coûta cinq 
à six hommes aux Genevois , et quinze ou seize 
blessés ; mais le lendemain Lasarraz ayant tiré 
vainement une centaine de coups de canon , et ses 
soldats tombant d'inanition , il demanda a capitu- 
ler, et sortit avec les siens, bannières ployées et 
mèches éteintes. Lasarraz méritait bien cette hu- 
miliation ; car il disait insolemment, peu de jours 
avant l'assaut : « Nous forcerons bientôt les Gene- 
vois à venir quérir merci la hart au col. » Il 
voulait affamer la république % et lui-même fut 
contraint par la famine à s'humilier devant elle. 
Le duc, aussi fanfaron que son général , ne disait- 
il pas, en parlant des deux couleuvrines de Yvi- 



324 HISTOIRE DE GENEVE. (^89) 

sbix, qu'elles étaient les clés de Genève! Il ne se 
doutait guère , en les y plaçant, que les habitans 
de cette cité iraient bientôt les conquérir pour les 
amener en triomphe dans leurs murs. Lurbigny 
fit raser le fort et détruire le bourg, et il rentra 
clans Genève aux acclamations unanimes de la po- 
pulation entière, qui, grâce à cette victoire, vit re- 
naître l'abondance et la sécurité. 

L'arrivée des vivres et des marchandises , ren- 
due facile par la conquête de Versoix , ne fut pas 
le seul résultat de ce coup de main : des négocia- 
tions venaient de s'ouvrir sous les auspices des 
trois cantons, de Zurich, de Bàle et de Schaf- 
fhouse , dans le but de parler encore de paix avec 
Charles-Emmanuel. Celui-ci en avait pris l'initia- 
tive, et Berne qui déjà rougissait d'avoir vu ses 
plénipotentiaires signer les traités de Nyon, s'était 
jointe à ses trois confédérés pour engager Ge- 
nève à maintenir les offres qu'elle avait déjà faites 
de remettre à un arbitrage le jugement de ses 
différends avec le duc. La bonne foi de ce prince 
ne présentait pas plus de garanties qu'auparavant; 
car en envoyant des saufs-conduits aux députés 
des quatre cantons, qui devaient à sa demande se 
réunir de nouveau à Nyon , il n'en avait pas joint 
pour ceux de Genève. Ces tentatives étaient déjà 
bien éloignées des résolutions auxquelles on de- 
vait le traité de Nyon; mais les circonstances 



(i58cj) sixième époque. 525 

avaient changé en peu de jours ; le duc avait re- 
tiré presque toute son armée; les Genevois avaient 
rasé Veigy, Étrambières et rilermitage; et l'opi- 
nion publique, à Berne, éclairée par les commu- 
nications de Roset, commençait à se prononcer 
contre le lâche abandon qui livrait à la merci d'un 
ennemi puissant une république amie. On disait 
tout haut que les députés bernois avaient été 
achetés par le duc, et plus d'un citoyen se pro- 
menait dans ce canton avec des chaînes de paille 
ou d'oignons, pour signaler et flétrir la bassesse 
des députés qui portaient des chaînes d'or à eux 
données par le duc. De pareilles manifestations ne 
pouvaient manquer d'éclairer les conseils de 
Berne; aussi, effrayés d'une opposition à laquelle 
ils ne s'attendaient guère, ajournèrent-ils la ratifi- 
cation du traité. 

Le peuple a une espèce d'instinct qui n'égare 
presque jamais ses jugemens. Dans cette occasion, 
il ne s'était pas trompé; le traité de Nyon était 
en contradiction avec les traités ex is tans, et sur- 
tout avec les intérêts et la dignité de la république 
de Berne. D'une part, plusieurs des communes 
conquises en r536 étaient sacrifiées sous le rap- 
port de la religion; de l'autre, Genève, ville 
alliée, pour la conservation de laquelle on venait 
de signer avec la France et Soleure un traité po- 
sitif, et avec Zurich un traité d'alliance perpé- 



326 HISTOIRE DE GENEVE. O^St)) 

tuelle, était indignement abandonnée. L'article 3 
portait en effet que k comme la guerre avait été 
« commencée par les citoyens de Genève contre 
« Son Altesse, laquelle prétendait avoir des droits 
« sur ladite ville, et entr'autres actions celle du 
« vidomnat qui lui avait été adjugé il y a long- 
ce temps, par sentence des seigneurs des ligues , 
« rendue à Payerne en i53i , et ensuite par avis 
« et abscheid , confirmés en la ville de Lucerne 
« par lesdits seigneurs des ligues l'an i535, 
« tant pour ledit vidomnat que pour d'autres 
(( prétentions, et que lesdits de Genève persis- 
« tent à refuser lesdits droits, et en particulier la 
(( réintégrande dudit vidomnat, il a été dit et ex- 
« pressément déelaré par lesdits seigneurs de 
« Berne , qu'au cas que son altesse voulût pour- 
ce suivre ses droits et ses prétentions par force 
« d'armes ou de justice, contre lesdits de Genève, 
« lesdits seigneurs de Berne ne leur aideraient 
<( en aucune manière, mais se départiraient et se 
(( départaient entièrement de la guerre 1 .» Pour 

' J'ai voulu transcrire ici textuellement l'article qui regarde 
Genève, parce que les historiens qui m'ont précédé ont donné 
peu de détails sur ce traite', et que tout ce qui s'y rapporte est 
d'un grand intérêt historique. Gautier seul, dans son manuscrit, 
donne le traité en entier, et il y ajoute des développemens pré- 
cieux. 

Ce traité fut signé à Nyon le i er octobre 1089. Voici les signa- 
tures qui se trouvent au bas de cette pièce : pour le duc, Louis 
Millet, baron de Faverges, Jean-François Berliot , René de Lu- 



(l58c)) SIXIÈME ÉPOQUE. $2J 

que l'abandon fut plus complet, le même jour 
les députés bernois signèrent un traité d'alliance 
défensive avec le duc. 

On voit que les chances étaient devenues bien 
défavorables aux Genevois ; Henri IV avait eu 
beau ratifier les promesses de Sanci, et leur assurer 
après la conquête la possession d'une partie du 
territoire enlevé à la Savoie, tout cela ne pouvait 
entrer en balance avec la trahison des négocia- 
teurs de Berne; une seule ressource leur restait, 
c'était de combattre et de vaincre; ils la tentèrent, 
et réussirent avec une promptitude étonnante. 
Le traité fut signé le i er octobre, le gros de l'ar- 
mée ducale partit vers la fin de ce mois, et le 8 de 
novembre Lurbigny recevait en rentrant à Ge- 
nève les félicitations du syndic de Chapeaurouge, 
au sujet de la prise de Versoix. Par un hasard 
singulier les députés des quatre cantons se trou- 
vaient dans la ville, au moment où cette expédi- 
tion fut résolue et exécutée. Ils avaient beaucoup 
insisté pour que la république offrit de désarmer, 
et reprît les négociations précédemment entamées; 
mais après la victoire ils virent éclater un tel en- 

cinges, Jérôme de Lambert, Jean-François de Bellegarde et 
Humbert de Ville; pour Berne , Tavoyer Mellunes, de Graffen- 
ried , le général Louis d'Erlacli , Statxellofer, tre'sorier, Ulrich 
de Bonslelten clNicolas Moratel, secrétaire {Archives, Manuscrits, 
de Gautier). De Vatteville, qui ne signa pas le traite, en fut ce~ 
pendant un des principaux négociateurs. 



5^8 HISTOIRE DE GENEVE. O^g) 

thousiasme chez les citoyens, qu'ils jugèrent le 
moment peu opportun , et répartirent pour leurs 
cantons respectifs, bien convaincus qu'en aban- 
donnant de pareils alliés, les députés bernois 
avaient agi avec autant de maladresse que de dé- 
loyauté 1 . Une seule victoire avança beaucoup plus 
les affaires de la république que trente diètes n'au- 
raient pu le faire. Des succès militaires valent 
toujours mieux que des argumens diplomatiques. 

Le traité de Nyon continuait à beaucoup occu- 
per les esprits dans les cantons allemands, et 
l'ambassadeur français contribuait de tous ses 
moyens à le rendre impopulaire. Les patriciens 
de Berne ne partageaient pas cette opinion ; car 
tel est le propre des classes aristocratiques, qu'el- 
les se croient solidaires des actes de leurs membres. 
Ils voulurent tenter un dernier effort, pour ré- 
soudre les Genevois à se contenter d'un adoucis- 
sement au traité du i er octobre. Bonstetten et 
d'Erlach vinrent de nouveau à Genève ; mais on 
les éconduisit, en leur répondant que la guerre 

1 L'historien de Thou a fle'tri consciencieusement la conduite 
des Bernois pendant toute cette guerre, et surtout dans le combat 
de Peillonnay et dans la conclusion du traite' de Nyon. Me'zeray 
attribue une cause fausse à l'abandon des Bernois ; il suppose que 
ceux-ci, après la mort de Henri III, auraient voulu que les Ge- 
nevois les reconnussent pour leurs protecteurs, et que, voyant 
leur demande rejete'e, ils se seraient se'pare's d'eux en s'alliant 
avec Charles-Emmanuel. Cette version n'est même pas vraisem- 
blable. 



(i58g) sixième époque. 329 

ayant commencé d'accord avec le roi de France 
et à sa sollicitation, on ne voulait rien faire sans 
lui. Il est vrai que pendant le cours de la guerre, 
toutes les fois que les Genevois sommaient une 
place de se rendre ou en prenaient possession, 
c'était au nom de S. M. Très-Chrétienne. Henri IV 
apprit ce qui se passait, et il s'empressa de témoi- 
gner à la république combien il était touché de 
son inébranlable fidélité et de sa courageuse ré- 
sistance. Ce prince ne pouvait rien faire de mieux ; 
car Sanci , qui avait promis en son nom de laisser 
en passant une partie des troupes qu'il levait en 
Allemagne , ne parvint pas à en faire entrer en 
France un seul bataillon. 

Dans les temps ordinaires, l'esprit des citoyens 
est tout naturellement porté à s'occuper des liber- 
tés publiques et des droits de chacun à participer 
à l'exercice de la souveraineté nationale. La paix 
permet à l'industrie de se développer , et l'indé- 
pendance matérielle, qui tient au bien-être et à l'ai- 
sance, active puissamment les développemens d'un 
esprit d'indépendance plus digne et plus élevé. Le 
pouvoir alors tend à se décentraliser chaque jour 
davantage. En temps de guerre , l'idée du danger 
commun absorbe l'attention générale : on ne 
songe qu'à se défendre, on ne contrôle plus les 
impôts ; le pouvoir est toujours obéi,, la plainte 
toujours muette. On dirait que le peuple appelle 



33o HISTOIRE DE GEJNEVE. 

d'instinct une dictature temporaire, centre uni- 
que de force, seule ressource qui puisse impri- 
mer aux armées l'élan qui triomphe., et la prévi- 
sion qui assure des résultats à la victoire. Suivant 
les événemens ou d'après les ressources indivi- 
duelles des hommes, ce sont ou des individus, ou 
des corps qui font leur profit de cette disposition 
des esprits ; alors un seul danger reste à prévoir, 
c'est celui de voir ceux qui sont au pouvoir cher- 
cher à conserver cette sorte de dictature excep- 
tionnelle après que la guerre a cessé. Malheureu- 
sement j comme l'a dit l'historien Bérenger, le 
peuple sent beaucoup et prévoit peu ; ce qui fait , 
qu'en accordant au gouvernement , dans les mo- 
mens de péril , une force extraordinaire , qui sus- 
pend les droits des citoyens , il ne songe presque 
jamais à en marquer irrévocablement le terme au 
rétablissement de la paix. Ces précautions se- 
raient d'autant plus salutaires, qu'après la vic- 
toire ou la paix conclue, la reconnaissance popu- 
laire oublie de songer à l'avenir , parce qu'elle ne 
voit dans le passé que des services rendus. 

Depuis le commencement des hostilités, la ré- 
publique avait confié la direction des opérations 
militaires à un Conseil de guerre, composé de 
sept membres. Ce Conseil toutefois n'agissait que 
de concert avec les autres Conseils et les syndics. 
Les membres du Sénat aspiraient déjà à concen- 



(i5go) SIXIÈME ÉPOQUE. 5T>1 

trer tous les pouvoirs entre leurs mains. Dans les 
premiers jours de cette année, au moment où 
l'on devait élire les syndics., ils proposèrent de 
permettre aux magistrats qui étaient sortis de 
charge, il y avait deux ans, d'y rentrer, sans at- 
tendre les quatre années voulues par l'édit. Cette 
dérogation à une loi fondamentale fut repoussée ; 
mais peu de jours après le Sénat obtint que le 
Conseil de guerre fût désormais composé de cinq 
membres pris dans son sein , et de deux pris dans 
le Deux-Cents. Cette résolution fut arrêtée sur la 
proposition du procureur général Philibert Blon- 
del, et les sièges du Conseil de guerre furent oc- 
cupés par les syndics Chabrey et Andrion, les sé- 
nateurs Varro, Duvillard et Chevalier, et les con- 
seillers du Deux-Cents, Louis Lefort et Jean Sar- 
raztn. 

Pendant que ces manœuvres intérieures occu- 
paient les Conseils et le peuple, la guerre conti- 
nuait avec assez d'activité; non plus une guerre 
d'armée à armée , mais une suite non interrom- 
pue d'escarmouches, de combats partiels et de 
sièges de châteaux. L'année s'ouvrit par une ex- 
pédition heureusement dirigée contre un parti de 
cavaliers savoyards, qui furent mis en fuite après 
avoir perdu le sieur de Saint-Cergue et une tren- 
taine d'hommes. Peu de jours après les Genevois 
attaquèrent et prirent le château f}cï la 



332 HISTOIRE DE GENEVE. O&jo) 

qu'ils démolirent sur-le-champ. Encouragés par 
ces succès , ils tentèrent toujours, sous les ordres 
de Lurbigny, une entreprise plus hardie. Depuis 
que l'armée bernoise avait abandonné le pays de 
Gex , le duc s'en était emparé sans résistance , et, 
pour le conserver, il avait fait fortifier le château, 
et y avait laissé une garnison de cent quarante 
hommes. Lurbigny crut pouvoir s'en rendre maî- 
tre. A cet effet il s'approcha de la ville le plus se- 
crètement possible : en un clin d'œil la porte fut 
pétardée, une barricade enlevée, et la garnison 
eut à peine le temps de s'enfermer dans le château. 
Lurbigny la somma de se rendre, et sur son refus 
il commença à faire jouer son artillerie, sans 
toutefois rendre la brèche praticable. Cependant 
le lendemain, dans le moment même où, sur la 
demande de Lurbigny, on délibérait à Genève 
pour savoir si l'on convertirait le siège en blocus ; 
les canons, mieux dirigés, ayant abattu un pan 
de muraille, la garnison demanda à capituler et 
vida la place. L'événement prouva que les pré- 
visions du général n'étaient point fausses ; car 
déjà un assez bon nombre de compagnies espa- 
gnoles s'avançaient sous les ordres du marquis de 
Treffort, pour secourir le château, qu'elles trou- 
vèrent au pouvoir des Genevois, à leur grand 
désappointement 1 . Les habitans de Gex se félici- 

' Pendant le mois de décembre i589 , on fit quelques courses, 



(l5c)o) SIXIÈME ÉPOQUE. 535 

tèrent d'être conquis, et Jean Rilliet fut installé 
gouverneur de la ville et du bailliage 1 . On resta 
long-temps incertain sur la question de savoir si 
l'on raserait le château ; enfin on s'arrêta à ce par- 
ti, malgré l'ambassadeur de Fiance Silleri. La 
république avait trop perdu à vouloir conserver 
Ternier , Bonne et Monthoux y pour se résoudre à 
exposer de nouvelles garnisons. Les Conseils de 
Silleri auraient eu plus de poids , si son souverain 
avait pu fournir à la république quelques secours 
d'hommes ou d'argent. Le traité de Nyon déga- 
geait d'ailleurs de tout scrupule envers les Ber- 
nois, qui avaient le plus d'intérêt à la conserva- 
tion du pays de Gex , à eux éventuellement adjugé 
par le traité conclu avec Sanci. 

Réduit aux menées diplomatiques, Charles Em- 
manuel , préoccupé d'autres soins,, pressait Berne 
de ratifier le traité de Nyon , ou du moins de rou- 
vrir les négociations avec les Genevois, sous la 
médiation des autres cantons. Genève se mon- 
trant toujours intraitable, on convoqua une Diète 
à Arau, et l'on y appela l'ambassadeur fiançais et 

dont le détail est peu inte'ressant. L'expe'dition dirige'e contre la 
cavalerie savoyarde eut lieu le i er janvier 15QO. On attaqua le 
château de la Bâtie dans la nuit du i er au 2 janvier; mais on fut 
repousse. Il fut pris le 1 1. Le 18 du même mois , on attaqua Gex , 
dont le château se rendit le lendemain. 

1 C'est le 3o janvier que Jean Rilliet fut installe' comme gou- 
verneur de ce bailliage. 



HISTOIRE DE GENÈVE. ( l $9°) 

des députés de la république l . Roset s'y présenta, 
et y exposa les motifs qu'avait Genève de ne pas se 
fier aux propositions du duc de Savoie, assez 
connu pour ne pas se croire lié par sa parole. 
Vigier, secrétaire de Silleri, déclara formellement 
que bientôt deux mille Français allaient arriver 
au secours de Genève, et qu'ainsi il n'y avait pas 
lieu d'écouter les ouvertures du duc. La Diète, 
fort embarrassée de prendre une décision, se con- 
tenta d'engager les Genevois à ne pas refuser d'as- 
sister à de nouvelles conférences, et les Bernois à 
suspendre la ratification du traité de Nyon , et à 
anéantir le cinquième article de ce traité , aux 
termes duquel ils rompaient l'alliance négociée 
par Sanci, le traité de Soleure et celui de Zuricli. 

Le digne mandataire de la république, Roset, 
dont la présence était constamment nécessaire à 
Berne, s'occupa avec succès de déjouer les machi- 
nations des patriciens bernois , auprès des habi- 
tans des communes ressortissant de cette répu- 
blique. Ces braves montagnards, peu habitués 
aux finesses diplomatiques, écoutèrent plutôt le 
langage franc et énergique de Roset que la voix 
de leurs nobles. A leurs yeux le traité de Nyon 
ne fut plus qu'un pacte infâme de trahison et de 
lâcheté, contre lequel ils s'élevèrent hautement. 



1 La Diète se réunit à Arau le 26 janvier. 



(i5go) SIXIÈME ÉPOQUE. 555 

Telle fut leur réponse aux suggestions des Mel* 
lunes, des de Watteviiie, qui avaient espéré les 
ébranler en leur peignant les malheurs et les char- 
ges que fesait peser sur eux la guerre avec le duc. 
Les patriciens crurent trouver plus de docilité 
dans les notables des communes du pays de Vaud, 
évidemment intéressés à la cessation d'hostilités 
qui les ruinaient. Ils firent donc engager ces 
communes à envoyer des députés, chargés de 
donner leur avis sur le traité. Cet avis ne fut que 
la répétition des argumens déjà présentés. 

Il était difficile de résister à une pareille mani- 
festation de l'opinion publique. Les négociateurs 
du traité le sentirent, et se résolurent à donner 
au refus de ratification qu'ils prévoyaient devoir 
être fait par le grand Conseil , l'apparence d'un 
acte de condescendance pour les cantons de Zu- 
rich , de Bâle et de Schafïhouse, et pour l'ambas- 
sadeur français. Les Conseils se réunirent, et à 
l'unanimité ils refusèrent la confirmation du 
traité de Nyon, et assignèrent, à quelques jours de 
là, une Diète, afin d'aviser aux moyens de conti- 
nuer la guerre avec succès 1 . Pendant l'intervalle, 

1 Je vais transcrire ici l'extrait des delibe'rations qui fut remis 
aux envoyés de Zurich, Bâle , Schaflfhouse et Genève, parce <\ue 
ce document peut seul donner une ide'e jusîe de toute cette 
a (Faire. 

« Sur les amiables remontrances de leurs fe'aux et très-chers 
« alliés des villes de Zurich , Bâle , ScliafFhouse et Genève , sur la 

TOM. II. 291 



556 HISTOIRE DE GENEVE. (^C) 0 ) 

ils crurent devoir tenir la rupture du traité de 
Nyon secrète à l'égard du duc , de peur qu'il n'en- 
vahît subitement le pays de Vaud avant qu'on ne 
lût prêt à le défendre. Ainsi se termina à l'hon- 
neur des Genevois la lutte diplomatique engagée 
par la corruption, et qui devait se clore par le 
triomphe de la bonne foi. Roset, par son éloquence 
et son infatigable dévouement ; prit une belle part 

« dernière alliance et traite' de paix , passe avec le duc de Savoie , 
« mes susdits seigneurs , s'étant solennellement assemble's pour 
* entendre les réponses de leurs féaux et très-chers sujets de leur 
« ancien et nouveau pays, tendantes à quitter la susdite alliance 
k et traite de paix , où. e'tant aussi comparu monseigneur de Silleri, 
« ambassadeur ordinaire pour le roi de France aux ligues, et les 
k honorables ambassadeurs de nos susdits allies , lesquels nous 
« ont exhortés et prie's, tant de bouche que par écrit, de refuser 
« à son altesse de Savoie l'alliance, ou, pour le moins, le cin- 
« qui è me article du traité de paix , et de vouloir prendre en mains 
« la défense de la ville de Genève contre une inique violence, 
« selon les alliances; sur ce , mes susdits seigneurs et supérieurs, 
« ont résolu de remercier très-affectueusement lesdils ambassa- 
« deurs au nom de leurs supérieurs , tant de leurs offices amiables 
« que de leurs peines , et de leur déclarer qu'encore que leurs 
« dit s sujets de mesdits seigneurs fussent contraires à ladite alliance 
« et traité de paix; cependant, ayant encore plus d'égard aux re- 
« mon transes et prières de leurs dits très-chers alliés, ils ont été 
par icelles portés à se résoudre unanimement de se déporter de 
« ladite alliance et traité de paix avec ladite altesse, et de réparer, 
« avec laide de Dieu, ce à quoi la nécessité urgente les avait 
« contraints. 

« Fait le 3 mnrs i5t)0. 

« Les syndics et Conseils rie la république de Berne. » 



(Archives, Gautier). 



(l5c)o) SIXIÈME ÉPOQUE- 337 

à cette œuvre réparatrice. Le respect qu'il inspi- 
rait en Suisse Lui conciliait tous les esprits , ei 
pendant que de Watteville se fesait justice, en 
fuyant sa patrie et en se démettant de tous ses 
emplois, Iloset, au nom d'une faible république, 
lésait plier le patriciennat bernois sous les volon- 
tés populaires des communes, dont il sut habile- 
ment remuer les simpathies. 

Tout fiers d'avoir réussi à faire rompre un trai- 
té qui les avait mis à deux doigts de leur perte , 
les Genevois poussaient leurs avantages avec une 
activité nouvelle. Ils avaient une grande confiance 
dans les talens de Lurbigny , et s'étaient d'ailleurs 
habitués aux dangers comme aux profits de ce 
genre de guerre. Dans le principe, le pillage et la 
dévastation leur étaient peu familiers : peu à peu 
ils s'y accoutumèrent, de telle sorte qu'à la cruauté 
près , leurs soldats se livraient aux mêmes excès 
que les Savoyards. Le vénérable Théodore de Bèze 
voyait avec douleur cette démoralisation se na- 
tionaliser à Genève; il fit des remontrances, le 
clergé en corps en apporta aux Conseils ; mais en 
temps de guerre on ne convertit pas la soldates- 
que , et l'on n'ose pas user envers elle de trop de 
sévérité. L'honneur des remontrances reste à de 
Eèze, bien qu'elles n'obtinssent aucun résultat. 
On continua à piller et à ravager , quoique chacun 
fût de l'avis des ministres, quand ils disaient: 



558 HISTOIRE DE GENEVE. ( l $9°) 

« quelque juste que soit la guerre., si l'on veut 
t< tout ruiner et ravager , ce ne sera pas conquérir 
« le pays sur son ennemi, ce qui est cependant une 
« des fins de la guerre ; mais en être destructeur 
« plus que barbare, et comme ennemi de tout le 
« genre humain. Ce sera même se ruiner soi- 
f< même, en se privant volontairement, et par une 
« passion brutale, des hommes, des fruits et des 
« avantages qu'on peut tirer des pays ravagés 1 . » 

Pendant que la république, épuisée d'hommes 
et d'argent, prenait jusqu'aux deniers des pupil- 
les, déposés en justice ^ pour subvenir aux frais 
de la guerre, que seule elle soutenait, Henri IV 
battait la ligue à Ivry , et cherchait à s'excuser 
auprès des Genevois de ce qu'il ne leur envoyait 
pas les secours promis depuis si long-temps. De 
leur côté , les Suisses montraient plutôt de léloi- 
gnement que de la bienveillance , et la Diète , qui 
avait été résolue , se réunit à Berne au jour indi- 

1 Remontrance pre'sente'e le 20 février i5cjo par les minisires, 
en réponse à la question que leur avaient faite les Conseils sur les 
droits de la guerre {Archives, Gautier). 

Vers le même temps, et après plusieurs escarmouches, les 
Conseils prirent une re'solution fort sage : ce fut de raser tous les 
châteaux du pays de Gex et du voisinage de Genève. L'ennemi 
ne put plus y trouver de refuge, et s'il voulait attaquer^ il devait 
se pre'senter en rase campagne. Les châteaux dont la démolition 
fut résolue , et en partie exécutée , furent ceux de Pouilly, Ve- 
sanci, Vernier, Toire , Tournay, Divonne, Grand-Sacconnex , 
Corsinges, Compesières , Laconnay, Beaumont, La Grave, Yil- 
lars , Laperrière , Ogny-Confignon et Sacconnex (Ibid.). 



(iSgo) SIXIÈME époque. 33g 

que, pour se séparer, sans avoir rien conclu. Le 
patriciennat bernois , froissé par le refus de ratifi- 
cation du traité de Nyon , eut beaucoup de part à 
l'inutilité des délibérations de la Diète. L'avoyer 
de Mellunes était à la tête de ce parti , et, dans le 
dessein d'entraver la marche des négociations, il 
proposa de consulter, avant tout, le Conseil des 
Deux-Cents , devant lequel l'ambassadeur de 
France et les députés des cantons évangéliques 
seraient admis à s'expliquer. Mellunes tint devant 
ce Conseil un langage rempli d'aigreur et de dépit. 
« Vous vous laissez repaître ^ dit-il à l'assemblée^ 
« de belles paroles par messieurs de Genève ; ils ne 
« parlent que de Dieu et de la religion : cependant 

« ils ne se soucient ni de l'un ni de l'autre En 

« un mot , ce sont gens sans raison , il serait bon 
(c de les laisser; si vous vouliez, vous auriez un 
« prétexte bien plausible de les abandonner à prê- 
te sent, car ils ne peuvent satisfaire à l'engagement 
« où les met l'alliance de payer la moitié des dé- 
« pens ! » 

Rien n'était plus vrai que l'impossibilité dans 
laquelle se trouvaient les Genevois de payer la 
moitié des frais de la guerre; mais les Bernois 
n'auraient-ils pas dû rougir de leur en faire un 
reproche, eux qui par un lâche abandon les 
avaient exposés seuls aux dangers et aux frais 
d'une campagne entreprise d'accord avec eux î Si 



34° HISTOIRE DE GENEVE. ( l $9°) 

Mellunes ne réussit pas tout-à-fait dans ses projets, 
du inoins parvint-il à faire tout ajourner. 

Les Genevois^ inquiets de voir se rompre toutes 
les négociations, et ne sachant comment paver 
leurs soldats, n'avaient d'autre parti à prendre 
que celui de les occuper continuellement à guer- 
royer et à piller les terres de l'ennemi. Chaque 
jour Lurbigny dirigeait quelque expédition nou- 
velle : tantôt c'était le château de Monthoux, pris 
d'assaut, et dont la garnison était passée au fil de 
l'épée; tantôt les Savoyards , repoussés du pont 
d'Arve, étaient poursuivis jusqu'à près d'une 
lieue; tantôt c'étaient des compagnies détachées 
qui allaient piller à Chaisery ou à Thonon 1 . Ce- 
pendant Lurbigny voulait tenter un coup de main, 
dont le succès devait être plus profitable à la ré- 
publique : c'était l'attaque du fort de l'Ecluse, 
devant lequel on avait échoué peu de mois aupa- 
ravant. Tout ayant été sagement disposé , le gé- 
néral se mit en marche avec ses troupes : trois 
compagnies furent envoyées pour fermer les pas- 
sages par où des secours pouvaient arriver, et 
plusieurs autres gravirent le Jura, et furent char- 

1 Le château de Monthoux fut attaque' le 29 mars i5c)0, et pris 
le lendemain. Les Savoyards attaquèrent la téte du pont d'Arve 
dans la nuit du 3o au 3i mars , et furent vigoureusement repous- 
se's. Le 3 avril eut lieu l'expe'dition de Chaisery (pays de Gex) , et 
le i3 celle de Thonon (Gautier, Simon Goulard, Mémoires ma- 
nuscrits). 



(l5ç)0) SIXIÈME ÉPOQUE. 34 1 

gées de faire pleuvoir sur les assiégés des masses 
de rocher et d'énormes bottes de paille enflammée. 
Depuis trois jours les travaux du siège étaient 
poussés avec une activité incroyable, et déjà tous 
les ouvrages extérieurs avaient été enlevés. Il ne 
restait plus aux assiégés que l'espoir d'être secou- 
rus à temps par Amédée, bâtard de Savoie, qui 
s'approchait avec une armée. Prêts à recevoir 
l'assaut , ils promirent de rendre la place le len- 
demain s'ils n'étaient secourus à une heure dési- 
gnée. Les Savoyards , épuisés par des marches 
forcées , s'étaient reposés pendant quelques heures : 
cependant ils n'étaient qu'à une très-petite dis- 
tance du fort quand l'heure arriva. Lurbigny les 
avait aperçus; mais pour qu'on n'entendit pas 
leurs cris de la place, ni ceux de leurs amis du 
fort du Wache il fit battre les tambours et son- 
ner les trompettes jusqu'à ce que la place lui fut 
remise aux termes de la capitulation. Dom Amé- 
dée comptait si peu sur ce résultat, qu'il s'ap- 
procha des murs du château, appelant par son 
nom le commandant de la garnison. On lui répon- 
dit à coups de mousquet. Les balles genevoises , 
sifflant à ses oreilles , lui apprirent la vérité *. 
La prise du fort de l'Ecluse sauva la petite armée 

t Le château ou fort de 1 Écluse fut sérieusement attaqué le 
dimanche 19 avril. Il se rendit le mardi 21 (Gautier, Simon Gou- 
lard , Mémoires manuscrits). 



54^ HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^9°) 

genevoise; car elle allait se trouver environnée 
par les Savoyards lorsque la place se rendit. 
Lurbigny y laissa une garnison suffisante, qui, 
ayant ouvert le feu contre l'armée d' Amédée, 
laissa le temps à ses troupes d'opérer leur retraite. 
Plus on avait attaché d'importance à prendre le 
château de l'Ecluse, plus on devait mettre de prix 
à sa conservation. Les Conseils résolurent de tout 
sacrifier pour le défendre, et il ne fallait pas per- 
dre de temps, puisque dom Amédée l'avait immé- 
diatement attaqué. Le canon du fort du Wache 
tirait sans cesse sur la garnison , exposée encore 
au feu d'une nouvelle batterie élevée par Amédée 
sur la route de Lyon. Malgré cette canonnade, le 
fort pouvait se défendre, si l'armée genevoise 
tenait le gros de l'armée savoyarde, occupé et 
hors d'état de faire un siège régulier. Malheureu- 
sement le capitaine de Gaillon , que Lurbigny 
avait chargé de garder un défilé , se croyant as- 
sailli par des forces supérieures , quitta son poste 
avec sa compagnie , et découvrit ainsi le flanc des 
Genevois. Cet échec se pouvait réparer : les forces 
d' Amédée n'étant pas de beaucoup supérieures à 
celles que commandait Lurbigny ; mais de Gail- 
lon, voulant excuser sa lâcheté, prétendit avoir 
eu à combattre près de cinq mille hommes. Le 
soldat, démoralisé , ne songea plus qu'à la retraite, 
et Lurbigny prit le parti de faire sauter les forti- 



(l5c)o) SIXIÈME ÉPOQUE. 343 

fications, de retirer la garnison, et de rentrera 
Genève. On sut bientôt après que de Gaillon avait 
exagéré le nombre des ennemis. Il paya cette faute 
de sa tète l . Les habitans du pays de Gex en furent 
aussi les victimes. Dom Amédée, maître du fort 
de l'Ecluse, le fit réparer, envahit le bailliage, 
et porta le fer et le feu jusque dans les moindres 
chaumières. 

Après cette victoire, si promptement suivie 
d'une défaite, les Genevois, plus rapprochés des 
troupes ennemies, engageaient à tout instant de 
nouveaux combats avec elles. Tantôt vainqueurs , 
tantôt battus , ils avaient fini par se faire à la vie 
aventureuse des camps. Une circonstance fâcheuse 
vint porter la désorganisation parmi les troupes. 
Les Savoyards commettaient de continuelles dé- 
prédations dans le pays de Gex ; un jour, entr au- 
tres, ils avaient tué quelques paysans, et s'en 
retournaient avec plusieurs centaines de pièces de 
bétail. Lurbigny les attaqua, leur tua cent vingt 
hommes, mit le reste en fuite, et rapporta à 
Genève des tambours, des guidons et des armes. 

1 De Gaillon fut condamné par le petit Conseil , et il eut re- 
cours au Deux-Cents. Lurbigny présenta une requête en sa fa- 
veur; mais la prise du fort de l'Ecluse , et la joie qu'elle avait 
causée , n'ayant fait que rendre plus vive la douleur de l'avoir 
perdu par la faute de ce capitaine , le grand Conseil confirma La 
sentence, qui fut exécutée le 20 mai. La retraite avait eu lieu 
le 11 (Archives , registres des Conseils). 



344 HISTOIRE DE GENEVE. O^o) 

Mais, emporté par son courage, ce brave général, 
s'étant précipité pour sauver un de ses cavaliers 
entouré d'ennemis, fit une chute de cheval, qui 
le força à s'aliter pendant quelque temps. Les 
opérations militaires devaient en souffrir, parce 
que l'armée genevoise, composée presque entiè- 
rement d'étrangers, manquait de discipline; la 
confiance que tous avaient dans Lurbigny en te- 
nait lieu. Il était actif, vaillant, ingénieux, et l'on 
sait qu'en temps de guerre un bon général, aimé 
du soldat , vaut à lui seul presque une armée. 

L'absence de Lurbigny ne tarda pas à se faire 
sentir. Une première défaite fut essuyée par les 
Genevois entre Vourban et Berney. Peu de jours 
après ils perdirent la bataille de Châtelaine. La 
déroute fut si complète dans cette journée, que 
presque tous ceux qui prirent part au combat 
furent tués sur le champ de bataille , ou mouru- 
rent des suites de leurs blessures. Une seule com- 
pagnie perdit seulement sept ou huit hommes. 
Celle-là avait été engagée la première : elle se 
battit toute la journée; mais, mieux disciplinée, 
elle ne se débanda pas, et rentra le soir à Genève 
en bon ordre, comme pour apprendre à ses con- 
citoyens que le fuyard est plutôt atteint par le fer 
ennemi que le brave que le danger n'ébranle pas. 
Lurbigny , à la nouvelle de ce désastre , ne con- 
sulta que son dévouement : il courut aux portes 



(i5go) SIXIÈME époque. 

de la ville , où il parvint à rétablir l'ordre. Sans 
lui peut-être les Savoyards auraient pu entrer 
dans la cité pêle-mêle avec les fuyards, tant la 
terreur avait anéanti le courage de ses défenseurs 1 . 
Il est des momens où la frayeur d'un lâche dis- 
perse une armée; il en est où le sang-froid d'un 
brave conjure les plus terribles dangers. 

Quoique le duc de Savoie s'occupât plus parti- 
culièrement de ses intrigues dans le midi de la 
France , il trouvait le moyen de tourmenter les 
Bernois , et de leur susciter des reproches de la 
part du roi d'Espagne , son beau -père, rela- 
tivement au traité de Nyon. Il agissait même di- 
rectement , et fier des avantages que son armée 
venait de remporter , il crut le moment favorable 
pour ouvrir une conférence qu'il désirait voir 
convoquer à Saint-Claude. Les cantons évangéli- 
ques voulurent , suivant leur lente habitude , con- 
voquer une diète. Elle se tint à Arau , et l'on y 
décida qu'on se rendrait au désir de Charles-Em- 
manuel, à la condition que les conférences se tien- 
draient à Saint-Maurice. Le duc y consentit, mais en 
attendant il chercha à intimider les Genevois , en 
leur fesant écrire par le comte de Mont-Majeur, 

1 La bataille eut lieu entre Châtelaine et le Bouchet le 29 juin 
1590. Lurbigny prit sur-le-champ des mesures de'fensives qui 
sauvèrent Genève; quand il arriva, souffrant, et en robe de 
chambre, sur les remparts, l'ennemi e'tait aux portes, et il n'y 
xivait ni canonniers ni munitions. 



346 HISTOIRE DE GEJNEVE. ( l ^9°) 

une lettre menaçante , véritable forfanterie de Ma- 
tamore. (( Comme il vous fut facile , » écrivait-il , 
« lorsque vous secouâtes la juste domination de 
« son altesse , procédé qui était d'autant plus in- 
« supportable devant Dieu et devant les hommes , 
« que ladite domination était des plus douces , 
« tant plus vous sera- 1 — il difficile présentement 
« de pouvoir résister à monseigneur , qui est ré- 
« solu de recouvrer ce qu'on lui a usurpé,, et qu'on 
<( lui retient si injustement dans cette ville ; nous 
(f venons donc vous proposer un accord et une 
«bonne paix avec son altesse, en rendant quœ 
(( sunt cœsaris cœsari, et nous vous offrons de nous 
« employer de tout notre pouvoir auprès de la 
(( dite altesse, en ce qu'en lui donnant due satis- 
(( faction, il lui plaise d'en user envers vous autres 
« messieurs avec sa bénignité et douceur accou- 
« tumée , en vous laissant jouir de vos équitables 
(( et justes prétentions. Plus vous vous rendrez 
(( difficiles à prendre une si sainte et si salutaire 
(( résolution , plus vous aurez de peine à obtenir 
(( de son altesse un parti avantageux , et plus vous 
(( le porterez à vous traite?* avec sévérité. » Qu'on 
juge de l'indignation que dut soulever dans le 
cœur des Genevois cette insolente épître. Leurs 
pères avaient pu sans crainte prendre l'Eternel à 
témoin de leurs efforts pour secouer la domina- 
tion usurpatrice de Charles III , couvert du sang 



(i5qo) sixième époque. 347 

des meilleurs citoyens ; pour eux les massacres des 
garnisons de Ternier et de Bonne leur disaient 
assez que la bénignité et la douceur promises par 
Charles-Emmanuel vaudraient bien la mansué- 
tude de Charles III, tant vantée par le comte de 
Montmajeur. 

D'après ces manœuvres stupides , on aurait pu 
juger combien les conférences demandées seraient 
inutiles. Cependant la république y envoya Roset, 
Warro et Chevalier, dont les instructions présen- 
tèrent d'abord quelques difficultés 1 > ils criti- 
quèrent à leur tour les pouvoirs des envoyés du- 
caux. On discuta longuement , et la Diète , après 
avoir reçu de part et d'autre des volumes de mé- 
moires, se sépara sans rien déterminer. Quelle 
position pour Genève , qui depuis quelque temps 
ne pouvait se soutenir qu'au moyen des collectes 
faites en son nom , à Colmar , à Strasbourg , à 
Baden , à Fribourg en Brisgau , et dans les pro- 
vinces françaises ! 

Si les conférences de Saint- Maurice n'avaient 
servi qu'à envenimer les esprits, la Diète d'Arau 

11 Les conférences de Saint-Maurice s'ouvrirent le 4 juillet. Les 
difliculte's que firent les envoye's du duc, Montre'al et Lambert, 
portaient sur ce que les de'putés genevois devaient prendre le ré- 
férendum sur le re'sultat. De plus , ils prétendaient que toutes 
confe'rences seraient inutiles tant qu'on n'aurait pas abroge l'e'dit, 
aux termes duquel celui qui proposerait de changer la nature du 
gouvernement devait être puni de mort. C'était dire que le duc 
ne renonçait pas à faire reconnaître sa souveraineté. 



34# HISTOIRE DE GENEVE. (^9°) 

qui les suivit n'eut pas d'autre résultat. Il y fut 
question d'une trêve , pour l'observation de la- 
quelle le duc refusa de donner des sûretés. Les 
Genevois ne se montrèrent pas fort empressés de 
l'accepter } parce que Silleri , craignant qu'une 
trêve n'amenât la paix , intrigua activement au- 
près de la république pour en éloigner la conclu- 
sion. Il promit beaucoup au nom de son maître, 
et quoique depuis long-temps on sût à quoi s'en 
tenir sur ce point, on ne se prêta pas de meilleure 
grâce aux désirs des cantons, qui voulaient ab- 
solument faire suspendre les hostilités, et la guerre 
recommença. Silleri, jaloux de répondre par des 
faits aux reproches dont il était l'objet, fit verser 
six mille écus dans les caisses de la république 
française , et joignit à ce premier envoi un secours 
de trois compagnies, qui arrivèrent fort à propos 
pour remplacer celles qu'on avait été forcé de 
renvoyer , parce qu'on ne pouvait les payer. 

Lorsque les Savoyards s'étaient rendus maîtres 
du fort de l'Ecluse , ils s'étaient précipités sur le 
pays de Gex, dans lequel ils n'avaient pas laissé 
pierre sur pierre. lis mirent la dernière main à 
cette œuvre de destruction, et, passant le pont 
de Grezin , ils se retirèrent entre Seyssel et le 
mont de Sion 1 . Le baron d'Hermance gardait le 

1 Les Savoyards quittèrent le pays de Gex le 5 août i5c)o (Gau- 
tier, Mémoires manuscrits , Simon Goulard). 



(l5c)0) SIXIÈME ÉPOQUE. 5^9 

Faucigny avec quelques centaines de cavaliers et 
près de deux mille fantassins, répartis dans les 
châteaux du pays. A Genève on s'occupait alors 
du remplacement de Lurbigny, qui avait témoi- 
gné le désir de prendre congé de la seigneurie. 
On manqua de reconnaissance envers lui; car il 
avait rendu d'éminens services, et il ne méritait 
pas d'être abreuvé de dégoûts pour avoir aban- 
donné le fort de l'Ecluse, conquis par sa valeur, 
et perdu par la lâcheté d'un autre. Il partit, et 
Guillaume de Clugny, baron de Conforgien , fut 
placé à la tête de l'armée l . 

Le nouveau général entra en campagne une 
heure après son arrivée : plusieurs combats prou- 
vèrent bientôt qu'il était courageux et habile ; 
mais sa réputation s'accrut considérablement dans 
une de ces batailles où la victoire ou la défaite 
dépendent du chef. Vers le milieu de septembre , 
les Genevois , naïfs dans leur crédulité , ayant 
ajouté foi aux rapports des paysans savoyards, 
jugèrent que le Faucigny était presque entière- 
ment dégarni de troupes, et ils résolurent d'aller 
vendanger à Bonne. Le baron d'Hermanee, informé 
de leur projet, fit demander des renforts en cava- 
lerie et en infanterie, et se disposa à investir les 

1 Conforgien fut reconnu comme ge'ne'ral des troupes de la re'- 
publique le 23 août : le même jour il les conduisit au combat du 
côte' d Evian (registres des Conseils, Mémoires manuscrits , Gau- 
tier). 



55o HISTOIRE DE GENEVE. (^9°) 

Genevois de manière à ce qu'un seul d entre eux 
ne put échapper. Ceux-ci partirent de très bonne 
heure dans la plus entière confiance. Ils n'auraient 
même pas songé à se faire escorter, si Conforgien 
n'eût insisté pour qu'un fort détachement suivît 
les vendangeurs et leur attirail. Malgré ses efforts 
il ne put réunir que cent cinquante hommes de 
pied et cent trente argoulets. D'Hermance tint ses 
troupes cachées pendant toute l'opération, mais 
dès que la vendange fut faite^ et qu'il vit les Gene- 
vois disposés à s'en retourner, il s'empara de tou- 
tes les routes , fit poster quatre-vingts mousque- 
taires dans un moulin sur la Menoge , et garnit 
de troupes les hauteurs et les ravins. Les Genevois 
allaient donner dans cette embuscade, lorsque 
l'aspect de trois escadrons de hussards vint les 
éclairer sur leur position ; ils regardent autour 
d'eux et ne voient que fantassins ou cavaliers en- 
nemis ; là ce sont les hussards , ici des mousque- 
taires, plus loin c'est d'Hermance qui à la tête 
de trois cents nobles savoyards vêtus de casaques 
rouges chamarrées d'or et d'argent , s'avance 
pour décider la victoire ; des cris de mort s'élan- 
cent des rangs ennemis: Pas de quartier ! s'écrient- 
ils. Imprudens! cette poignée d'hommes que vous 
croyez écraser par le nombre, sont des citoyens qui 
combattent pour la liberté de leur patrie. Voyez- 
les entourer leur général avec confiance et recueil- 



(i5go) SIXIEME EPOQUE. 5^7 

lement. Ils adressent une courte prière à l'Eternel, 
ils reçoivent des ordres, et dans un instant vous 
allez vous mesurer avec eux! 

Conforgien , d'un coup d'œil , avait mesuré 
le danger et entrevu le moyen de le conjurer. 
Sur-le-champ il avait réuni toutes ses troupes, et 
leur parlant avec cette énergie qui double le cou- 
rage, et ce sang-froid qui commande la con- 
fiance , il leur avait dit : « Suivez mes ordres et 
« nous vaincrons; n'attendons pas que ces fanfa- 
k rons nous assaillent, osons les attaquer. Vous! 
« engagez l'action avec cinquante hommes de pied. 
« Vous ! avec cinquante autres , de ces braves les 
« plus résolus , chassez les ennemis de ce moulin. 
« Vous ! avec trente cavaliers , soutenez ces deux 
« compagnies , et tâchez de vous rendre maîtres 
« des hauteurs ; allez ! Pour moi , je reste avec la 
(( réserve , et j'irai rétablir le combat partout où 
« vous aurez besoin de mon secours. » Ainsi com- 
mandés , les soldats genevois se mirent en devoir 
d'exécuter chacun les ordres qu'ils avaient reçus. 
La première compagnie commença le feu, les cin- 
quante hommes chargés de l'attaque du moulin ; 
y arrivèrent tête baissée , et firent main basse sur 
les mousquetaires qui s'y trouvaient ; les trente 
cavaliers , saisissant le moment où les hussards 
chargeaient la première compagnie , fournirent 
sur eux une charge à fond , qui les mit en pleine 

TOM. SI. 2.3 



558 HISTOIRE DE GENEVE. i 1 $9°) 

déroute. Un autre escadron de hussards se dé- 
banda après avoir perdu quelques hommes; enfin 
la réserve, ayant donné sur le gros de l'infanterie 
savoyarde , l'attaqua si vigoureusement,, que la 
victoire la plus complète couronna les efforts du 
brave Conforgien, si bien secondé par ses soldats. 
Ce général eut un cheval tué sous lui pendant l'ac- 
tion. Les Savoyards laissèrent trois cent cinquante 
morts sur le champ de bataille ou dans les bois 
environnans ; ils eurent quatre-vingts blessés , et 
les Genevois leur firent cent prisonniers. Le butin 
fut considérable; car outre la vendange qui leur 
resta , les vainqueurs rapportèrent force casaques 
rouges et de velours richement brodées, et une 
quantité considérable de superbes armures. — 
Conforgien , par ce beau fait d'armes, ajouta le 
glorieux anniversaire de la bataille de la Menoge 
aux fastes militaires de la république. 

Pendant que la guerre continuait avec le même 
acharnement, Charles-Emmanuel, enivré de ses 
premiers succès en Provence et en Dauphiné , 
croyait toucher au moment de voir se réaliser les 
fantastiques rêves de son ambition. Obligé de renon- 
cer à ses prétentions à la succession de Henri III , 
il espérait encore en venir à ses fins, en ayant re- 
cours à l'intrigue. Ayant été invité par une partie 
du clergé et de la noblesse de la Provence , à ve- 
nir appuyer leurs manœuvres par sa présence , il 



(i5go) sixième époque. 35g 

passa les monts, et se rendit à Aix , où il fut reçu 
comme roi de cette partie de la France , avec les 
honneurs attachés à cette dignité souveraine 
Henri IV, malgré l'heureuse issue delà bataille 
d'Ivry , n'était pas moins inquiet du résultat de 
la guerre qu'il soutenait contre la ligue, toujours 
maîtresse de la capitale. On sent combien dans de 
pareilles conjonctures, il devait redouter la nou- 
velle entreprise du duc de Savoie, qu'il savait être 
appuyée par le roi d'Espagne son beau-père. Afin 
de parer le coup qui le menaçait , il dépêcha se- 
crètement auprès de Charles -Emmanuel le car- 
dinal de Gondi , qu'il chargea de lui faire les 
offres les plus brillantes , dans le cas où ce prince 
consentirait à rompre avec Philippe II ; il allait 
jusqu'à lui faire proposer un traité d'alliance 
offensive et défensive. Le duc, encore abusé sur le 
compte de son beau-père , qui cependant ne lui 
avait jamais tenu parole, crut devoir rejeter les 
offres du cardinal. Quelques nobles et quelques 
prêtres, traîtres à leur patrie , l'avaient couronné 
roi de Provence , il se croyait déjà roi de France ; 
les succès d'Henri IV, et l'obstination de la ligue 

1 Charles-Emmanuel se fit reconnaître roi de Provence à Aix 
le 18 novembre iogo. Guichenon rapporte qu'il eut la modestie 
de refuser le dais que les nobles voulaient placer sur sa tête pen- 
dant la ce're'monie (Guichenon , livre 11 , page 3oo). Il eût mieux 
fait de ne pas accepter le titre que des intrigans lui vendirent. 



5Ô0 HISTOIRE DE GENEVE. (^Cjo) 

ne lui paraissaient que de médiocres difficultés , 
de faibles obstacles ; il ne s'attendait guère à se 
voir sitôt puni de son aveugle et présomptueuse 
ambition. 

Jusqu'à ce que le duc Charles-Emmanuel l'eût 
attaqué ouvertement, Henri IV n'avait pas beau- 
coup donné de soins à faire passer des troupes à 
Genève. Après il en fut tout autrement. Guitri 
reçut l'ordre de se diriger vers cette ville avec un 
corps de près de deux mille hommes , et Sanci 
fut chargé d'enrôler en Suisse et en Allemagne le 
plus de troupes qu'il pourrait, pour les y amener 
de son côté. Guitri fut retenu à Langres par le 
défaut d'argent ; mais Sanci , plus heureux , 
fut prévenu qu'un envoi d'argent, appartenant 
au roi d'Espagne , devait être expédié au travers 
de la forêt de Rheinfeld : il y aposta quelques 
hommes résolus, qui s'en emparèrent. Avec ces 
cent mille écus , il prit à sa solde trois compagnies 
de cavalerie albanaise, un bataillon de Bâlois, et 
arriva à Genève en compagnie d'un régiment ber- 
nois que Diesbach y conduisait pour passer de là 
dans le pays de Gex. Ces renforts ne pouvaient 
arriver plus à propos ; car le nombre des soldats 
de la république était fort petit, et encore avait-on 
bien de la peine à les payer, le trésor se trouvant 
presque entièrement épuisé, malgré les collectes 



(iSgo) SIXIÈME ÉPOQUE. 36 î 

que Lect venait de faire en Angleterre et en Hol- 
lande l . 

Sanci ne prétendait pas être venu à Genève 
pour rester dans l'inaction. Il disposa sur-le- 
champ sa petite armée, et se dirigea vers le Fau- 
cigny, dans le dessein d'y reprendre les châteaux, 
abandonnés l'année précédente. Quelques succès 
couronnèrent ses efforts. Il battit les Savoyards à 
La Roche, et prit le château de Buringe ; mais^ 
bientôt réduit à abandonner ce fort, et à ne plus 
rien entreprendre , parce que ses troupes man- 
quaient de vivres et d'argent, il songeait à rentrer 
en France, quand l'arrivée de Guitri, suivi de 
quinze cents hommes de pied et de trois cents ca- 
valiers , vint lui rendre un peu de confiance , et à 
la république de nouvelles espérances. 

Ce n'était plus une armée indisciplinée et sans 
chefs qui allait s'avancer contre les Savoyards. 
Guitri en était le général en chef, et sous lui com- 
mandaient Sanci , Conforgien et Lurbigny. Les 
compagnies genevoises, le bataillon bàlois, les 
quinze cents fantassins amenés par Guitri et les 
douze cents Bernois du pays de Gex furent réunis 
pour former une masse compacte d'infanterie, 

1 Elisabeth témoignait beaucoup de bienveillance à Lect, mais 
ne voulut jamais consentir à rien faire personnellement pour les 
Genevois. Elle permit seulement que Lectfït une collecte dans son 
royaume. Plus ge'ne'reux que leur souverain, les Anglais donné-, 
rent beaucoup. Lect en rapporta près de sept nulle écus d'or, 



3Ô2 HISTOIRE DE GENEVE. (^O, 1 ) 

La cavalerie se composait de trois compagnies 
genevoises, de quatre cents gendarmes albanais 
et des trois cents cavaliers amenés par Guitri. 
Enfin ce corps traînait à sa suite les pièces de 
canon prises à Versoix : aussi dès que cette armée 
pénétra dans le Chablais ne trouva-t-elle plus de 
garnison qui ne dût céder, d'ennemi qui osât 
l'attendre en rase campagne. Ainsi tombèrent au 
pouvoir du vainqueur la ville et le château de 
Thonon , la ville et la citadelle d'Evian , quoique 
défendus par des braves , tels que les Compois et 
les Bonvillars, sans que le bâtard de Savoie ni ses 
généraux tentassent d'opérer une diversion pour 
les secourir. 

Cependant l'armée de Guitri, chargée de butin, 
songea à abandonner le Chablais , et prit sa route 
vers Bonne. Elle s'empara en passant du château 
de Polinge, et elle se disposait à aller prendre 
quelques jours de repos à Genève, quand le gé- 
néral fut prévenu qu'il ne tarderait pas à être at^ 
taqué par quatre mille hommes de pied et huit 
cents chevaux, qu'Amédée, Sonas, le marquis de 
Treffort et Alvarez étaient parvenus à réunir. 
Une partie de l'armée genevoise était déjà revenue 
à la ville ; l'autre était plutôt disposée à en faire 
autant qu'à combattre ; mais Guitri releva le cou- 
rage de ses soldats, et se disposa, sinon à prendre 
l'offensive , du moins à bien recevoir l'ennemi s'il 



(l5gi) SIXIÈME ÉPOQUE. 365 

osait l'attaquer. Il n'était pas sans quelque inquié- 
tude ^ parce que ses troupes venaient de piller à 
Bonne et à Evian. Le soldat qui s'occupe de son 
butin tient mal sur le champ de bataille. Afin 
d'user de toutes ses ressources, Guitri fit brûler 
les châteaux de Polinge et de Veisery , pour en reti- 
rer les garnisons, conserva ses positions jusqu'au 
lendemain, et ce jour il plaça son armée en-deçà 
de la Menoge, entre Annemasse et Yille-la-Grand, 
de peur que les Savoyards ne vinssent lui couper 
la retraite en le séparant de Genève. 

Dès le matin le bâtard de Savoie commença à 
opérer son mouvement: il passa l'Arve, el distri- 
bua ses troupes à la Bergue , à Lucinges et dans 
les environs de ces villages. Guitri, de son côté , 
réunit son armée sur la partie la plus élevée de la 
plaine de Monthoux , espérant que les Savoyards 
n'oseraient pas l'attaquer dans cette position, ou 
que cet avantage compenserait en sa faveur l'infé- 
riorité du nombre. Un régiment français avait été 
chargé de se loger dans un taillis, qui, se trouvant 
au bas du coteau, formait une sorte d'avant-garde 
du corps genevois. A peine ce régiment se mettait- 
il en devoir de se barricader, que cinq cents mous- 
quetaires d'élite le chargent avec impétuosité, et 
le refoulent sur le gros de l'armée. Guitri se hâta 
d'envoyer un renfort de quatre cents arquebusiers 
et de trois compagnies, pris dans les régimens de 



364 HISTOIRE DE GEJNEVE. O^J 1 

Chantai, de Saint- Cheron et de Saint -Remy, 
parce qu'il sentait toute l'importance de soutenir 
le régiment ébranlé, qui, dans sa retraite préci- 
pitée, pouvait porter le désordre dans tous les 
rangs. Dom Amédée et Alvarez , reconnaissant 
cette manœuvre, firent avancer treize cents arque- 
busiers et mousquetaires vers le taillis , pendant 
que Sonas et Trefïbrt, pour rendre ce mouvement 
décisif, se dirigeaient vers le même point avec la 
cavalerie au travers d'une haie, qu'elle traversait 
à la file. Conforgien saisit habilement le moment 
où la cavalerie ainsi étendue prêtait le flanc. Il la 
chargea si rudement , que Sonas et ses plus braves 
officiers restèrent sur le champ de bataille. Le 
reste fut poursuivi à outrance , et ne put se rallier 
qu'auprès du gros des Savoyards, protégé par une 
haie, un tertre et un fossé. Cependant les régi- 
mens de Saint-Cheron et de Chantai avaient atta- 
qué les treize cents mousquetaires. La victoire fut 
long-temps disputée , et chèrement achetée sur ce 
point ; mais la défaite de la cavalerie , sur la coopé- 
ration de laquelle les mousquetaires comptaient 
beaucoup, ayant porté le découragement dans 
leurs rangs , ils cédèrent le terrain , et allèrent se 
reformer, comme la cavalerie, auprès de la ré- 
serve , qui ne prit elle-même aucune part à l'ac- 
tion. Dans le désordre de leur retraite, beaucoup 
de mousquetaires s'entassèrent dans le fossé, der- 



(i 69 1 ) SIXIÈME ÉPOQUE. 565 

rière lequel s'abritait la réserve; les uns s'y te- 
naient couchés: quant aux derniers venus, ils 
étaient exposés aux arquebusadcs des Genevois , 
qui en atteignirent un bon nombre l * 

Malgré l'avantage signalé que venaient de rem- 
porter les Genevois, ils n'eurent pas moins de 
peine à se rallier. Leur désordre égalait presque 
celui des vaincus. Cette circonstance les empêcha 
de poursuivre les Savoyards et d'attaquer leur 
corps principal , démoralisé par la défaite des 
mousquetaires et des cavaliers. Cependant le so- 
leil était encore sur l'horizon. Les vainqueurs se 
bornèrent à dépouiller les morts et à enlever leurs 
nombreux blessés. L'armée du bâtard de Savoie 
eut trois cents tués, parmi lesquels on compta 
SonaS; et près de cent gentilshommes. Il est peu 
de batailles qui offrent autant de singularités dans 
les résultats : des vainqueurs qui s'arrêtent au lieu 
de compléter la défaite de leurs ennemis; des 
vaincus qui laissent la plus grande partie de leurs 
troupes dans l'inaction , et n'osent pas tenter de 
rétablir le combat , et le lendemain deux armées 
qui se fuient toutes deux, aussi peu disposées 
l'une que l'autre à recommencer les succès et les 
revers de la veille. En effet, l'armée savoyarde 
leva son camp après minuit, et quitta le Faucigny. 

» La bataille de Monlhoux eut lieu le 12 mai s i5qi (Spon , Si- 
mon Goularl). 



366 HISTOIRE DE GENEVE. ( I 5g I ) 

Guitri fit aussi sa retraite le lendemain matin, et il 
demanda , à son retour à Genève, l'autorisation 
de quitter le pays avec son armée et de retourner 
en France. La république, trop confiante dans sa 
propre force, se garda bien de lui adresser des 
sollicitations : elle voyait s'éloigner sans peine des 
soldats mal disciplinés, et qui sacrifiaient tout à 
l'appât du butin ; seulement elle exigea des géné- 
raux qui partaient une reconnaissance authentique 
du compte des deniers déboursés pendant la guerre 
pour le roi de France , puisqu'il s'était chargé 
d'en payer les frais. Guitri et Sanci s'y prêtèrent 
de bonne grâce , et s'éloignèrent avec leur armée \ 
ne laissant à Genève que les anciennes compagnies 
sous le commandement du général Chaumont et 
du capitaine Caron. 

On a souvent vu que dès que le duc de Savoie 
voyait tourner contre lui les chances de la guerre, 
il en revenait aux négociations , sans y mettre plus 
de bonne foi. On devait donc s'attendre après la 
campagne à de nouvelles diètes aussi inutiles que 
les précédentes. Le duc était d'ailleurs aussi em- 
barrassé de ses troupes que les Genevois. Le Fau- 
cigny , le Chablais, les bailliages de Ternier et de 
Gex, ruinés par la guerre , ne pouvaient plus four- 
nir à leur entretien. Il préféra alors les faire passer 

1 L'armée française partit de Genève le il\ mars i5gi (Gautier, 
registres des Conseils, Mémoires manuscrits). 



SIXIÈME ÉPOQUE. 56y 

partie en Provence, et partie en Dauphiné, où il 
voulait tenter le siège des Echelles, que Lesdiguiè- 
res l'empêcha de faire. Ainsi Genève se vit délivrée 
de presque tous ses ennemis , dans le moment où 
leur approche eût été si à craindre. Par les ins- 
pirations de Charles-Emmanuel , les Bernois par- 
lèrent d ouvrir une diète à Baden ; elle n'eut pas 
de résultat ; une seconde la suivit de près ; une 
troisième eut lieu toujours à Baden, et toutes trois 
furent inutiles. Il en fut de même des conférences 
ouvertes, à la demande du sieur d'Avully , qui 
naïvement proposa aux Genevois ? au nom de son 
maître, une trêve de quelques années , pendant 
lesquelles on se conformerait au mode de vivre 
précédemment conclu , mais à la condition que 
tout serait remis en l'état où l'on se trouvait 
avant la réformation. On répondit avec raison à 
d'Avully que la république n'oubliait pas ses in- 
térêts , au point de sacrifier son indépendance et 
sa liberté, par une trêve, lorsqu'elle avait su les 
défendre victorieusement sur le champ de ba- 
taille. D'Avully comprit la sottise de ses proposi- 
tions, et l'on en resta là, en attendant qu'il plût 
au duc et aux Bernois de se donner l'inutile em- 
barras de quelques nouvelles diètes. 

L'abandon des Bernois n'était pas moins com- 
plet , quoiqu'ils eussent presque malgré eux re- 
noncé au traité de Nyon. Mais s'ils ne voulaient 



568 HISTOIRE DE GENEVE. ( l $9 l ) 

pas concourir à l'exécution du traité conclu avec 
Sanci, en ce qu'il les obligeait à faire la guerre avec 
la France et Genève contre Charles-Emmanuel , 
ils ne négligeaient pas une seule occasion d'en rap- 
peler les clauses , quand il s'agissait de réclamer 
leur part des conquêtes et du butin , ou d'exercer 
une sorte de protectorat sur les parties du terri- 
toire savoyard , conquises par les Genevois , mais 
qui devaient leur appartenir. Les troupes au ser- 
vice de la république parvenaient-elles à faire 
prisonnier le baron d'Hermance , l'un des géné- 
raux les plus braves et les plus actifs de l'armée 
ennemie ; voulait-on le mettre en liberté, moyen- 
nant une forte rançon , parce qu'on avait besoin 
d'argent, soudain les Bernois envoyaient une dé- 
putation, se plaignaient vivement, et menaçaient 
d'un abandon déjà consommé. Les Genevois s'avi- 
saient-iis de frapper des contributions sur les ha- 
bitans du Chablais , restés sans défense après la 
retraite de l'armée du bâtard de Savoie , les Ber- 
nois prenaient le parti des Savoyards , et voulaient 
qu'on épargnât les Ghablaisans, qui, aux termes du 
traité de Sanci , devaient devenir leurs sujets. Ré- 
pondre à de pareilles prétentions était facile. Les 
conquêtes devaient leur appartenir s'ils prenaient 
part à la guerre , et certes Genève ne pouvait 
s'épuiser d'hommes et d'argent, pour déposer le 
fruit de ses victoires en hommage aux pieds de& 



(i5g2) sixième époque. 56g 

patriciens bernois, qui à Nyon avaient fait mar- 
ché de leur alliance, les avaient mal secondés à 
Peillonnay , et successivement avaient retiré toutes 
leurs troupes dans le moment des plus graves 
dangers. Aussi ne fit-on pas grand cas de leur in- 
sistance ; le baron d'Hermance fut relâché , en 
payant une forte rançon , et les paysans du Cha- 
blais furent tenus de payer les taxes frappées sur 
eux ; on établit même pour ce pays des châtelains, 
qui eurent leur résidence dans la ville. Ces contri- 
butions et les huit mille écus sol du baron d'Her- 
mance , soulagèrent un peu la république , qui 
d'ailleurs congédia bientôt, par économie, Chau- 
mont et la plus grande partie des troupes auxiliai- 
res. Elle en avait besoin, car Henri IV promettait 
de l'argent sans en envoyer, et les cantons suisses 
en refusaient : je parle de leurs gouvernemens, car 
les populations de Bâle, Zurich et Saint-Gai four- 
nirent d'abondans secours. 

Lorsque Sanci avait d'avance assigné à chacun 
des alliés qu'il voulait se donner, la part qu'il au- 
rait dans les pays conquis , il n'avait employé ce 
moyen que pour les engager à prendre l'initiative 
de la guerre^ qu'Henri III vivant alors ne pouvait 
pas faire au duc de Savoie. Jamais ce souverain 
n'avait voulu ratifier ce traité conclu par Sanci 
avec les Bernois et les Genevois; Henri IV promit 
d'abord verbalement d'exécuter celui qui avait 



HISTOIRE DE GENEVE. i 1 ^ 2 ) 

rapport à Genève , mais on avait quelque raison 
d'en exiger une ratification spéciale et écrite , 
parce que le moment de l'exécution paraissait pro- 
chain. Le Chablais était soumis, et le pays de Gex 
qu'occupaient les Genevois pouvait compenser en 
leur faveur les terres que Sanci leur avait pro- 
mises. Chevalier fut envoyé à Paris , et il obtint 
la ratification désirée. Pourquoi ne fit-il pas ajou- 
ter que le pays de Gex resterait aux Genevois qui 
l'avaient conquis 1 ? 

Bien que la guerre ne cessât pas , le cours des 
hostilités s'était ralenti ; et si l'on fesait quel- 
ques expéditions, c'était pour occuper les soldats 
et le général Conforgien , qui depuis peu était re- 
venu à Genève. Ses entreprises n'eurent ni impor- 
tance ni résultat, non plus que les conférences 
qui s'ouvrirent entre le baron d'Hermance et lui , 
dans le but de négocier la paix. L'intention se- 
crète du seigneur savoyard n'était autre , sans 
doute, que de corrompre la fidélité de Confor- 
gien , ou du moins de le détacher de la cause de 
la république : ce qui porte à le croire , c'est que 
peu de temps après, Chaudet , l'un des capitaines 
de ce général , convaincu d'avoir entretenu des 
intelligences coupables avec le baron , fut jugé et 



1 L'acte de ratification du traite' conclu avec Sanci est signe' par 
Henri IV, et date' du château de Saint-Germain du 20 octo- 
bre i5q2 [Archives). 



(i5g3) sixième époque. 371 

mis à mort à Plainpalais. Conforgien, irrité de 
quelques mauvais procédés des Genevois envers 
ses soldats , ne tarda pas à se retirer, promettant, 
toutefois, de revenir si sa présence devenait néces- 
saire. Il revint en effet , mais quand le danger 
qui l'avait fait rappeler fut passé. Pendant son 
absence , le marquis de Treffort était venu escar- 
moucher auprès de la tête du pont d' Arve , avec 
huit cents hommes de pied , trois cents cavaliers 
et deux pièces de campagne ; il espérait recevoir 
un renfort d'hommes du Faucigny, et des pièces 
de position du fort Sainte-Catherine ; il les atten- 
dit vainement. Le zèle que mirent les Genevois à 
fortifier le fort d'Arve, et le courage que déployè- 
rent leurs soldats dans plusieurs rencontres , lui 
laissaient peu d'espoir de tenter un coup de main 
avec succès ; aussi s' empressa- t-il de se retirer et 
d'aller rejoindre les troupes ducales , envoyées 
pour s'opposer aux progrès de Lesdiguières , qui, 
après avoir pris Saint-Genis et le Château de Mont- 
dragon, menaçait d'envahir le Bugey. La retraite 
de Treffort calma les vives appréhensions des Ge- 
nevois. Cependant, comme ils s'étaient aperçus 
que l'ennemi s'était embusqué à Lancy , ils rasè- 
rent ce village et les beaux hutins qui l'entou- 
raient. On voit combien les exigences de la guerre 
sont fatales aux intérêts des peuples. 

Par une alliance avec une puissance telle que la 



&7 2 HISTOIRE DE GENÈVE. (ïScjS) 

France , Genève s'était soumise à ne pas voir dé- 
pendre d'elle-même la conclusion de la paix. 
Vingt fois les Suisses lui avaient proposé d'ouvrir 
de nouvelles négociations , toujours elle était for- 
cée de répondre qu'elle ne pouvait rien faire sans 
le roi. Il ne lui restait donc plus d'espoir que 
dans l'arrangement des différends qui divisaient 
Henri IV et le duc. Tant que ce dernier eut quel- 
ques chances de succès, il ne voulut entendre au- 
cune proposition ; Philippe II était le maître d'une 
partie des états du roi français; la ligue était puis- 
sante et tenait encore la capitale, et tout semblait 
multiplier les obstacles devant Henri IV. La poli- 
tique en décida autrement. Les protestans les plus 
dévoués au monarque lui dictèrent une de ces ré- 
solutions inattendues, qui décident du sort des em- 
pires. La ligue le traitait d'hérétique, et ce moyen 
avait soulevé contre lui toutes les populations sou- 
mises à la foi romaine. Le pape et, le clergé s'étaient 
ouvertement déclarés ses ennemis , et Ton sait 
quelle portée peuvent avoir les influences religieu- 
ses sur l'esprit de masses peu éclairées. On avait per- 
suadé à la France entière qu'Henri , marchant sur 
les traces d'Elisabeth et de Gustave Wasa, préten- 
dait, imposer sa religion à ses peuples et faire de 
la pratique du calvinisme une sorte de loi de l'état. 
Tel était le texte des libelles dont les ligueurs inon- 
daient le pays: « Four être roi de France , » écri- 



(i5g5) sixième époque. 37$ 

vait le fougueux avocat d'Orléans , « il est plus né- 
cessaire d'être catholique que d'être homme; qui 
«discute cela mérite qu'un bourreau lui réponde 
«'plutôt qu'un philosophe. » 

Il est une puissance d'opinion, qui souvent est 
plus forte que celle des armes. Henri IV, à demi- 
vainqueur de la ligue , voyait néanmoins s'élever 
entre le trône et lui une barrière insurmontable. 
Assurément, élevé qu'il avait été dans les prin- 
cipes du calvinisme, il aurait voulu de tout son 
cœur le faire triompher avec lui, mais sans argent, 
sans armée , sans parlement , et surtout sans l'ap- 
pui de cette force morale, qui ne se puise que dans 
les sympathies populaires, il devait renoncer à ce 
projet; sa position lui indiquait un plus grand sa- 
crifice y celui de sa conscience. Que le pouvoir , 
que la possession d'un trône , doivent avoir d'at- 
trait, puisqu'on se résout à les payer à ce prix ! 
Henri IV se fit catholique et ne se convertit pas. 
« Il est bon , lui disait Sully , que vous soyez 
« catholique et que je reste protestant. » La chose 
se traita ainsi, comme un marché. Le sort et la 
conscience des rois ne sont pas toujours à envier. 

Malgré l'abjuration du roi, la ligue ne déposa 
pas les armes temporelles non plus que le clergé 
les armes spirituelles; mais cet acte avait séparé 
le peuple des ligueurs. Les masses ne scrutent pas 
les replis de la conscience de l'homme puissant ; 

TOM. II. ^4 



$7 4 HISTOIRE DE GENEVE. (^ÇjS) 

Henri IV s'était fait catholique, il ne leur en fal- 
lait pas davantage. Ainsi devinrent plus heureux 
les efforts de l'armée royale dès que la ligue ne 
fut plus qu'une faction puissante à la vérité , mais 
destinée à périr parce qu'elle était une faction. 
Ces événemens réagirent tout naturellement sur 
la position de Henri vis-à-vis du duc de Savoie. 
Moins il se voyait occupé par la ligue, plus il 
pouvait diriger de forces pour l'écraser, les armes 
espagnoles n'étant pas d'ailleurs aussi heureuses 
que dans le commencement des hostilités. Char- 
les-Emmanuel commença alors à reconnaître que 
l'arrogance qu'il avait déployée vis-à-vis du car- 
dinal de Gondi n'était plus de saison ; il proposa 
une trêve , Henri l'accepta , et les Genevois , que 
le roi ne manqua pas d'y faire comprendre, s'em- 
pressèrent de la ratifier 1 . Cette trêve n'était à la 
vérité que de trois mois ; mais comme le duc seul 
eût été capable de la rompre ou d'en refuser le re- 
nouvellement, on pouvait se tenir assuré de ne 
pas voir recommencer la guerre si le roi de France 
n'éprouvait des revers d'un autre côté. Cette cir- 
constance ne se réalisant pas , la trêve fut prorogée 
de trois en trois mois pendant plusieurs années. 

1 Le petit Conseil convoqua le Deux-Cents pour lui proposer 
d'acquiescer à la trêve. Celui-ci se re'unit le dimanche 16 septem- 
bre i5g3, et l'approuva. Il ne faut pas perdre de vue que le Con- 
seil geue'ral ne fut même pas consulte' à celte occasion. Le se'nat 
se passait souvent aussi de l'assentiment du grand Conseil. 



( 1 5g4) SIXIÈME ÉPOQUE. 3y5 

Il est rare que des hostilités continuelles n épui- 
sent pas une nation , quelles que soient ses res- 
sources. Dans quel état devait se trouver Genève, 
qui y presque seule , avait supporté les charges 
d'une guerre de quatre ans î Afin de parer à ce dé- 
sastre financier, Chevalier s'était mis à la piste de 
la cour nomade du roi français, pour qu'il voulût 
bien faire payer à la république, ne fût-ce qu'un 
à-compte sur les trois cent cinquante-sept mille 
trois cent quarante écus qu'il lui devait, ainsi qu'il 
voulut bien le reconnaître. Henri fit comme Eli- 
sabeth : il recommanda Chevalier aux églises ré- 
formées et à ses sujets en général, ce qui valut à 
cet envoyé un accueil assez productif partout où il 
se présenta. Il est juste de dire que le roi français 
avait quelques raisons de ne pas toucher aux de- 
niers de l'état^ en faveur d'une république réfor- 
mée, au moment où il venait d'abjurer cette reli- 
gion. La France éclairée ne crut pas pour cela à la 
bonne foi de sa conversion; car dix ans après, le 
clergé catholique l'omettait encore dans les prières 
publiques. A Genève, dans le principe, on avait 
été consterné à la nouvelle de l'abjuration ; on 
savait qu'il n'est pas de plus cruel ennemi de ses 
anciens corréligionnaires qu'un apostat. Henri IV, 
converti par politique, et pour mettre un terme à 
la guerre civile qui désolait la France, donna le 
plus éclatant démenti à ces prévisions; il favorisa 



ZjG HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^9^) 

ses sujets protestans, en leur garantissant plus 
tard, par l'édit de Nantes , le libre exercice de leur 
religion , et crut de son devoir de rassurer Genève 
sur les résultats de son abjuration. Ces déclara- 
tions ne restèrent pas tellement secrètes , que les 
ennemis d'Henri IV ne cherchassent à les publier 
pour le perdre. Une seule chose en résulta, c'est 
que l'opinion publique sut à quoi s'en tenir sur la 
sincérité de la conversion. Le P. Daniel a consigné 
dans son histoire de France l'expression de la 
pensée du clergé, en écrivant qu'au moment de sa 
mort Henri IV n'était pas encore catholique dans 
le cœur. 

Pendant la durée de la trêve , peu d'événemens 
importans arrivèrent dans la cité. Quelques entre- 
prises de trahison furent déjouées 1 . On démolit le 
fort d'Arve; on réduisit la garnison , et l'on s'oc- 
cupa de remettre un peu d'ordre dans les finances, 
au moyen des sommes recueillies en Hollande et 
en Allemagne. La voie des négociations resta 
constamment ouverte sans autre résultat que de 
mettre de plus en plus en lumière cette vérité : que 
le duc ne ferait la paix que lorsqu'il n'aurait plu» 
rien à espérer de la guerre ou des intrigues. 

' Entr'autres celles d'un nomme' Salanche, re'sidant à Annecy, 
qui avait tente' de corrompre un soldat nomme Moïse, l'un des 
forçats turcs pris à Versoix. Salanche , dénonce' par Moïse , fut 
condamne' à mort , et exécuté à Genève le 20 janvier i5g6. Il fut 
roue', et sa lete attachée à un pieu au-delà de l'Arve {Archives), 



(l598) SIXIÈME ÉPOQUE. $77 

Henri IV continuait à être porté de fort bonne 
volonté pour les Genevois: il en donna une écla- 
tante preuve en leur concédant les mêmes droits 
qu'à ses propres sujets en matière de successions. 
Cette faveur fut due aux pressantes sollicitations 
de Chevalier, qui ne survécut pas long-temps aux 
immenses services par lui rendus à la république. 
Les rapports étant devenus chaque jour plus fré- 
quens entre Genève et la cour de France , on réso- 
lut d'y avoir constamment un résident. Le syndic 
François Dauphin de Chapeaurouge fut le pre- 
mier investi de cette qualité. 

A la suite de quelques ouvertures de paix qui 
n'aboutirent à rien, Henri, irrité contre le duc de 
Savoie, avait envoyé Lesdiguières, pour rompre 
la trêve et attaquer la Maurienne. Ce général rem- 
porta des avantages successifs sur les Savoyards, 
mais l'année suivante le duc reprit cette province, 
et ses troupes s'avancèrent fort près de Genève. 
On y craignit pendant long-temps une entreprise 
sérieuse, dont le général d'Albigny devait être le 
conducteur. On s'aboucha avec les Bernois àNyon, 
on se prépara de nouveau à se défendre. Les hos- 
tilités toutefois se bornèrent à quelques prison- 
niers enlevés de part et d'autre. Enfin la paix fut 
conclue entre la France, l'Espagne et la Savoie. 
Ce traité, publié à Vervins le 12 juin, comprenait 
les Suisses et leurs alliés. Il était donc positif (\w 



HISTOIRE DE GENEVE. (^S) 

Genève , alliée des Suisses depuis i52Ô, et plus ré- 
cemment par les traités de Soleure et de Zurich , 
se trouvait comprise dans celui de Vervins. Ainsi 
l'avait entendu Henri IV, ainsi l'écrivait-il à la 
république dans des termes non équivoques : «Nous 
«pourrons être désormais plus utiles ^ lisait-on 
« dans sa lettre du 8 juin, à nos bons voisins., amis 
« et alliés, au rang desquels nous vous prions de 
« croire que vous tiendrez toujours tel lieu, que 
« vous pouvez désirer de nous; nous vous assurons 
« aussi que nous avons eu bonne souvenance de 
« vous et de ce qui vous concerne, au traité de la 
« dite paix , de sorte que vous pouvez faire état 
« de jouir avec nous du fruit d'icelle, etc. » Henri 
IV se défiait à tel point de la bonne foi de Charles- 
Emmanuel, qu'il exigea de lui un serment solen- 
nel de l'observation du traité, prêté entre les 
mains du seigneur Bothéon commis pour le re- 
cevoir. Les Genevois n'avaient pas en lui plus de 
confiance. Le traité était bien précis, et cependant 
ils voulurent faire expliquer le duc , et à cet effet 
ils lui envoyèrent une députation. Charles la 
reçut avec cérémonie, et lui fit une de ces ré- 
ponses de Sibylle qui se prêtent à toutes les inter- 
prétations : «Je suis bien aise, leur dit-il, que 
« Messieurs de Genève se réjouissent de la paix qui 
« vient d'être conclue entre le roi de France et 
« moi, et qu'ils connaissent dans la suite combien 



(i5g8) sixioie époque. 579 

« elle leur est avantageuse. » Henri IV croyait en- 
chaîner la mauvaise foi ducale par un serment, 
c'était par trop de naïveté chez un souverain qui 
venait d'abjurer sans se convertir, d'apostasier 
sans conviction. La conscience politique se prête 
à de singulières capitulations. 

Charles-Emmanuel ne tarda pas à laisser percer 
ses fâcheuses dispositions envers les Genevois: 
dans une entrevue qu'il eut à Thonon avec leurs 
députés , il déclara formellement qu'il n'enten- 
dait pas que Genève fût comprise dans la paix 
de Vervins. Il proposa d'ouvrir des conférences 
qui en effet furent tenues à Hermance l . On y dis- 
cuta beaucoup sur les droits respectivement pré- 
tendus, des envoyés ducaux vinrent même à Ge- 
nève compulser aux archives les originaux des 
bulles, chartes et traités invoqués par la répu- 
blique, et dont elle avait présenté des copies, mais 
pour la centième fois on se sépara sans rien con- 
clure , le duc s' obstinant à parler aux Genevois de 
vidommat, de château de l'Ile, de soumission, 
mots dès long-temps rayés de leur dictionnaire 
républicain. Pendant que les conférences se sui- 
vaient ou venaient de se rompre , Charles-Emma- 
nuel levait des troupes en Espagne, en Italie et en 

1 Les conférences d Hermance durèrent depuis le 17 octobre 
jusqu'au 11 novembre i5r)8 (Archives, Spon, Gautier, registres 
des. Conseils), 



380 HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^99y 

Piémont, dans le but secret de résister à la France, 
dans le cas où elle voudrait le forcer à tenir sa 
promesse de restituer le marquisat de Saluées , et 
dans le dessein avoué d'attaquer les Bernois, pour 
reconquérir sur eux le pays de Vaud. Genève, 
craignant d'être inquiétée, demanda de nouvelles 
déclarations à Henri IV , afin d'établir qu'elle était 
comprise dans le traité de Vervins ; le roi les ac- 
corda franches et précises, mais elles seraient res- 
tées vaines si, froissé lui-même par la déloyauté 
ducale , il ne se fut résolu à donner à Charles , les 
armes à la main, une sévère leçon. 

Il n'est pas rare de voir les souverains confondre 
leurs convenances avec leurs droits, et vouloir 
conserver le fruit de leurs usurpations en dépit 
des traités qui les condamnent et qu eux-mêmes 
ont souscrit. Tout cela se pardonne quand l'usur- 
pateur est fort. Charles-Emmanuel n'était pas en 
position de se soustraire à l'accomplissement de 
ses promesses par la voie d'une résistance patente. 
Il traîna en longueur, mit le pape de la partie, et 
finit par venir lui-même à Paris afin de proposer 
des équivalens dont le sacrifice pût lui permettre 
de conserver le marquisat auquel il tenait par 
amour-propre de conquérant. Genève vit ses des- 
tins remis en question par cette nouvelle manœu- 
vre, on y apprit avec douleur que le duc offrait 
de restituer immédiatement le marquisat si le roi 



(iôoo) SIXIÈME ÉPOQUE. 38l 

consentait, sinon à l'aider clans la conquête de la 
république, du moins à ne pas la secourir. Henri 
IV, quoique déjà assez puissant, se montra loyal : 
«Cet abandonnement , répondit-il, ferait tort à 
« l'honneur de la couronne et à la sûreté de la 
« parole d'un roi. » Le cardinal Aldobrandin qui 
négociait cette affaire, n'y regardait pas de si près : 
à ses yeux Genève était un repaire d'hérétiques 
indignes de l'intérêt qu'on leur portait. Il ne crai- 
gnait pas de présenter la trahison proposée comme 
un titre que se donnerait Henri IV à la bienveil- 
lance du saint Siège , et comme un gage de la sin- 
cérité de sa conversion. 

Voyant qu'enfin rien ne pourrait résoudre le 
roi à sacrifier Genève dont le sort était dans ses 
mains depuis que le patriciennat bernois avait à 
peu près abandonné cette république, Charles- 
Emmanuel traita sur d'autres bases, il fut stipulé 
qu'il pourrait à son choix rendre le marquisat ou 
le garder en donnant la Bresse , Bourg et son châ- 
teau ^ Barcelonnette , le Val de Sture, Pérouse et 
Pignerol avec leur territoire. Le traité lui donnait 
trois mois pour fixer son choix 1 . On voit qu'à cette 
époque on disposait des villes sans tenir compte 

1 Ce traité fut signé par les deux souverains le 27 février 1600. 
Plusieurs de nos historiens n'ont parlé que de ceux de Vervins et 
de Lyon , et il est d'autant plus important de rappeler celui-ci , 
parce que c'est a ses clauses qu'on dut la guerre . et plus tard 
le traité de Lyon. 



582 HISTOIRE DE GENEVE. (l6oo) 

des populations. La politique peut-elle prendre en 
considération les vœux des peuples dont elle dis- 
pose ! Le duc partit peu de jours après avoir signé 
cette nouvelle convention , mais déjà il avait pris 
la résolution de ne pas s'y soumettre. L'avenir ne 
pouvait-il pas amener quelque chance favorable 
aux destins de Henri ! Le délai s'étant écoulé sans 
que le duc se fût résolu à donner le marquisat ni 
les équivalens, le roi commença à s'apercevoir 
qu'il fallait en venir à l'emploi de la force , et sur- 
le-champ il se mit en campagne. Son armée ne fut 
d'abord composée que de huit mille hommes divi- 
sés en deux corps, commandés l'un par Lesdi- 
guières , l'autre par le maréchal de Biron. Ce der- 
nier prit en quelques jours Bourg , la Bresse et le 
Bugey tout entiers. Lesdiguières de son côté prit 
la Maurienne et la Tarentaise , pendant que le roi 
lui-même entra dans Chambéry, le comte de Jacob 
qui défendait la ville , ayant été forcé de capituler. 
Que faisait le duc au moment où ses états étaient 
envahis par les Français victorieux sur tous les 
points ? il dansait à Turin et reçut au bal les dé- 
pêches qui lui apportaient la nouvelle de la prise 
de Chambéry. Le croira-t-on ? ce prince, plus oc- 
cupé des lois de l'étiquette que du soin de sa gloire^ 
appliqua tous ses soins à conserver son amabilité 
pendant la soirée! Peut-être l'histoire lui pardon- 
nerait-elle cet esprit de représentation officielle , 



(i6oo) SIXIÈME ÉPOQUE. 583 

ai dès le lendemain il eût couru réparer ses désas- 
tres par quelque triomphe éclatant ; il n'en avait 
ni les moyens ni le courage, et bientôt il n'eut 
plus qu'à implorer la clémence du vainqueur par 
l'intercession du nonce Aldobrandrin. 

Après la prise de Chambéry, Henri IV s'était ap- 
proché de Genève et était venu mettre le siège de- 
vant le fort Sainte-Catherine , gardé par une gar- 
nison de six cents hommes bien résolus à vendre 
chèrement leur vie. On sait que ce fort avait été 
construit pour inquiéter les Genevois et les tenir 
bloqués. Versoix, détruit en 1789, complétait le 
système ducal à l'égard de la république. On con- 
çoit que les Genevois devaient prendre un vif in- 
térêt à la prise de ce château resté seul debout. 
Malheureusement pour eux , Henri pouvait se 
trouver assez mal disposé à les servir. A l'ouver- 
ture des hostilités, le gouvernement de Berne les 
avait poussés à ne pas se mêler de cette guerre, 
ce qui avait beaucoup contrarié le roi. Cependant 
Henri leur avait trop d'obligations antérieures 
pour ne pas faire quelque chose pour eux; il les 
pria de lui prêter du canon et des pionniers , il 
prit le fort , le démantela et leur confia le soin de 
le raser. Les Genevois s'en acquitèrent avec tant 
de zèle, que vingt-quatre heures après il n'en 
restait plus de traces. 

Pendant que le roi fesait le siège de Sainte- 



384 HISTOIRE DE GENEVE. (l6oo) 

Catherine,, il reçut les députations de Genève, qu'il 
accueillit avec la plus entière bienveillance : « Je 
« vais , leur disait-il , vous ôter une rude épine 
« du pied, » et il avait raison , car Sainte-Cathe- 
rine et Versoix étant démolis, le duc refoulé en 
Piémont n'était guère plus à craindre. Henri IV 
parlait beaucoup du vénérable Théodore de Bèze, 
qu'il avait eu l'occasion de connaître au fameux 
synode de la Rochelle. Ce vieux doyen du saint 
ministère s'empressa de se rendre aux désirs du 
roi, et certes c'était quelque chose pour un homme 
de son âge, accablé de nombreuses infirmités. 
Depuis un an il avait été forcé de renoncer à la 
chaire et même à toutes les autres fonctions ac- 
tives. Les jésuites, ses ennemis jurés, répandirent 
le bruit de son abjuration, et allèrent jusques à 
le faire passer pour mort ; il s'en était vengé en 
leur donnant un démenti formel , par la publica- 
tion d'un petit ouvrage, qu'il intitula plaisamment 
Beza redivivus. Henri IV le combla de prévenan- 
ces et d'égards , il fêtait en lui l'homme de mérite 
et le patriarche de l'Eglise réformée. 

Le sort des armes ayant été favorable aux Fran- 
çais, Charles-Emmanuel laissa agir le légat Aldo- 
brandin dans le sens de la conclusion d'un traité 
de paix , qui en effet ne tarda pas à être signé 
par les deux souverains. Il fut moins désavanta- 
geux pour le duc, que, vaincu, il n'aurait pu l'es 



(1601) SIXIÈME ÉPOQUE. 585 

pérer , car Henri se contenta de la Bresse , en 
échange du marquisat 1 ; il garda à la vérité le pays 
de Gex, mais cette contrée depuis onze ans était 
au pouvoir des Genevois ^ qui seuls auraient eu 
le droit de se plaindre. Ils essayèrent de réclamer 
ce bailliage, mais le roi se justifia de cetle dispo- 
sition, en affirmant que le pape l'avait exigée. 
C'était un vrai prétexte , car le légat Aldobrandin 
avait aussi protesté contre la démolition du fort 
Sainte - Catherine , qui ne fut pas moins rasé. 
Henri IV aurait eu raison contre tous, puisqu'il était 
le plus fort. La seule chose qu'oblinrent les Gene- 
vois , fut une déclaration du roi, constatant que 
sous le nom d'alliés des treize cantons il avait 
toujours entendu comprendre la république, tant 
dans le traité de Vervins que dans l'accord de 
Paris , et enfin dans celui qui venait d'être signé 
à Lyon. C'était quelque chose, car la publicité 
donnée à cette pièce ne contribua pas peu à faire 
renoncer le duc à l'entreprise qu'il voulait tenter 
contre Genève, au moyen d'une armée réunie en 
Piémont , sous les ordres du comte de Fuentes , 
espagnol gouverneur de Milan. 

Après tant de défaites, Charles-Emmanuel resta 

1 Ce traité fut souscrit à Lyon le 17 janvier 1601. M. Albanis 
Beaumont, dans son ouvrage sur les Alpes grecques et cottiennesy 
intervertit complètement Tordre des éve'nemens , par rapport aux 
faits qui amenèrent les traite's de Lyon , de Paris et de Vervins, 



386 HISTOIRE DE GENEVE. (l6oi) 

convaincu que désormais, il ne pourrait lutter avec 
le roi de France ; toutefois , quoique ce dernier 
prit hautement le parti des Genevois , il ne re- 
nonça pas à l'espoir de les soumettre. Il avait la 
ridicule prétention d'être un grand homme de 
guerre et un habile politique , aussi se promet- 
tait-il de s'emparer de Genève par un coup de 
main , avant que les Français eussent le temps de 
la secourir ; l'intrigue le maintiendrait en posses- 
sion de sa conquête. Ce prince avait trop souvent 
laissé deviner ses intentions, pour qu'on n'en fût 
pas instruit à Genève; d'un autre côté, la noblesse 
et les généraux qui l'entouraient connaissant son 
idée favorite , ne manquaient pas de lui présenter 
chaque jour de nouveaux plans d'attaque. C'était 
un moyen infaillible de s'attirer ses bonnes grâces; 
en un mot, c'était une entreprise projetée en se- 
cret, mais dont Genève , la Savoie, le Piémont, 
la France et l'Espagne connaissaient les prépara- 
tifs. Parmi les plans qui lui avaient été présentés, 
le duc parut adopter de préférence celui que Bru- 
naulieu avait élaboré, il consistait à surprendre la 
ville pendant la nuit, à escalader les murs, et sur- 
tout, à l'attaquer avec des forces si supérieures 
que la résistance fût impossible. La nature même 
des mesures à prendre pour faire réussir l'expédi- 
tion devait inviter les Genevois à une surveil- 
lance plus active , et leurs alliés à se préparer à 



(1602) SIXIEME ÉPOQUE. 58j 

les défendre, ainsi , pendant que le duc de Savoie 
fesait essayer à Turin les échelles d'assaut; on ré- 
parait à Genève l'artillerie et les fortifications, et 
tandis que des Gordes d'Albigny réunissait des 
troupes dans les environs, Henri IV fesait avancer 
près de la frontière un corps d'armée sous les 
ordres du maréchal Lavardin. 

Les raisons qui empêchaient le duc d'entrer ou- 
vertement en campagne , contre la république , 
devaient aussi l'engager à désavouer les intentions 
dont chacun ne manquait pas de l'accuser : il ne 
hésita pas devant la nécessité d'un nouveau men- 
songe politique , tout en se promettant bien 
de besoigner plus à la couverte , comme Bonni- 
vard le disait de son aïeul Charles III, au commen- 
cement de son règne. Le meilleur indice de la 
persistance du prince dans ses projets était , aux 
yeux des hommes qui le connaissaient, son em- 
pressement à s'en défendre : la suite devait bientôt 
justifier leurs appréhensions. 

Afin de dissiper tout-à-fait les craintes des Ge- 
nevois , Charles-Emmanuel recommanda aux sei- 
gneurs de sa cour, qui habitaient leur voisinage ? 
de les accabler de prévenances; il alla même jus- 
qu'à envoyer à Genève le président du Sénat de 
Chambéry , Rochette , qui parut s'entremettre 
officieusement , pour amener entre le duc et la 
république l'établissement d'un nouveau mode de 



588 HISTOIRE DE GENEVE. (1602) 

vivre, et d'un traité de commerce , dont les vexa- 
tions des officiers de Savoie fesaient vivement dé- 
sirer la conclusion. Pendant long-temps on avait 
été dans la plus vive anxiété, mais les négociations 
ouvertes par Rochette firent renaître la confiance, 
on cessa de fermer alternativement les portes 
Neuve ou de Rive , les gardes furent négligées , 
Lavardin s'éloigna de Genève , et les familles 
aristocratiques renouèrent des relations intimes 
avec les seigneurs savoyards des environs. Cepen- 
dant le langage du président était peu fait pour 
rassurer la cité ; il promettait seulement d'ébau- 
cher un projet de mode de vivre , de concert avec 
d'Albigny , lieutenant-général en Savoie ; quant 
aux troupes qui couvraient le duché , il n'espé- 
rait pas obtenir leur retraite , qui ne pouvait dé- 
pendre, disait-il, de son maître, mais bien du 
roi d'Espagne. Le président affectait aussi de ré- 
péter que sa mission n'avait aucun caractère officiel. 
Dans le fait il n'en avait qu'une , celle d'observer 
l'attitude de la population, ses moyens de défense, 
et de lui inspirer une entière sécurité. Sous ce rap- 
port, il réussit au-delà de ses espérances. En effet 
divers avis ayant été donnés par des paysans , re- 
lativement à l'attaque projetée, et aux mouvement 
des troupes ducales et espagnoles, la veille et le 
soir même du 1 1 décembre , on n'en tint aucun 



(1602) SIXIÈME EPOQUK. 38(J 

compte, tant on croyait pouvoir s'endormir sur la 
foi des promesses de Rochette. 

Il faut convenir que les préparatifs de l'Escalade 
semblaient répondre du succès , à moins qu'un 
prodige ne vint sauver Genève. Pendant que tous 
ses habitans se livraient au sommeil, d'Albigny fe- 
sait approcher ses troupes avec les plus grandes 
précautions, arrêtant tous les paysans que l'on ren- 
contrait, de peur qu'ils n'allassent donner l'alarme. 
Ainsi se dirigèrent vers Genève de divers points , 
la compagnie des gardes de d'Albigny , le régiment 
de la Yal d'Isère, quatre compagnies de cavalerie, 
trois ou quatre mille hommes de troupes napoli- 
taines et espagnoles, et une centaine de ces nobles 
Savoyards, qui, la veille encore, s'asseyaient à la 
même table que les riches de Genève, et se livraient 
ensemble à toutes sortes de plaisirs, avec l'abandon 
de l'intimité. Le duc lui-même n'avait pas dé- 
daigné d'honorer de sa présence une victoire qu'il 
considérait comme certaine; il avait passé les monts 
incognito, et s'était arrêté au hameau d'Étrembiè- 
res. Certes sa lâche et présomptueuse ambition lui 
méritait bien la terrible leçon que la Providence 
lui destinait. 

L'armée entière fut bientôt réunie à Plainpatais. 
D'Albigny fait alors mettre pied à terre aux trois 
cents hommes d'élite qui devaient s'élancer les 
premiers sur les remparts } il les fait suivre de 

TOM. II. y.D 



3go HISTOIRE DE GENEVE. (1602) 

quelques centaines d'hommes résolus , s'appro- 
che avec eux de la contrescarpe, et les fait des- 
cendre dans le fossé de la Corraterie : le nros 
reste dans la plaine. Aucune précaution n'a été 
négligée : des claies s'étendent sur la boue des 
fossés, pour faciliter la marche du soldat ; on s'as- 
sure que les soldats de garde n'ont rien entendu , 
et déjà trois échelles garnies de poulies sourdes 
sont assujetties et dressées contre les murailles. 
Cependant de sinistres pressentimens agitaient 
l'ame de ces guerriers, bien que forts, nombreux, 
et armés de toutes pièces; leur conscience timide, 
comme celle de l'homme qui va commettre une 
mauvaise action, les rendait accessibles aux crain- 
tes les plus puériles. A Champel , un lièvre qui 
s'élance et fuit, jette l'épouvante dans les rangs. 
A Plainpalais , ils prennent des pieux pour une 
armée rangée en bataille. Dans les fossés, une volée 
de canards leur donne l'alarme. Et vous croyez , 
vous, soldats de l'absolutisme ducal ; vous, stipen- 
diés de la catholique Espagne; vous, fanatisés du 
jubilé de Thonon , vaincre des hommes libres , 
même endormis , vous qui tremblez devant les ani- 
maux les plus craintifs ! Ah ! plutôt cent fois vous 
retirer, puisque vous n'osez pas attaquer les Ge- 
nevois debout et à la face du soleil ; car si vous 
succombez , vous ne serez pas à leurs yeux des 
ennemis vaincus à respecter, mais des scélérats à 



(1602) SIXIÈME ÉPOQUE. OQI 

punir, et vos têtes pourront bien dès demain figu- 
rer au bout des lances citoyennes , sur ces murs , 
dont vous allez violer l'enceinte, malgré la foi des 
traités î Quoi ! vous êtes des hommes, et vous ne 
serez pas éclairés par cette marche ténébreuse 
qu'on vous impose , et surtout par l'aspect de tout 
ce qui vous entoure. Genève est heureuse et libre, 
elle a reformé sa religion , ses mœurs et ses lois , 
et, république, elle croit à l'inviolabilité de la pa- 
role d'un souverain. Quant à vous, on vous invite à 
la conquérir , pour la rendre esclave et malheu- 
reuse ; et quels sont ceux qui vous guident ? Un 
d'Albigny, auquel votre maître promet en récom- 
pense de sa conquête la main d'une de ses bâtar- 
des! Un jésuite écossais, le père Alexandre , qui 
vous assure que les échelons que vous allez gravir 
vous acheminent vers le séjour des bienheureux î 
Serait-ce donc cette moralité, cette religion que 
vous allez rétablir à Genève ? Réveille-toi , cité 
de Calvin , réveille-toi ! quel épouvantable avenir 
te préparent de pareils hommes ; c'est le paternel 
gouvernement de i5ig; ce sont les autels catholi- 
ques , arrosés de sang par Jean de Savoie et par 
Pierre de la Baume ; ce sont les mœurs courtisa- 
nesques et dissolues de la cour ducale. Républi- 
que , réveille-toi , ou demain tes lois , tes mœurs 
et la liberté ne seront plus. 

Cependant les trois échelles dressées au bout 



5o,2 HISTOIRE DE GENEVE. (1602) 

du parapet de la Corraterie, près de la porte de la 
Monnaie , dans un endroit où l'on savait qu'on ne 
mettait plus de factionnaires, venaient de donner 
accès à près de deux cents hommes armés de tou- 
tes pièces, à la tête desquels marchaient Sonas, fils 
de celui qui avait été tué à la bataille de Mon- 
thoux , et beaucoup de nobles Savoyards , cachés 
sous des armures sans couleurs, afin de n'être 
pas reconnus par leurs amis de Genève : « La ville 
est à nous, » se disent d'Albigny et Brunaulieu ; 
et soudain ils dépêchent un courrier à Etram- 
bières pour porter au duc la nouvelle de ce pre- 
mier succès. De son côté , le duc se hate d'infor- 
mer la Savoie et le Piémont de la victoire que 
désormais il regarde comme assurée. Toutefois la 
trahison qui leur avait promis des complices prêts 
à les recevoir, s'était contentée d'éloigner les 
corps-de-garde du lieu où se fesait l'Escalade , et 
les Savoyards, étonnés de ce que les traîtres ne ve- 
naient pas leur tendre la main , se tenaient ac- 
croupis près du parapet ou sous les arbres du 
boulevard, en attendant que leurs camarades fus- 
sent montés; tandis que leurs chefs s'assuraient, 
en parcourant quelques rues , que le cri d'alarme 
n'avait pas encore été poussé. Quoique la sur- 
veillance ne fût pas très-active, une sentinelle 
veillait constamment au haut de la tour de la 
Monnaie. Vers trois heures du matin , cette senti- 



(1602) SIXIÈME ÉPOQUE. 3c)3 

nelle crut remarquer du mouvement du côté de 
la Corraterie , et eu lit part au chef du poste, qui 
envoya en reconnaissance un soldat muni d'une 
lanterne. Celui-ci s'approche des remparts , et, 
voyant venir à lui des hommes armés, qui ne ré- 
pondent pas au qui vive ! crie aux armes ! et lâche 
son coup d'arquebuse ,- à l'instant même il est 
étendu sur la place. Mais le signal est donné, la 
vigie de la tour le répète en tirant aussi son 
arme. Debout, Genevois! que le sang du brave 
qui vient de s'immoler pour appeler la cité à la 
défense de sa liberté menacée , ne reste ni inutile 
ni invengé ; debout î car le despotisme , l'intolé- 
rance et 1 immoralité ont mis le pied dans vos 
murs ! Hâtez- vous ! ne voyez-vous pas déjà le 
corps-de-garde de Neuve envahi par vos enne- 
mis î Heureusement que là, encore, le courage in- 
spiré d'un soldat vous ménage quelques instans 
pour vous rallier. En effet, au moment où ce poste 
était pris, un de ceux qui le gardaient eut la pré- 
sence d'esprit d'abattre la herse, qui défendait 
les approches de la porte Neuve, sous laquelle un 
pétardier savoyard allait appliquer la mine , pour 
ouvrir une libre entrée à l'armée réunie à Plain- 
palais. Devant cette herse vont s'arrêter les efforts 
des forces principales des assaillans ; devant elle, 
Charles-Emmanuel î vont se briser ta rage impuis- 
sante et ta cauteleuse ambition de conquérant. 



3g4 HISTOIRE DE GENEVE. (1602) 

Réduits aux trois cents hommes qui étaient suc- 
cessivement montés par les échelles , Brunaulieu 
et Sonas, fesant de nécessité vertu, se mirent en de- 
voir d'attaquer, tout en se ménageant les moyens 
de recevoir des secours. A cet effet, pendant que 
trois détachemensse dirigeaient vers la Tertasse, le 
poste de la Monnaie et l'avancée de l'Hôtel-de- 
Ville, un quatrième forçait le poste de Neuve, et 
le cinquième, servant de réserve, protégeait l'es- 
calade. Le corps-de-garde de la porte Neuve fit 
peu de résistance ; mais ce succès n'eut pas de 
résultat , grâce au soldat qui fit choir la herse. 
Celui de la Monnaie se défendit mieux, et les Sa- 
voyards en furent vigoureusement repoussés, tant 
par les six soldats qui l'occupaient, que par une 
ronde qui vint les prendre en queue. Quelques 
bourgeois prirent part à cette action ; ils eurent 
même un auxiliaire sur lequel ils ne comptaient 
pas : c'était une femme qui, logeant au-dessus du 
corps-de-garde de la Monnaie, s'avisa de jeter 
une marmite de fer sur les assaillans. Ce projec- 
tile nouveau cassa la tête à un soldat savoyard. 

De moment en moment l'alarme devenait plus 
générale ; dans toutes les rues le cri : aux armes ! 
se répétait en échos infinis ; l'airain ébranLé por- 
tait la terreur dans le cœur des citoyens , moins 
encore que dans celui de leurs ennemis. On ne 
voyait plus que des bourgeois à demi vêtus, mais 



!()U2) SIXIÈME ÉPOQUE. 5g5 

armés , courant à leurs places d'armes, ou volant 
aux lieux où le bruit du combat les appelait. Là, 
c'étaient des Savoyards qui s'excitaient en criant au 
meurtre et au pillage ; ici , des Genevois qui se 
ralliaient pour opposer enfin une résistance utile 
aux progrès des lâches qui venaient les surpren- 
dre. La lutte commença à s'engager plus vive et 
plus acharnée du côté de la Tertasse. L'ancien 
syndic Jean Canal était capitaine de ce quartier ; 
affaibli par l'âge, il ne consulta que son courage, et, 
malgré les efforts que fesaient ses soldats pour le 
retenir , il voulut se précipiter le premier dans la 
mêlée. Les chaînes sont tendues , et les forces lui 
manquent pour les soulever ou les franchir. «Par 
« pitié, s'écrie-t-il, aidez ma vieillesse, et que du 
« moins je meure, en fesant mon devoir, s'il ne 
« m'est pas donné de sauver mon pays. » Ses vœux 
sont accomplis ; mais à peine le combat est- il 
engagé, qu'il tombe frappé d'un coup mortel, lé- 
guant à de plus forts, à de plus jeunes que lui 
l'exemple d'un dévouement sublime, et un noble 
sang à venger. Toutefois les Genevois triomphent 
bientôt sur ce point, et culbutent les Savoyards , 
qui, songeant à piller autant qu'à vaincre, tentent 
d'envahir les maisons de la Corraterie , où ils 
espèrent trouver du butin et une issue pour pé- 
nétrer dans la rue de la Cité. Ce coup de main 
pouvait réparer les échecs partiels qu'ils venaient 



3q6 histoire de genève. (1602) 

d'éprouver ; car leurs échelles se trouvant vis-à- 
vis des maisons attaquées , et ces maisons leur 
procurant une entrée facile dans le sein de la ville, 
ils avaient encore de grandes chances de succès. 
Par un bonheur inespéré , les moyens de recevoir 
des secours leur furent enlevés. Un canonnier 
ayant mis le feu à une pièce du bastion de l'Oie , 
le boulet, rasant la muraille de la Corraterie., fit 
voler en éclats les trois échelles, brisant du même 
coup les audacieux projets du duc de Savoie. L'obs- 
curité de la nuit n'avait pas permis aux troupes 
de Plainpalais de distinguer d'où partait cet éclat; 
elles se persuadèrent que le pétard venait de faire 
sauter la porte Neuve, et sur-le-champ elles s'ache- 
minèrent vers ce point , au bruit des fanfares et 
des cris de victoire. Etonnées de trouver la herse 
abattue , elles courent dans le fossé, où le feu de 
la même pièce les décime et les met en déroute. 

Bientôt la nouvelle du bris des échelles se ré- 
pand , le nombre des citoyens grossit , et celui des 
assaillans ne peut plus s'augmenter. Dès lors la 
scène change , et les Genevois songent à prendre 
l'offensive. Sur un seul point les Savoyards sont en- 
core victorieux, c'est au poste de Neuve qu'il faut 
reprendre à tout prix ; car d'un moment à l'autre, 
de ce corps-de-garde on peut parvenir à faire sau- 
ter la herse et la porte, et donner entrée à l'armée 
entière. De Budé de Vérace se met à la tête de 



(1602) SIXIÈME époque. 397 

deux compagnies, et s'avance vers ce poste, que les 
Savoyards s'obstinent à défendre ; on s'y bat avec 
acharnement: deux citoyens sont tués, plusieurs 
autres blessés ; mais les Genevois touchent au mo- 
ment d'entrer dans le corps-de-garde : de Budé 
croit reconnaître à la voix le chef des Savoyards , 
qui s'efforce de les rallier et de les exhorter à une 
défense désespérée. « C'est vous, dit-il, Sonas ; je 
« vous reconnais sous ce haubert noir ; vous êtes 
«perdu; rendez-vous, et je vous garantis la vie 
« sauve. » C'était en effet ce même Sonas qu'une 
pierre, fortuitement détachée des remparts, avait 
frappé , quand il mettait le pied à l'échelle. La ré- 
sistance était inutile : un bon nombre des siens 
était étendus sans vie, d'autres avaient fui, et, 
franchissant les remparts, s'étaient brisés en tom- 
bant : il se rendit avec les siens , et de Budé, fi- 
dèle à sa parole, le fit conduire dans sa maison, 
espérant lui sauver ainsi la vie. Il ne restait plus 
d'ennemis dans la ville que ceux qui avaient péri , 
et ceux qui venaient d'être faits prisonniers ; pour 
ceux du dehors , ils étaient glacés d'épouvante. 
Afin d'achever leur défaite , on braqua de l'artil- 
lerie sur la Treille , et quelques volées de canon 
suffirent pour disperser cette armée, si terrible et 
si présomptueuse deux heures auparavant 1 . 

' Il est presque inutile de rappeler que l'escalade eut lieu dans 
la nuit du u au 12 de'cembre 1602 (vieux stvle). 



5g8 HISTOIRE DE GENEVE. (1602) 

Fuyez donc soldats de Charles-Emmanuel , du 
père Alexandre et de Philippe IL I Allez annoncer 
à vos maitres qu'à l'infamie d une lâche entre- 
prise , ils ont à ajouter la honte d'une défaite ; 
hâtez-vous, car le duc a déjà fait publier sa vic- 
toire. Et vous , prince parjure ! que l'aspect de 
Genève , vivant désormais libre , avec ses lois , 
ses autels et ses mœurs , vous soit un supplice 
éternel : que le souvenir de l'Escalade r gravé en 
trais ineffaçables dans les fastes de la république , 
revienne à chaque anniversaire demander à votre 
conscience la célébration du remords ! 



(1602) 



SIXIÈME ÉPOQUE. 



5 99 



WX W\ V\\ WV \ XV XXV XXX V XV VVV VU XXX XXX XXX VXX V\\ XXV VV\ XXX VV\ VA. V 

CHAPITRE II. 

Suites de l'Escalade. — Traite' de Saint- Julien. — Affaire de Cor- 
singe. — L'auditeur Sarrazin. — Premiers symptômes de troubles 
politiques. 

(De 1602 à 1667.) 

Pendant la durée d'un combat ^ surtout lors- 
que la nuit en dérobe aux yeux toute l'horreur, 
le patriotisme, une sorte d'ivresse militaire ^ et 
l'instinct de la conservation , laissent à peine aux 
acteurs de ces scènes de désolation le temps de 
réfléchir sur leurs résultats. Il n'appartient qu'aux 
esprits les plus élevés , aux hommes chez lesquels 
l'élan du courage n'ébranle pas l'équilibre de la 
raison ^ d'apprécier et les dangers du moment et 
ceux de l'avenir. Cependant l'attaque imprévue 
des troupes savoyardes avait éclairé les Genevois 
sur l'abîme qui s'ouvrait devant eux presque en 
même temps que le tocsin d'alarme les avait 
appelés à la défense de leurs murs. Tous n'attri- 
buèrent pas à ce(te entreprise l'immense portée 



4ûO HISTOIRE DE GENEVE. (1602) 

que pouvait avoir son succès ou son avortement; 
mais quand le soleil, se levant sur le théâtre du 
combat, vint montrer le sang répandu, les cada- 
vres sans vie , les armes brisées , les échelles en 
éclats, on commença à regarder l'attaque re- 
poussée, avec effroi, et la victoire miraculeuse- 
ment obtenue, avec une sorte d'incrédulité dé- 
fiante. Au milieu de tous, le citoyen qui resta 
frappé du plus grand étonnement, c'était DeBèze, 
que l'effroyable tumulte n'avait pu réveiller à 
cause de sa surdité; il ne fallut rien moins que 
l'aspect du champ de bataille pour le convaincre. 
Se rendant enfin à l'évidence, il entraîna le peu- 
ple dans les temples, et là, reprenant la parole, 
à laquelle ses infirmités l'avaient obligé de renon- 
cer, il adressa à l'Eternel de solennelles actions 
de grâces. 

On n'avait pas triomphé sans combattre : aussi 
les divers points contre lesquels l'attaque avait été 
dirigée étaient-ils jonchés de cadavres. Toutefois 
les Genevois, quoique surpris, perdirent beaucoup 
moins de monde que leurs ennemis ; car s'ils eu- 
rent à regretter un Jean Canal, un Galatin, un 
Bandières, un Vandel, un Mercier, un Humbert, 
un Monard , un Petit et quelques autres braves 1 , 

' Les autres qui périrent dans cette nuit mémorable e'taient 
Gabriol, Cambiague, Bogueret, Batiste, Debolo, Portier, Bou- 
sezel, Guignet et Muzy. Les citoyens eurent de plus une tren- 



(1602) sixième Époque. 4oj. 

le duc avait perdu plus de deux cents hommes , 
dont les uns furent tués sur les remparts, et les 
autres se brisèrent en se laissant cheoir dans le 
fossé, ou y reçurent la mort. Cinquante-quatre 
cadavres étaient restés sur le champ de bataille : 
le reste fut enlevé par les Savoyards. Certes assez 
de sang avait coulé pour que le peuple, généreux 
par inclination , pût se contenter de ces trophées; 
mais treize prisonniers étaient restés en ses mains, 
précisément de ceux qui s'étaient battus avec le 
plus d'acharnement, de ces nobles Savoyards , 
dont les relations avec les nobles de Genève étaient 
assez intimes. Parmi eux se trouvaient Brunau- 
lieu, le premier auteur du plan de l'Escalade, 
ChafFardon, d'Attignac et Sonas, auquel, comme 
nous l'avons vu, de Budé avait promis la vie 
sauve *. Cependant une rumeur sourde s'élevait du 
sein de la populace, descendue tout entière sur 
la place publique. On disait tout bas que les syn- 

taine de blesses, parmi lesquels on comptait Baudichon et Fabri: 
neuf de ces blesse's moururent peu de jours après. 

1 Cette sorte de capitulation qu'avait obtenu Sonas paraît avoir 
induit en erreur plusieurs historiens. Guichenon et Grillet racon- 
tent que les treize prisonniers capitulèrent dans le bastion de 
l'Oie, et se rendirent à Jean Canal, premier syndic. Celui-ci, 
comme l'a fort bien fait remarquer M. Picot, n'était pas premier 
syndic , et avait été' tué à la Tertasse au commencement de l'ac- 
tion. Les treize officiers furent pris à la porte Neuve, où les Sa- 
voyards s'étaient vigoureusement défendus. Ce qui se passa à ce 
poste entre de Budé et Sonas était resté dans l'oubli {Mémoires 
manuscrits). 



402 HISTOIRE DE GENEVE. (1602) 

dics^ avertis des projets de Charles-Emmanuel, 
soit négligence, soit complicité, n'avaient pris 
aucune des précautions commandées par les cir- 
constances; on affirmait que Philibert Blondel 
avait conclu un pacte de trahison avec le duc. Ces 
bruits se propageant de plus en plus , l'agitation 
ne tarda pas à devenir menaçante. L'attitude des 
Conseils n'était pas faite pour la calmer; en effet, 
ils hésitaient à traduire devant eux immédiate- 
ment les treize prisonniers ; et le peuple exaspéré 
paraissait vouloir assouvir sa vengeance plutôt sur 
ses magistrats, qu'il accusait de l'avoir trahi, que 
sur les prisonniers. Effrayés de cette irritation 
toujours croissante, les Conseils résolurent de 
juger les prisonniers; mais avant de prononcer 
sur leur sort, ils donnèrent l'ordre de les appli- 
quer à la question. Sonas seul était respecté, parce 
que de Budé l'avait fait cacher chez lui ; mais le 
peuple ayant appris le lieu de sa retraite et l'es- 
poir qu'avait conçu de Budé de le sauver, force 
fut de le juger aussi. Vainement de Budé voulut-il 
essayer de s'opposer à son enlèvement, en mena- 
çant de le défendre au péril de sa vie : tout cela 
fut inutile, et bientôt Sonas, réuni à ses douze 
compatriotes, se vit introduit dans la salle du 
Conseil , où le premier syndic, Dominique Cha- 
brey , leur lut une sentence de mort. Deux heures 
seulement leur étaient laissées pour se préparer à 



(1602) SIXIÈME ÉPOQUE. zjo5 

marcher au supplice. Ils subirent leur peine au 
bastion de l'Oie, et leurs têtes, réunies à celles 
des cinquante-quatre morts dans l'action, restè- 
rent fichées à autant de piques sur le boulevard 
de la Corraterie , comme pour laisser au duc de 
Savoie et à ses courtisans le loisir de compter, par 
ces sanglans trophées, les années écoulées depuis 
que Genève, libre et réformée, avait secoué le 
joug de son aïeul l . Ainsi, à soixante-quinze an- 
nées de distance, la justice du peuple répondait à 
l'effroyable défi des têtes de Navis et de Blanchet, 
clouées au noyer du pont d'Arve par les ordres de 
Charles-le-Bon ; ainsi elle répondait encore aux 
atroces massacres des garnisons de Ternier et de 
Bonne, dont, pendant la dernière guerre, Charles- 
Emmanuel avait repu sa cruauté héréditaire. 

Les hésitations des Conseils , pendant le juge- 
ment des gentilshommes savoyards, avaient aug- 
menté les soupçons du peuple, au lieu de les dé- 
truire. Personne ne pensait que le duc eût osé 
tenter^ en pleine paix , une aussi aventureuse en- 
treprise, s'il n'avait eu des intelligences au sein 
même delà cité. Philibert Blondel, en sa qualité 

1 En i555 l'indépendance de Genève se trouva cousacre'e par 
l'adoption de la réformation ; car la république secoua en même 
temps alors le joug usurpateur du duc de Savoie et l'autorité lé- 
gitime de son e'vêque. 11 y avait donc , en 1602 , soixante-sept ans 
que Genève était libre ; il y avait aussi soixante-sept têtes de Sa- 
voyards sur le boulevard de la Corraterie. 



HISTOIRE DE GENEVE. (l6o3) 

de syndic de la garde , était exposé aux premiers 
soupçons. Il crut prudent de ne pas avoir l'air de 
redouter une enquête, et, se levant dans le Con- 
seil, il allégua des faits que ses collègues admirent 
comme une justification suffisante. Faut-il s'en 
étonner? Tous avaient les mêmes négligences, et 
quelques-uns les mêmes fautes à se reprocher. 
Une seconde fois il fut encore reconnu innocent, 
sans toutefois être réhabilité dans l'opinion publi- 
que, dont l'influence devait un jour le conduire à 
l'échafaud. 

De nombreux avertissemens éclairaient les chefs 
de l'aristocratie sur la défiance du peuple à leur 
égard. Les bruits répandus contre Philibert Blon- 
del , le choix des nouveaux syndics , tous pris en- 
dehors du nombre de ceux qui étaient sortis de 
charge quatre ans auparavant, les prédications des 
ministres étaient tout autant de leçons qu'ils tâchè- 
rent de mettre à profit. Ils avaient une immense 
majorité dans les Conseils, et comme les décisions 
n'étaient que le résultat de leur volonté , ils espé- 
rèrent reconquérir leur popularité de i58g en 
récompensant généreusement les hommes qui 
s'étaient distingués lors de l'Escalade. Isaac Mer- 
cier, qui avait sauvé la ville en abattant la herse 
de la porte Neuve 1 , et quelques autres furent ad- 

1 C'est cet Isaac Mercier que Gregorio Léti pre'tend avoir e'të 
tue' par les Savoyards au moment où il venait d'abattre la herse. 



(l6o3) SIXIÈME ÉPOQUE. J^oS 

mis gratuitement à la bourgeoisie ; Blandano , 
La Ramée et Oldoin reçurent des indemnités pé- 
cuniaires, et de Budé de Vérace, déjà conseiller 
d'état, fut placé à la tête des étrangers pris à la 
solde de la république : on fit aussi graver une 
inscription honorable à St.-Gervais , en tête des 
noms de ceux qui avaient péri dans la nuit du 12 
décembre. Ce sont de ces moyens dont le succès 
est presque infaillible , car comment le peuple 
songerait-il à punir ceux qui récompensent ses 
héros ! Les Conseils prenaient d'ailleurs de sages 
mesures pour déjouer les nouvelles tentatives que 
les généraux savoyards pouvaient vouloir faire 
contre la république. La France et les Suisses fu- 
rent instruits du triomphe des Genevois. Henri IV 
témoigna par des missives affectueuses, combien 
il prenait part à leurs succès ; Berne envoya des 
secours , et la confiance commença à renaître non 
que le peuple eût beaucoup de foi dans la vigilance 
des Conseils, mais parce qu'ayant fait l'épreuve 
de ses forces, il ne craignait plus ses ennemis. 

Une autre cause contribua beaucoup à assoupir 
pour quelque temps les justes plaintes des citoyens. 
D'Albigny et ses troupes n'étaient pas éloignés des 
murs de la ville; le duc fesait de nouvelles levées, 
il fallait donc ou conclure la paix ou se préparer 

11 fut admis à la bourgeoisie le 19 janvier i6o5 (registres des Con- 
seils). 

tom. ir. 26 



/joG • HISTOIRE DE GENEVE. (l6o5) 

à la guerre avant de songer à agiter les questions 
de politique intérieure. On se contenta alors de se 
réunir dans les temples et dans les banquets pour 
solenniser une aussi glorieuse journée. Seulement 
le Conseil des Deux-Cents, revenant à ses ancien- 
nes prérogatives, décida qu'à l'avenir il s'assem- 
blerait périodiquement , et il accorda à chacun de 
ses membres le droit nouveau de faire dans le sein 
du Conseil les propositions qu'il jugerait profi- 
tables à la république. Le Conseil général resta 
pour le moment étranger à la lutte des Conseils 
inférieurs, quoique presque toutes ses attributions 
eussent été usurpées. 

Si l'indigne violation des traités que le duc de 
Savoie venait de se permettre avait relevé le cou- 
rage des Genevois , cet acte révolta les Suisses à 
tel point, que les envoyés de Charles-Emmanuel 
à Berne, furent obligés d'en sortir, pour échapper 
aux insultes dont ils étaient journellement l'objet. 
Les cantons protestans se réunirent à Arau, et c'est 
aux termes des résolutions de cette Diète que six 
cents Bernois et quatre cents Zurichois se mirent 
en marche pour renforcer les Genevois, qui déjà, 
après avoir réparé leurs fortifications, étaient ren- 
trés en campagne. Cette petite armée marcha de 
succès en succès ; elle prit quelques châteaux , 
s empara de la ville de St.-Genis d'Aoste et poussa 
ses avant-postes jusque sous les murs de Cham- 



(lGo5) SIXIÈME ÉPOQUE. 4°7 

béry. A la nouvelle de ces revers , le présomptueux 
Charles-Emmanuel offrit de traiter, et envoya des 
députés à St. -Julien où s'ouvrirent des conféren- 
ces. Les instructions des députés savoyards présen- 
tèrent d'abord quelques difficultés ; bientôt elles 
furent aplanies et chacun présenta son projet de 
pacification. Cependant les Genevois retombés 
après la victoire , sous le protectorat de la France 
et des cantons évangéliques qui les avaient aban- 
donnés dans le danger ^ les consultaient sur l'op- 
portunité du traité. Henri et les Suisses conseil- 
lèrent la paix ; les envoyés ducaux encouragés par 
là, et se montrant plus exigeas , les négociations se 
rompirent pour être reprises peu de temps après 
sous la médiation des cinq cantons neutres, Baie , 
Schaffhouse^ Glaris, Àppenzel et Soleure^ que 
l'ambassadeur de France avait engagés à cette dé- 
marche officieuse. La paix fut enfin conclue et la 
république en dicta presque toutes les conditions. 
L'insolent fondateur de Sainte-Catherine et de 
Versoix^ fut obligé de s'interdire la faculté d'éle- 
ver des forts ou d'entretenir des troupes dans un 
rayon de quatre lieues autour de Genève, il re- 
connut que cette ville était comprise dans les trai- 
tés de Vervins et de Lyon , et ce persécuteur achar- 
né des Genevois promit de les recevoir et de les 
protéger dans ses propres états 1 . Une folle entre- 

1 Le traite de St. -Julien fut conclu le u juillet 1607 (Archiv.). 



4û8 HISTOIRE DE GENEVE. (l6o5) 

prise , déloyalement tentée et courageusement re- 
poussée, lui imposa ce traité comme une nécessité 
impérieuse, à laquelle les menaces du pape et les 
rodomontades de l'Espagne n'eurent pas la puis- 
sance de le soustraire. Du reste les populations sa- 
voyardes n'ayant aucun intérêt à la guerre et en 
supportant chaque jour les désastres, reçurent la 
nouvelle de la paix avec enthousiasme. Compren- 
drez-vous enfin la grande leçon que pour vous 
renferment ces Vivat! prince brouillon et ambi- 
tieux! cette ivresse ^ ces cris de joie qui accueillent 
la conclusion de la paix n'étaient hier que deuil, 
malédictions et larmes. 

Les Genevois, appelés à jouir de plus de tran- 
quillité qu'ils n'en avaient eu depuis le moment 
où ils s'étaient laissés entraînés sur le champ de 
bataille par Henri 111 , n'avaient pas mis en oubli 
la conduite de leurs magistrats en 1602. Blondel , 
homme ambitieux , avare et emporté, leur était 
devenu d'autant plus odieux, que les Conseils n'a- 
vaient pas craint de le déclarer irréprochable. 
L'animadversion dont il était l'objet devenant gé- 
nérale, des réunions nombreuses se formèrent, 
elles avaient ordinairement pour résultat des re- 
quêtes que l'on présentait au procureur-général 
ou au premier syndic , pour obtenir la mise en 
jugement de Philibert Blondel et celle des autres 
magistrats de 1602. Pendant long-temps les syn- 



(i6o3) sixième Époque. 4°9 

dics et les Conseils opposèrent la résistance la plus 

obstinée aux désirs du peuple. Dès cet instant la 

querelle commença à s'envenimer, et le peuple 

modéré dans ses exigences , mais ferme dans l'exer- 
ce 7 

cice de ses droits, menaça les syndics de porter 
ses réclamations devant le Conseil général. Ce fut 
un citoyen nommé Combe qui dressa cette re- 
quête. D'un autre côté Guidonnet qui avait un 
procès avec Blondel , lui reprocha sa trahison à 
l'audience. Le Conseil eut l'imprudence de le faire 
arrêter , mais alors la voix du peuple se fit enten- 
dre plus forte et plus terrible; ce n'était déjà plus 
le jugement de Blondel et la liberté de Guidonnet 
que l'on réclamait , il fallait réformer un gouver- 
nement devenu aristocratique, ennemi déclaré , 
et qui ne tenait aucun compte des justes plaintes 
des citoyens. 

Effrayés de l'attitude hostile des citoyens, les 
Conseils mirent Guidonnet en liberté ; mais celui- 
ci , plus irrité qu'avant son incarcération, porta 
une plainte régulière contre Blondel , et soutenu 
par la cité presque entière 9 il força les Conseils à 
revenir sur cette affaire. Blondel ne tarda pas à se 
voir accusé par ses propres collègues, qu'il cher- 
chait lui-même à compromettre , et abandonné de 
tous , car aucun avocat ne voulant lui prêter son 
ministère, on dut enjoindre à Du Cest de le dé- 



4lO HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^4) 

fendre d'office l . L'arrêt fut loin de satisfaire les 
citoyens; en effet, on se borna à lui infliger une 
peine pécuniaire et à le déposer de sa charge de 
conseiller, condamnation injuste ou trop douce, 
qui ne fit qu'aigrir davantage le peuple. Ce qui le 
froissait ainsi, c'était la morgue insolente avec la- 
quelle l'aristocratie repoussait ses griefs. Les mi- 
nistres cherchaient à se rendre les médiateurs 
dans cette lutte nouvelle , mais ils ne furent pas 
mieux accueillis par les citoyens. Cherchaient-ils 
à obtenir qu'on traitât avec douceur ceux qui ré- 
clamaient quelques modifications dans le gouver- 
nement, au lieu de les repousser brutalement en 
les accusant d'être des séditieux? « Vos conseils 
« et vos desseins sont pernicieux , leur répondait- 
« on 2 , et nous perdrons plutôt la vie que d'y 
w donner les mains. » Cependant, le langage des 
ministres n'était ni menaçant, ni trop en har- 
monie avec les griefs du peuple. « Il n'est pas pos- 
ec sible, disait l'un d'eux 3 , que dans une famille 
(( les enfans parlent aussi sagement que les pères , 
« et les magistrats étant les pères des peuples, doi- 
t( vent prendre garde de ne pas user d'une trop 
« grande rigueur avec eux , parce que prendre un 

1 Arrêté du Conseil du 21 octobre i6o3 (registres des Conseils, 
de Grenus). 

2 Cette réponse est des conseillers Fabri et de Châteauneui. 

3 Simon Goulard , pasteur et auteur d'une histoire manuscrite 
de la guerre de 1689. 



(lOo4) DIXIÈME KPOQUE. /flî 

c( |e] parti serait toutgàter. SiM. Blondel nes'étaii 
« pas ainsi formalise, les ehoses n'en seraient pas 
« arrivées à ce point. » « Il vaut beaucoup mieux , 
« ajoutait un autre prévenir la tempête que d'y 
« vouloir remédier quand elle est arrivée ; le 
« peuple est une bête à plusieurs têtes, et comme 
« il n'en faut qu'une pour le remuer, il est bon de 
« le ménager. » Il paraît que ce dernier conseil fut 
suivi , on ménagea le peuple sans faire droit à ses 
réclamations , et les troubles fuient momentané- 
ment appaisés. 

Lorsque le Conseil des Deux-Cents avait con- 
fisqué une partie des biens de Philibert Blondel , 
et l'avait privé de ses emplois, on lui avait pré- 
senté cette sentence comme une satisfaction ac- 
cordée à l'exaspération du peuple , et sur laquelle 
on pourrait revenir quand elle serait calmée. 
Aussi Blondel ne parut-il pas en être beaucoup 
affligé. Deux années s'étaient à peine écoulées, 
qu'il s'avisa de réclamer l'exécution de cet enga- 
gement secret, en demandant d'être admis de 
nouveau dans les Conseils. Ceux-ci ne voulurent 
pas le lui accorder ou plutôt ils ne l'osèrent pas, 

1 Le pasteur Jaquemod. Tous ces détails sont extraits du pro- 
cès-verbal de la de'libe'ration des Conseils du 27 de'cembre i6o5 
(registres des Conseils). — Il est assez curieux de puiser à cette 
source des renseigneinens qui peignent aussi bien que ceux-là la 
morgue du Conseil étroit et la modération du langage des pas- 
leurs. 



4l2 HISTOIRE DE GENÈVE. (l6o5) 

Il voulut s'en venger et porta plainte contre ses 
collègues de 1602, les accusant d'avoir favorisé 
l'Escalade par leur négligence. Cette démarche le 
perdit, car cétait ranger parmi ses ennemis ceux 
qui jusques-là l'avaient sauvé de la justice popu- 
laire. Jeté dans les prisons, il subit une nouvelle 
procédure, à la suite de laquelle, ceux qu'il avait 
dénoncés furent absous, et lui-même fut condamné 
à dix années de prison et à une forte amende. 
Cette condamnation ne fit qu'exciter de plus en 
plus Blondel contre ses juges qu'il accusait tou- 
jours d'être plus coupables que lui. Cependant, 
les preuves de sa culpabilité , long-temps tenues 
secrètes par les Conseils, se révélaient chaque 
jour et prenaient une nouvelle force, grâce à 
d'autres faits récemment découverts. L'un de ces 
faits pouvait lever tous les doutes, cétait celui 
d'une correspondance que Blondel aurait entre- 
tenue avec d'Aibigny > par le moyen d'un paysan 
du Chable nommé Boismoncl. On parvint à le 
faire arrêter, mais, comme on ne songea à l'in- 
terroger que le lendemain , on le trouva pendu 
avec ses jarretières. Le geôlier avoua dans les 
tortures qu'il avait été séduit par Blondel, et qu'à 
sa sollicitation il avait étranglé Boismond , et il 
fut condamné à mort. Blondel refusa long-temps 
de faire les mêmes aveux ; cependant, vaincu par 
les souffrances épouvantables auxquelles il fut 



(l6o6) SIXIÈME ÉPOQUE. 4*3 

soumis ! , il finit par se déclarer coupable, et fut 
à son tour condamné au dernier supplice. Il devait 
être roué sur la place publique , écartelé après 
sa mort, ses membres devaient être dispersés sur 
les frontières , et sa tête placée sur les crénaux de 
l'arcade du Molard. Ce luxe de barbarie prouve 
assez que le Conseil étroit le sacrifiait plus encore 
à ses propres craintes, qu'à la haine populaire. 

S'il fut jamais une affaire dans laquelle les tor- 
tures aient servi de pièces de conviction, c'est as- 
surément celle de Philibert Blondel. Ce malheu- 
reux subit cinq genres différens de questions, la 
question ordinaire, les afres, la corde, la beu- 
rière et l'estrapade, et il rétracta ses aveux en 
marchant au supplice. Le geôlier qui servit de 
témoin contre lui, fut inutilement appliqué à la 
torture pendant trois fois ; après cette triple épreu- 
ve , la loi interdisait de l'y appliquer de nouveau , 
mais il eut beau réclamer le bénéfice de cette dis- 
position , il ne fut pas moins soumis à de plus 
horribles souffrances, qui finirent par arracher 
des aveux à son agonie. Ajoutons à cela qu'il fut 

1 Un extrait des registres des Conseils donnera une juste idée 
des tourmens auxquels Blondel fut soumis; on y lit: que selon 
ses re'ponses, Philibert Blondel sera poursuivi plus outre par les 
afres , maigre' la gre'veure qui est à son corps par suite de la ques- 
tion. On arrête qu'il sera e'ievé aux afres , n'ayant rien voulu 
avouer ni a la corde ni à la beurière (registres des Conseils, 
de Grenus). 



4l2 HISTOIRE DE GENEVE. (l6o5) 

Il voulut s'en venger et porta plainte contre ses 
collègues de 1602, les accusant d'avoir favorisé 
l'Escalade par leur négligence. Cette démarche le 
perdit, car c'était ranger parmi ses ennemis ceux 
qui jusques-là l'avaient sauvé de la justice popu- 
laire. Jeté dans les prisons, il subit une nouvelle 
procédure, à la suite de laquelle, ceux qu'il avait 
dénoncés furent absous,, et lui-même fut condamné 
à dix années de prison et à une forte amende. 
Cette condamnation ne fit qu'exciter de plus en 
plus Blondel contre ses juges qu'il accusait tou- 
jours d'être plus coupables que lui. Cependant, 
les preuves de sa culpabilité , long-temps tenues 
secrètes par les Conseils, se révélaient chaque 
jour et prenaient une nouvelle force, grâce à 
d'autres faits récemment découverts. L'un de ces 
faits pouvait lever tous les doutes, c'était celui 
d'une correspondance que Blondel aurait entre- 
tenue avec d'AIbigny , par le moyen d'un paysan 
du Chable nommé Boismoncl. On parvint à le 
faire arrêter, mais, comme on ne songea à l'in- 
terroger que le lendemain , on le trouva pendu 
avec ses jarretières. Le geôlier avoua dans les 
tortures qu'il avait été séduit par Blondel, et qu'à 
sa sollicitation il avait étranglé Boismond , et il 
fut condamné à mort. Blondel refusa long-temps 
de faire les mêmes aveux ; cependant, vaincu par 
les souffrances épouvantables auxquelles il fut 



(l6o6) SIXIÈME ÉPOQUE. 4*3 

soumis l 9 il finit par se déclarer coupable, et fut 
à son tour condamné au dernier supplice. 11 devait 
être roué sur la place publique , écartelé après 
sa mort, ses membres devaient être dispersés sur 
les frontières > et sa tête placée sur les crénaux de 
l'arcade du Molard. Ce luxe de barbarie prouve 
assez que le Conseil étroit le sacrifiait plus encore 
à ses propres craintes, qu'à la haine populaire. 

S'il fut jamais une affaire dans laquelle les tor- 
tures aient servi de pièces de conviction, c'est as- 
surément celle de Philibert Blondel. Ce malheu- 
reux subit cinq genres différens de questions, la 
question ordinaire, les afres, la corde, la beu- 
rière et l'estrapade, et il rétracta ses aveux en 
marchant au supplice. Le geôlier qui servit de 
témoin contre lui, fut inutilement appliqué à la 
torture pendant trois fois ; après cette triple épreu- 
ve , ia loi interdisait de l'y appliquer de nouveau , 
mais il eut beau réclamer le bénéfice de cette dis- 
position , il ne fut pas moins soumis à de plus 
horribles souffrances, qui finirent par arracher 
des aveux à son agonie. Ajoutons à cela qu il fut 

1 Lu extrait des registres des Conseils donnera une juste idée 
des tourmens auxquels Bioudel fut soumis: on y lit: que selon 
ses re'ponses, Philibert Blondel sera poursuivi plus outre par les 
afres, inaigre' la gre'veure qui est à son corps par suite de la ques- 
tion. On arrête qu il sera e'ievé aux afres, n'ayant rien voulu 
avouer ni à la corde ni a la beurière (registres des Conseils . 
de Grenus). 



4 14 HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^>°7) 

enjoint au bourreau de mettre immédiatement 
la sentence à exécution , sans avoir égard au pour- 
voi que pouvait former Blondel devant le grand 
Conseil , et nous serons amenés à penser que le 
Conseil étroit avait de puissantes raisons pour 
tenir la procédure secrète , forcé qu'il était de ra- 
cheter son impopularité par la tête de Blondel. 
Quelle atroce politique ! quelle froide inhuma- 
nité ! tant de cruautés exercées contre Blondel fe- 
raient croire à la sincérité de d'Albigny , lorsque 
peu de temps après il affirmait à des députés ge- 
nevois que ce magistrat n'avait jamais été coupa- 
ble des crimes qui lui avaient fait porter la tête 
sur l'échafaud *. Quelques années après, un autre 
citoyen, Pierre Canal, que le nom et la mort de 
son père semblaient devoir protéger, même contre 
le soupçon, fut condamné et exécuté comme cou- 
pable d'intelligences avec la Savoie. Pendant l'ins- 
truction de son procès, il inculpa Joseph Blondel , 
frère de Philibert , qu'on appliqua aussi à la tor- 
ture, mais il le justifia avant de mourir. Blondel 
fut rétabli dans sa charge de notaire, seulement 
il resta estropié, ayant eu un bras fracassé et plu- 
sieurs côtes brisées par l'estrapade. Telle était la 

' Ces détails sont extraits du rapport fait par Sarrazin l'aîné 
d une eonversatiou qu'il avait eue à Chambéry avec d'Albigny. 
Voir le procès-verbal de la séance du Conseil étroit du 1 er sep- 
tembre 1607 (registres des Conseils). 



(1608) sixième époque. 4*5 

justice de l'époque , justice de préjugés , d'erreurs 
et d'abrutissement, qu'on ne se rappelle aujour- 
d'hui qu'avec horreur. Cependant, vivent encore 
dans plus d'un canton suisse des hommes dont 
les membres disloqués attestent la presque con- 
temporanéité de semblables supplices. 

Avant la découverte des intrigues de Canal , la 
république avait fait justice de deux gentilshom- 
mes français, véritables soldats de fortune qui 
s'étaient promis de surprendre Genève. Comme 
on connaissait leur plan, les Bernois, qu'on en 
avait instruits, les firent arrêter à Yverdon, d'où 
ils furent amenés dans la ville. Toute la noblesse 
française s'intéressa à leur sort, et réclama vive- 
ment en leur faveur, se fondant sur ce qu'ils 
n'étaient coupables que d'un projet. Malgré cette 
intercession, ils furent tous deux condamnés et 
exécutés, tant les souvenirs de l'Escalade inspi- 
raient de sévérité aux juges; on ne rêvait plus 
que conspirations et projets de surprise , quoique 
le duc de Savoie ne songeât pas sérieusement à 
tenter un nouveau coup de main. Le supplice de 
La Bastide et de Duterrail dut être à ses yeux un 
avertissement de plus, pour l'engap T er à renoncer 
à ses vieilles prétentions, abandonnées par le traité 
de Saint-Julien. Il serait trop long de rapporter 
les tentatives faites à différentes époques par des 
traîtres, tels que La Rivière, le capitaine La Ru- 



4l6 HISTOIRE DE GENEVE. (l6o8) 

desse , Chenalat et quelques autres ; l'échafaud 
fournissait toujours le dénouement de leurs trames. 

Les troubles politiques dont il faut faire remon- 
ter les commencemens aux jours qui suivirent l'Es- 
calade, avaient été plutôt comprimés qu'appaisés. 
Les citoyens demandaient le rétablissement de 
l'autorité souveraine du Conseil général ; ils ré- 
clamaient aussi que le procureur-général fût spé- 
cialement chargé de veiller aux droits du peuple. 
Combe et Patac avaient écrit ces principaux 
griefs et bon nombre d'autres; sur le refus des 
syndics d'en prendre connaissance et d'y répon- 
dre , ils avaient déposé leur requête en Conseil 
général. Il n'en résulta que beaucoup de tumulte. 
Les troubles se renouvelèrent à l'occasion de 
l'élection du lieutenant , parce que le Conseil 
étroit s'obstina à présenter pour cette place , Do- 
minique Chabrey, premier synddic en 1602, mal 
lavé des soupçons qui planaient sur sa tête au su- 
jet de sa conduite lors de l'Escalade. Toutefois ces 
dissentions s'étaient calmées , grâce à l'habileté 
du petit Conseil. Ce corps était parvenu à concen- 
trer presque tout le pouvoir gouvernemental en 
ses mains 9 en usurpant les prérogatives du Con- 
seil des Deux-Cents et celles du Conseil général ; 
il avait même diminué l'autorité des ministres. 
Aussi après l'Escalade, se vit-il attaqué simulta- 
nément par les ministres par le peuple et par les 



(1609) SIXIÈME ÉPOQUE. 4 l 7 

Conseils inférieurs. Les citoyens étaient les plus 
ardens, le Conseil des Deux-Cents redemandait 
ses anciennes attributions,, et les ministres conser- 
vant la modération de leur caractère^ recevaient 
avec bienveillance les représentations des citoyens, 
et les portaient au Conseil étroit sous des formes 
conciliatrices dout j'ai donné plus haut quelques 
exemples. Le sénat chercha à diviser ses antago- 
nistes pour en triompher. Il concéda au Conseil 
des Deux-Cents le droit de juger les causes civiles 
en derniert ressort, il promit au peuple de porter 
au Conseil général tous les arrêtés qui pourraient 
être contraires aux édits. Enfin il parvint insensi- 
blement à détacher les ministres des citoyens qu'il 
leur peignait comme des brouillons et des rebel- 
les, et à diminuer l'influence de Consistoire. Le 
sénat voulait aller plus loin , il prétendait nommer 
un de ses membres , président de la Compagnie 
des pasteurs, et interdire pour l'avenir à ce corps 
la faculté de faire des remontrances au Conseil. 
Ces prétentions furent repoussées, mais dès ce 
moment l'autorité des ministres allas affaiblissant, 
surtout après la mort de Théodore de Bèze qui 
vint priver à cette époque la république d'une de 
ses illustrations , la réforme d'un de ses plus dignes 
apôtres 1 . Forcé de renoncer à dominer directe- 

1 Théodore de Bèze mourut le i3 octobre iSo5; il fut enterrë 
au cloître Saint-Pierre , et depuis, cette distinction fut accordée 



4l6 HISTOIRE DE GENEVE. (l6o8) 

desse, Chenalat et quelques autres; l'échafaud 
fournissait toujours le dénouement de leurs trames. 

Les troubles politiques dont il faut faire remon- 
ter les commencemens aux jours qui suivirent l'Es- 
calade, avaient été plutôt comprimés qu'appaisés. 
Les citoyens demandaient le rétablissement de 
l'autorité souveraine du Conseil général ; ils ré- 
clamaient aussi que le procureur-général fût spé- 
cialement chargé de veiller aux droits du peuple. 
Combe et Patac avaient écrit ces principaux 
griefs et bon nombre d'autres; sur le refus des 
syndics d'en prendre connaissance et d'y répon- 
dre , ils avaient déposé leur requête en Conseil 
général. Il n'en résulta que beaucoup de tumulte. 
Les troubles se renouvelèrent à l'occasion de 
l'élection du lieutenant , parce que le Conseil 
étroit s'obstina à présenter pour cette place , Do- 
minique Chabrey, premier synddic en 1602, mal 
lavé des soupçons qui planaient sur sa tête au su- 
jet de sa conduite lors de l'Escalade. Toutefois ces 
dissentions s'étaient calmées , grâce à l'habileté 
du petit Conseil. Ce corps était parvenu à concen- 
trer presque tout le pouvoir gouvernemental en 
ses mains , en usurpant les prérogatives du Con- 
seil des Deux-Cents et celles du Conseil général ; 
il avait même diminué l'autorité des ministres. 
Aussi après l'Escalade, se vit-il attaqué simulta- 
nément par les ministres, par le peuple et par les 



(1609) SIXIÈME ÉPOQUE. 4 l 7 

Conseils inférieurs. Les citoyens étaient les plus 
ardens, le Conseil des Deux-Cents redemandait 
ses anciennes attributions, et les ministres conser- 
vant la modération de leur caractère, recevaient 
avec bienveillance les représentations des citoyens, 
et les portaient au Conseil étroit sous des formes 
conciliatrices dout j'ai donné plus haut quelques 
exemples. Le sénat chercha à diviser ses antago- 
nistes pour en triompher. Il concéda au Conseil 
des Deux-Cents le droit de juger les causes civiles 
en derniert ressort, il promit au peuple de porter 
au Conseil général tous les arrêtés qui pourraient 
être contraires aux édits. Enfin il parvint insensi- 
blement à détacher les ministres des citoyens qu'il 
leur peignait comme des brouillons et des rebel- 
les, et à diminuer l'influence de Consistoire. Le 
sénat voulait aller plus loin , il prétendait nommer 
un de ses membres , président de la Compagnie 
des pasteurs, et interdire pour l'avenir à ce corps 
la faculté de faire des remontrances au Conseil. 
Ces prétentions furent repoussées, mais dès ce 
moment l'autorité des ministres allas'aflaiblissant, 
surtout après la mort de Théodore de Bèze qui 
j vint priver à cette époque la république d'une de 
I ses illustrations , la réforme d'un de ses plus dignes 
apôtres 1 . Forcé de renoncer à dominer directe- 



1 Théodore de Bèze mourut le i3 octobre iSo5; il fut enterre' 
au cloître Saint-Pierre, et depuis, cette distinction fut accordée 



4l8 HISTOIRE DE GENEVE. (iGio) 

ment la Compagnie des pasteurs , le sénat cher- 
cha à l'aristocratiser , en remplaçant par un pré- 
sident à vie le modérateur hebdomadaire élu de- 
puis Calvin. Les ministres s'y opposèrent vaine- 
ment, il fallut céder; ils eurent cependant le bon 
esprit d'ôter au sénat les moyens d'influencer 
l'élection. Cet ordre de choses dura jusqu'au mo- 
ment où Simon Goulard obtint enfin le rétablisse- 
ment de la modération hebdomadaire *. 

Dans ses relations extérieures, la république 
était en assez bonne position ; de toute part elle 
recevait des secours pécuniaires qui lui servaient 
à élever de nouvelles fortifications , l'Espagne ne 
la menaçait plus , la Savoie était peu à craindre , 
et Henri IV plus affermi sur le trône de France , 
lui témoignait par mille bienfaits sa cordiale bien- 
veillance. Tantôt il offrait d'établir à ses frais un 
arsenal dans la ville, tantôt il rendait réguliers les 
paiemens des six mille écus de subsides , qu'il ac- 
cordait mensuellement, tantôt enfin il octroyait 
aux Genevois de nouvelles lettres de naturalité qui 
les exemptaient en France du droit d'aubaine et 

aux conseillers et aux pasteurs. On trouvera des de'tails très-cu- 
rieux sur cet homme célèbre dans l'histoire de sa vie, au volume 
des hommes illustres. 

'Simon Goulard, élu en 1612 pour présider annuellement, 
ayant refusé cette charge, la compagnie sollicita de nouveau , et 
obtint des Conseils le rétablissement de l'ancien ordre de choses 
(registres des Conseils). 



(l6ll) SIXIÈME ÉPOQUE. /^IQ 

de plusieurs autres droits onéreux 1 . Un jour, en- 
tr'autres , Henri IV s'entretenait avec Jacob 
Anjorrant,, député genevois, auquel il donnait 
son audience de congé. « Encore que vous ne 
t< soyez mes sujets , lui disait-il, je vous maintien- 
ce drai comme si j'étais votre père. » Peu d'heures 
après, ce prince tomba sous le poignard de l'infâme 
Ravaillac , et Genève , désormais placée sous la 
sauve-garde de la France, sentit renaître ses in- 
quiétudes. En effet, Marie de Médicis et le jeune 
roi auront-ils envers la république l'affection de 
Henri? Il était permis d'en douter, par la raison 
que le fondement de la bienveillance de ce prince 
pour les Genevois reposait sur ses anciens senti- 
mens religieux. Déjà le duc de Savoie, jugeant 
l'occurrence favorable, levait des troupes, et ne 
dissimulait plus ses projets hostiles ; cependant la 
politique de la France ne changea pas avec son 
souverain : Marie de Médicis se réunit aux Bernois 
pour notifier au duc qu'il eût à cesser ses prépara- 
I tifs; il était trop faible : il désarma 2 , et n'obtint 
de cette levée de boucliers que le ridicule d'un 
insolent manifeste. 

1 Ces nouvelles lettres de naturalité furent obtenues , à la solli- 
citation de François-Dauphin de Chapeaurouge , dans le mois de 
juin 1607 (Gautier, registres des Conseils). 

2 II desarma, aux termes d'un accord signe' à Turin le cjmai 1611, 
J et les Genevois, aux termes du même accord, renvoyèrent les 

troupes auxiliaires qu'ils avaient appelées. 



420 HISTOIRE DE GENEVE. (1620} 

La république avait sans doute besoin d'être 
rassurée sur les intentions de la cour de France à 
son égard , car le nouveau roi paraissait vouloir 
déraciner le calvinisme dans ses états. Bientôt les 
troubles religieux et les prises d'armes y reprirent 
une nouvelle activité , et quelques courtisans in- 
discrets répandirent le bruit qu'après avoir détruit 
la foi de Calvin dans son royaume , Louis XIII 
irait en conquérir le foyer le plus actif. Richelieu , 
dont la politique domina bientôt la cour de 
France , adopta un système de persécutions moins 
effrayant. Il combattit les réformés pour leur en- 
lever les places fortes qu'ils tenaient à titre de 
villes de sûreté. Maître de Montauban et de La 
Rochelle, il fit démanteler ces places, et réduisit 
à la tolérance la moins bienveillante la protection 
avouée qu'Henri IV accordait aux protestans. On 
s'attendait à beaucoup plus de rigueur, et dès lors 
on put juger que l'intention de Richelieu était de 
réduire successivement le nombre des réformés , 
en ne leur accordant ni grâces, ni emplois, ni 
garanties, ni honneurs, et en facilitant l'entrée de 
toutes les carrières à ceux qui rentreraient dans le 
sein de l'église catholique. Genève, toujours au 
courant des résolutions du ministre français ^ se 
tranquillisa dès qu'elle fut instruite de la marche 
qu'il venait d'adopter. Cependant l'enlèvement 
des villes de sûreté était un premier pas vers 



(1620) sixième Époque. / { 2i 

l'abrogation de fédit de INanles , auquel , peu 
d'années après , Louis XIV devait brusquement 
atteindre. 

Près d'un siècle s'était écoulé depuis que Pierre 
de La Baume avait enterré avec lui l'épiscopat de 
Genève. Certes on ne s'attendait guères à recevoir 
des réclamations de la part d'un titulaire de ce 
siège, brisé pour jamais , et l'on avait ri de la 
missive adressée par un empereur d'Orient à Févê- 
que de Genève vers la fin du i6 me siècle. Quel fut 
donc l'étonnement des Conseils quand ils appri- 
rent que François-de-Sales élevait des prétentions 
appuyées par la France. On s'empressa d'envoyer 
un député à Paris , et François-de-Sales renonça 
à des droits chimériques, dont le pape même cessa 
de s'occuper. 

Les années qui suivirent 1 avènement de 
Louis Xlil , bien que troublées par quelques ap- 
préhensions promptement dissipées, n'offrirent 
que des jours tranquilles, surtout si l'on veut les 
rapprocher des époques qui précédèrent et qui 
suivirent. Toutefois Genève fut encore dépeuplée 
par la peste, qui lui enleva près de quatre mille 
habitans en peu de mois. C'est pendant ces grands 
désastres que se révélèrent l'esprit de progrès et le 
dévouement des individus. On ne vit plus, comme 
dans des siècles moins éclairés, les Conseils, en- 
traînés par les préjugés de la multitude, livrer 

TOM. II. 27 



HISTOIRE DE GENEVE. (1620) 

aux bourreaux de prétendus coupables , que l'on 
croyait être les propagateurs du fléau : de plus 
sages considérations présidèrent à l'établissement 
d'une chambre de santé, chargée de procurer des 
soins et des secours à tous les malades 1 , tandis 
que de courageux ministres leur prodiguaient les 
encouragemens de la religion. Peu à peu la peste 
cessa ses ravages, et si l'on eut à regretter un 
grand nombre de victimes , leur nombre ne fut 
pas augmenté par d'inutiles supplices. D'autres 
désastres affligèrent encore Genève : tels furent 
des incendies et des coups de vent , qui portèrent 
l'effroi et la désolation chez une partie de ses habi- 
tans. A quoi bon les rapporter ici ! l'histoire d'un 
pays n'est pas celle des ouragans ou des incendies 
qui peuvent , pendant le cours des siècles , mêler 
le désordre des élémens aux orages de la vie des 
peuples. Si j'ai parlé des précédentes attaques de 
la peste et de sa dernière invasion , c'est que dans 
ces jours de deuil, les mœurs purent être obser- 
vées. Ainsi, au moment de l'établissement de la 
chambre de santé , l'égoïsme des classes riches se 
montrait par la fuite de presque tous ceux qui les 

* On a bien voulu me confier le premier registre original de la 
chambre de santé'. La de'libe'ration qui eu nomme les membres 
est en tête du registre : elle est à la date du 3 janvier 1616. La 
peste, qui avait commence' en i6i5, durait encore. Cette de'li- 
be'ration estsigne'e Maillet, secrétaire. 



(ïÔ24) SIXIÈME ÉPOQUE. 

composaient; telle fut la cause d'un édit sévère 
rendu contre eux à leur retour. 

Pendant quelque temps, comme je l'ai dit, les 
citoyens n'eurent pas l'occasion d'ouvrir de nou- 
veau le combat avecle petitConseil. Ce corps n'avait 
alors à lutter que contre le grand Conseil et contre 
les ministres : l'un voulait s'arroger le titre de sou- 
verain, exclusivement réservé au Conseil général, 
les autres invoquaient les armes spirituelles pour 
morigéner les membres du Sénat. En somme , la 
république vivait heureuse ; les magistrats n'abu- 
saient pas du pouvoir que la suite des temps leur 
avait permis d'usurper, et les luttes intermittentes, 
qui s'engageaient entre les Conseils et les minis- 
tres , présentant des avantages balancés , on ne pou- 
vait y voir que des agitations qui annonçaient la 
vie de l'organisation républicaine, et ne laissaient 
pas craindre de révolution, tant que les circons- 
tances ne changeraient pas , ou que l'aristocratie 
n'abuserait pas des moyens que la longanimité du 
peuple avait laissé tomber en ses mains depuis la 
publication des édits civils et la mort de Calvin. 

Plus le pouvoir du magistrat est étendu, plus 
aussi les fonctions publiques sont recherchées, et 
comme les talens ou la naissance ne les font pas 
toujours obtenir, les ambitieux ont recours à la 
brigue. Depuis qu'à Genève les Conseils avaient 
accru leur autorité, les élections des syndics, du 



HISTOIRE DE GENEVE. (l65o) 

lieutenant, des auditeurs et des conseillers don- 
naient lieu à des brigues scandaleuses. Parfois on 
allait jusqu à acheter des suffrages , mais le plus 
ordinairement de somptueux banquets fesaient 
les frais de cette sorte de corruption. Assurément 
le meilleur moyen de remédier à ces abus, eût été 
d'adopter franchement le mode de votation pro- 
posé déjà plusieurs fois par quelques bons citoyens , 
c'était de faire les élections par voie de scrutin se- 
cret , mode que l'on réclamait de nouveau avec 
instance. Les Conseils, ou plutôt le Sénat, avaient 
un double intérêt à conserver l'usage des votes 
publics. D'abord on surveillait ainsi l'effet de la 
corruption, et l'exécution de la promesse faite, 
ensuite les magistrats appartenant presque tous 
aux familles aristocratiques, pouvaient plus faci- 
lement faire peser sur les électeurs l'influence de 
leur patronage. Rien n'était négligé pour donner 
en aide à l'autorité de la position celle d'une bien- 
veillance protectrice. On voyait habituellement les 
sénateurs devenir les parrains des enfans de leurs 
voisins , et les accabler de prévenances et de soins. 
Par là ils se formaient une sorte de clientelle. Les 
réclamations qui avaient pour objet le secret des 
suffrages , n'eurent donc aucun succès. Tout se 
borna à des mesures insignifiantes contre les ban- 
quets , et à l'adoption d'une formule de serment 
aux termes de laquelle les candidats et les élec- 



(l63l) SIXIÈME ÉPOQUE. 4 2 ^ 

teurs juraient de n'avoir ni brigué ni fait briguer , 
et de ne tenir aucun compte des recommandations. 
C'était opposer au torrent d'une ambition usur- 
pai rice la digue impuissante des réglemens somp- 
tuaires et des scrupules de conscience. 

Il est rare que le privilège ne cherche pas à s'ap- 
puyer sur le privilège. Si d'un côté se plaçait un 
nombre borné de familles , et que de l'autre se 
groupât la population tout entière, les premières 
seules au pouvoir, l'autre gouvernée, cet état de 
choses durerait peu. Les nobles de Genève entre- 
voyaient la chute prochaine de leur autorité, 
aussi cherchaient-ils à lui donner des soutiens , et 
à faire taire les contradictions. La compagnie des 
pasteurs donnait de l'ombrage, les Conseils firent 
déclarer incompatibles les fonctions pastorales et 
celles de membre du Deux- Cents. Le peuple 
éclairé contrôlait les actes gouvernementaux ; le 
Sénat , sous le prétexte des économies , supprima 
dans le collège la classe de lecture et d'écriture , 
de toutes la plus utile et la plus fréquentée. Le 
corps des habitans, génériquement parlant , com- 
prenait les citoyens, les bourgeois, et les habitans 
proprement dits; le Sénat, afin de se servir alter- 
nativement de ces classes les unes contre les au- 
tres , chercha à les diviser de plus en plus. Les 
habitans ne jouissaient d'aucun des droits de cité, 
mais on décida qu'ils ne seraient jamais admis, 



4^6 HISTOIRE DE GENEVE. (l65l) 

même clans les hôpitaux, et l'on établit les di- 
zaines, sorte de magistrature dont la surveillance 
devait s'exercer exclusivement sur les habitans. 
Le seigneur commis à cet emploi était chargé de 
faire un rôle de ceux qui seraient ou suspects ou 
à charge ^ afin qu'on pût sur leur rapport les to- 
lérer ou les chasser. L'institution s'est maintenue, 
mais les attributions ont changé. Malgré ces pré- 
cautions et ces germes de désunion habilement 
semés dans le sein de la cité, le peuple repoussait 
encore d'instinct les changemens qui lui sem- 
blaient compromettre sa liberté. C'est ainsi qu'il 
fit tomber par ses murmures un nouveau règle- 
ment que le syndic Bitri avait voulu faire adopter 
pour la garde de la ville. Les ministres se conten- 
taient de veiller sur les mœurs, et certes ils ne 
démentirent pas leur sévérité habituelle. 

Depuis les premiers temps de la réformation , les 
exemples d'intolérance mystique étaient devenus 
chaque jour plus rares , les supplices des sorcières 
et des possédés ne venaient qu'à de longs intervalles 
attester l'ignorance du siècle. Cependant l'esprit 
fanatique des persécutions religieuses reprenait 
parfois son implacabilité. Nicolas Antoine périt 
victime de ces préjugés. Ce jeune homme ; Lorrain 
de naissance et élevé par des jésuites , adopta bien- 
tôt les principes du calvinisme; mais porté par 
inclination aux études théologiques , il s'y livra 



(i632) sixième Époque. 4 2 7 

tout entier, et après diverses chances de fortune 
assez bizarres il devint pasteur de l'église de Di- 
vonne. Là ses facultés intellectuelles commen- 
cèrent à se déranger; peu à peu elles s'affaiblirent 
tellement, qu'il finit par se livrer à des actes bien 
évidens de démence. Il était fou , on le traita d'hé- 
rétique, de mécréant, de juif ; traduit devant le 
Conseil, il fut soumis à de nombreux interroga- 
toires, qui devaient éclairer ses juges sur sa folie. 
Malgré cela il fut condamné à être pendu et brûlé, 
t Son égarement même, disaient ceux qui pen- 
c chaient pour la sévérité, est une preuve de son 
crime, car il annonce un objet de la colère de 
( Dieu , un homme dévoué à sa vengeance. » Pour- 
qioi donc ne pas remplacer par des supplices les 
seins habituels donnés même alors aux aliénés ! 

Pendant les années dont je viens de retracer les 
prneipaux événemens, l'ambition du duc de Sa- 
voi: l'avait poussé à des entreprises aussi avan- 
turuses que l'Escalade, et suivies d'aussi peu de 
succès. Ce prince, après la mort d'Henri IV, s'a- 
visad'attaquer à l'improviste son voisin le duc 
de IVintoue. Il lui enleva une grande partie du 
Mon^rrat , que cependant il ne tarda pas à aban- 
donne^ sur les pressantes instances de Louis XIII. 
Kéconilié avec ce monarque, il envahit de nou- 
veau 1 Montserrat. Le duc de Mantoue appela 
alors leEspagnols à son aide, de telle sorte que 



428 HISTOIRE DE GENEVE. (l652^ 

Louis XIII se vit presque forcé à combattre son 
ancien protégé. Ces hostilités, qui souvent exci- 
tèrent de vives appréhensions chez les Genevois , 
cessèrent au traité de Pavie, pour être reprises 
presque immédiatement. Un nouveau traité fut 
conclu entre la France , l'Espagne et la Savoie , 
huit ans après celui de Pavie. Il fut négocié et 
signé à Monçon. Charles-Emmanuel avait lui- 
même noué avec le roi d'Espagne une alliance of- 
fensive et défensive, et il intriguait secrètement 
pour amener une rupture entre Louis XIII et c( 
souverain , parce qu'il redoutait de voir échappe* 
à sa domination les provinces du Montserrat à lu 
cédées par la paix de Monçon. Louis XIII consi- 
dérant ce traité particulier comme une violation 
du premier, en demanda compte au duc, et pu 
satisfait de ses explications, il envahit la Savâe 
et pénétra en Piémont avec d'autant plus de/a- 
cilité, que Charles-Emmanuel n'était pas habi:ué 
à une aussi prompte entrée en campagne. Ce 
prince dut alors se résoudre à rompre avec Es- 
pagne et à traiter de nouveau avec la France Par 
un des articles secrets de cette convention coclue 
à Yeillane , le duc s'engageait à céder le pssage 
des Alpes à l'armée française, qui allait mrcher 
sur Cazal. Il devait de plus lui fournir des v res et 
des munitions; à ce prix il serait considéré omme 
puissance neutre. Les événemens le frcerent 



(l632) SIXIÈME ÉPOQUE. 4 2 9 

néanmoins à prendre avec les Français une part 
active à la guerre. Toutefois, il conservait des in- 
telligences avec les Espagnols , ce qui inspira à 
Richelieu le dessein de se débarrasser de lui en le 
fesant enlever du château de Rivoli qu'il habitait. 
Charles en fut informé, et ce misérable prince, 
méprisé de tous, se jeta dans les bras de l'Au- 
triche. 

Le moment de prendre une pareille détermina- 
tion était mal choisi ; elle fut plutôt le résultat du 
dépit que celui de la politique , car comment pou- 
vait-il espérer de résister aux Français , maîtres 
de la Savoie et de presque toutes les places fortes 
du Piémont? Ceux-ci achevèrent en peu de jours 
la conquête de la presque totalité de ses états, 
malgré le courage du désespoir qu'il déploya en- 
fin dans leur défense. Ses alliés l'abandonnèrent 
dans cette effroyable position , le laissant avec une 
armée sans ressources , affaiblie par des pertes con- 
sidérables, et entièrement découragée. Accablé 
de tant de revers , Charles-Emmanuel mourut de 
chagrins à Savillan 1 , laissant les deux tiers de ses 
états aux mains de Richelieu ? et le reste occupé 
par d'infidèles alliés. Telle fut la fin du héros fie 
l'Escalade. Ses destinées offrirent plus d'un rap- 
port avec celles de Charles III son aïeul. 

1 Cliarles-Knmianuel mourut à Savillan le 26 juillet t63o. 



430 HISTOIRE DE GENEVE. (l632) 

Victor-Amédée I er succéda à son père dans des 
circonstances, comme on le voit, très-malheu- 
reuses. Cependant sa position particulière lui pro- 
mettait un meilleur avenir. Depuis plusieurs an- 
nées il avait épousé Christine de France, fille de 
Louis XIII , et dès lors il avait quelque droit à 
la bienveillante protection de ce souverain. Ce 
prince montait sur le trône ducal à un âge où 
l'expérience ne lui manquait pas. Il avait plus de 
quarante ans, et il avait été appelé à partager la 
mauvaise fortune de son père. Il sut profiter des 
leçons du passé , et son règne ne fut pas marqué par 
de folles guerres ou des intrigues. Victor-Amédée 
vit tout d'abord que la paix seule pouvait rétablir 
ses affaires, rendre de l'éclat à son trône et de 
l'aisance à ses sujets; mais tout en la sollicitant, 
il se montra bravement sur le champ de bataille, 
où il remporta même de légers avantages contre 
les Français. Le but de ses efforts ne tarda pas à 
être atteint, car la paix fut signée peu de temps 
après son avènement 1 , et il rentra en possession 
de ses états , auxquels l'Autriche ajouta par la 
suite le Montferrat en compensation de Pignerol, 
qu'il avait été obligé de céder à la France. Ce 
sage début promettait à l'Europe et en particulier 

1 Ce traité fut conclu à Ralisbonne le 3 octobre i63o; cepen- 
dant les ratifications n'en furent e'change'es que le 6 avril i63i 
(Guichenon, de Costa, Grillet, Albanis de Beaumont). 



(l632) SIXIEME ÉPOQUE. 

à la république, un prince moins ambitieux et 
moins brouillon que ses ancêtres. Il fut à Charles- 
Emmanuel ce qu'Emmanuel-Philibert avait été 
à Charles III. 

Désormais la république n'avait rien à redouter 
de la part des ducs de Savoie, dont l'ambition se 
tournait vers un but tout autre. En revanche, elle 
commençait à se défier des rois de France, dont 
l'influence presque souveraine anéantissait de fait 
son indépendance. Cependant, de part ni d'au- 
tre on n'avait à craindre d'attaques sérieuses. 
Aussi se borna-t-on à résister ouvertement aux 
empiétemens d'autorité que se permettaient les 
fonctionnaires savoyards du voisinage, et à in- 
terdire aux citoyens d'accepter des nonneurs ou 
des pensions d'aucune puissance étrangère. Les 
appréhensions que Genève avait conçues à l'égard 
de la France ne furent pas justifiées , car dans plus 
d'une occasion son gouvernement imposa silence 
aux prétentions que des intrigans élevaient contre 
cette république. D'ailleurs le cercle des intérêts 
européens s'agrandissait chaque jour davantage ; 
Genève au milieu de ces grands conflits devait son- 
ger à conserver son indépendance par une con- 
duite habile, plutôt qu'à la défendre à force ou- 
verte. La mort de Louis XIII ne changea rien à 
cet état des choses. Je ne m'étendrai pas non plus 
sur des négociations secondaires^ qui eurent lieu 



4^2 HISTOIRE DE GENEVE. (l636) 

pour les intérêts de la république, à Paris, à Turin, 
à Chambéry et dans plusieurs Diètes, il suffît de 
dire que ses ambassadeurs parlèrent toujours un 
langage digne des mandataires d'un pays libre. 11 
faut convenir que l'influence de Genève n'était 
plus ce qu'elle était au temps de Calvin, cepen- 
dant les puissances s'honoraient d'entretenir avec 
elle des relations suivies , les princes et les grands 
y séjournaient volontiers, et ses professeurs con- 
servaient à son académie sa vieille supériorité. 

Quoique l'aristocratie de Genève cherchât à ac- 
croître ses privilèges , cependant les magistrats, 
presque tous pris dans son sein^ étaient loin d i- 
miter à l'égard des bailliages sujets , la dureté des 
patriciens bernois envers leurs sujets des com- 
munes allemandes. Les habitans de ces dernières 
contrées finirent par se soulever, et par aller 
mettre le siège devant Berne. L'insolente dureté 
de leurs baillifs les avait poussés à la révolte , 
comme autrefois les victimes de Gessler, mais ils 
avaient à combattre une population entière inté- 
ressée à les tenir asservis , et ils furent vaincus. 
Berne s était empressée de réclamer l'appui des 
Genevois , mais leurs compagnies n'arrivèrent 
qu'après la défaite des révoltés, dont les chefs 
furent pendus. Deux ans s'étaient à peine écoulés, 
que Berne se vit engagée dans une nouvelle 
guerre, de concert avec les autres cantons évan- 



(1646) SIXIÈME ÉPOQUE. 4^5 

géliques , contre leurs confédérés catholiques ; 
cette fois encore Genève fut appelée à fournir 
des compagnies auxiliaires. Dans ces deux oc- 
casions, la république exécuta franchement les 
traités auxquels Berne avait failli plus d'une fois 
envers elle , et cependant il devait lui répugner 
d'avoir à prendre part à des luttes intestines ou 
à des collisions envenimées par le fanatisme re- 
ligieux. 

A peu près à cette époque on s'occupa d'aug- 
menter les fortifications, en fesant concorder en- 
tre eux les différens systèmes qui avaient présidé 
à leur établissement. Le zèle des citoyens fut 
grand , chacun se portait à ce travail avec un vé- 
ritable enthousiasme, cependant l'ennemi n'était 
pas aux portes de la république ; il y avait même 
si peu d'apparence de dangers prochains que les 
difficultés qui pendant si long-temps avaient tenu 
l'Europe en armes , venaient d'être aplanies par 
le célèbre traité des Pyrénées. De grands événe- 
mens s'étaient passés en Savoie. Victor-Amédée 
était mort après la bataille de Montbaldon , à 
laquelle il avait pris une si glorieuse part. Il laissa 
la régence à Christine , et le trône ducal à son 
fils aîné, François-Hiacinthe^ qui ne lui survécut 
pas long-temps. Le prince Thomas suscita de 
graves embarras à la régente, qui toutefois par- 
vint à faire reconnaître comme héritier de la cou- 



434 HISTOIRE DE GENEVE. ( 1 654) 

ronne Chai les -Emmanuel II, âgé de cinq ans. 
Cependant, long-temps la régente eut à lutter 
contre le prince Thomas et le cardinal Maurice , 
ses beaux frères. A la suite de ces troubles, la 
France et l'Espagne rouvrirent les hostilités , et 
malgré plusieurs traités à peine respectés comme 
des trêves, elles les reprirent et les continuèrent 
jusqu'à l'année qui précéda la mort de Louis 
XIII. Mazarin ménagea ensuite la conclusion d'une 
alliance entre la France et la Savoie , malheureu- 
sement ce traité ne mit pas plus fin à la guerre , 
que le congrès de Munster réuni peu de temps 
après. Les diplomates de ce congrès montrèrent 
la même habileté que les évêques du seizième 
siècle avaient déployée au concile de Trente, 
ils s'occupèrent de questions d'étiquette et de pré- 
séance ^ et la guerre recommença avec un nouvel 
acharnement. 

Pendant ces troubles, Charles-Emmanuel II, 
devenu majeur, avait pris les rênes du gouver- 
nement , bien résolu à chercher tous les moyens 
d'améliorer le sort de ses peuples. D'un autre côté 
Louis XIV, ce jeune souverain qui devait bientôt 
donner son nom au siècle qui l'avait vu naître, 
venait d'arriver à Lyon, pour se mettre à la tête 
des armées françaises , destinées à se porter en 
Italie. L'Espagne détourna l'orage en donnant 
une de ses infantes pour épouse à Louis XIV. 



(i65g) SIXIÈME époque. 4^5 

Cette union fut cimentée parle traité des Pyrénées, 
signé le 7 novembre i65g, dans l'ile des Faisans. 
Cette paix tant désirée fut accueillie avec trans- 
port par tous les peuples de l'Europe, auxquels 
elle rendit le calme et la tranquillité. C'est dans 
un pareil moment que les Conseils de la répu- 
blique s'occupèrent des fortifications. C'était jeter 
le peuple dans un abîme de dépenses, où devait 
s'engloutir sa fortune et sa tranquillité. Mais il ne 
voyait là qu'un moyen sûr de raffermir son indé- 
pendance, quand précisément c'était le résultat 
contraire qu'on voulait obtenir. L'aisance pu- 
blique est ordinairement le fondement le plus 
solide de la liberté des opinions ; les Conseils 
avaient été à portée de reconnaître cette vérité ; 
aussi s'empressèrent-ils d'arrêter par leur malen- 
contreux projet, l'essor de la prospérité publique , 
se promettant bien d'avoir ensuite des compagnies 
soldées, sorte de garde consulaire devenue in- 
dispensable pour la surveillance et l'entretien des 
nouvelles fortifications. Les travaux une fois com- 
mencés, le peuple qui n'en avait pas calculé l'im- 
portance, fut d'abord appelé à des contributions 
volontaires, dont les nobles et les riches don- 
nèrent l'exemple ; on sollicitait en même temps 
des subsides de la Hollande , qu'on obtint par 
l'intercession d'Ezéchiel Spanheim et de François 
Turretin ; il fallut bientôt en venir à fonder une 



456 HISTOIRE DE GENEVE. (l66o) 

chambre dite des expèdiens , on arriva à frapper 
d'impôts le vin^ le blé, la viande, le gibier, la 
volaille, bref, tous les objets de la consommation 
la plus habituelle \ enfin la désastreuse carrière 
des emprunts fut ouverte , et la république s'en- 
detta envers les étrangers et envers ses propres 
citoyens, au moment où la paix rétablie en Eu- 
rope devait la rassurer sur son avenir. Cependant 
le temps était passé où la Savoie pouvait attaquer 
impunément ses voisins: ruinée par des guerres 
continuelles, elle n'avait plus qu'à trembler de- 
vant la France , déjà relevée de l'état de faiblesse 
et de désorganisation qui l'avait rendue peu redou- 
table depuis le règne de François I er . Louis XIV 
protégeait Genève, et s'il avait voulu l'attaquer, 
les nouveaux bastions n'auraient pas arrêté long- 
temps ses armées victorieuses. Les fortifications 
ruinèrent le peuple sans utilité , et lorsque plus 
tard l'esprit d'examen l' éclaira sur la pensée se- 
crète de ses Conseils, il se prit à leur contester 
le droit d'établir les impôts habilement usurpé en 
1570, et dont ils commençaient à faire un si 
étrange abus. 

Genève ainsi entourée de remparts , eut cepen- 
dant l'occasion, sinon de leur devoir son salut, 
du moins de réchauffer le zèle militaire de ses 
citoyens. Une difficulté compromit les relations 
amicales de la république avec Charles-Emma- 



(lGG5) SIXIÈME ÉPOQUE. 4^7 

nuel II , sans qu'aujourd'hui même on puisse en- 
core se rendre compte de l'obstination réciproque, 
non plus que de l'influence attachée à ce qui l'a- 
vait fait naître. Un jour les curés de Megny et de 
Choulex se permirent de porter les derniers sa- 
cremens à un moribond qui habitait une maison 
de Corsinge , dépendant de la souveraineté de 
Jussy, et du fief d'un citoyen nommé Daddaz , 
quoique le reste du village ressortit de la Savoie. 
Le syndic Colladon informa contre les curés, le 
Sénat de Chambéry informa contre le syndic , on 
s'envenima de part et d'autre , par la publication 
de mémoires virulens et par l'envoi d'ambas- 
sadeurs en Suisse et en France ; la Savoie se cou- 
vrit de troupes , à Genève on se fortifia mieux 
encore , les Suisses firent approcher un corps 
d'armée prêt à secourir la république si elle était 
attaquée; on eût dit qu'il s'agissait pour Genève 
d'être ou de n'être pas. Cet état des choses plus 
ridicule qu'alarmant, dura deux années entières. 
Cependant tout se termina par un traité, dans 
lequel Genève renonça à la souveraineté d'une 
masure , après avoir dépensé en préparatifs guer- 
riers, en ambassades, en publications, plus d'ar- 
gent qu'il n'en eût fallu pour construire un vil- 
lage l . Etait-ce bien la peine de faire tant de bruit 



1 Les premières fortifications furent re'solues en 1661. L'affaire 
le Corsinge commença en mars i6G5 , et ne finit qu'en 1668, par 
tom. H. 28 



458 HISTOIRE DE GENEVE. (l666) 

à l'occasion d'un malade, dont la conscience n'a- 
vait à reconnaître aucune souveraineté ! Peut-être 
les auteurs du projet des fortifications n'avaient- 
ils pas été étrangers au maintien de l'état de 
craintes et d'appréhensions produit par ce dif- 
férend auquel les Conseils pouvaient mettre fin. 
Dans tous les cas ces circonstances les servirent 
à souhait, l'idée des fortifications resta populaire , 
on augmenta la garnison , et les citoyens payèrent 
les impôts sans murmurer. 

Pendant que la république entourée de troupes 
savoyardes se croyait déjà revenue aux jours bel- 
liqueux de i58g, et qu'elle voyait un nouveau 
Versoix dans le port et le château de Bellenve, 
des troubles politiques d'une nature assez grave 
éclatèrent dans son sein ; ils ne prirent pas nais- 
sance dam les classes populaires, mais dans les 
Conseils qui., ayant placé la nation en tutelle, se 
disputaient le prix de cette sorte de victoire. Le 
Sénat prétendait rester seul juge des causes cri- 
minelles , le grand Conseil invoquait en sa faveur 
de nombreux précédens. D'un autre côté, le Deux- 
Cents s'arrogait depuis quelque temps le titre de 
Conseil souverain, qui lui était contesté et par le 

un traité qui eut pour base la prononciation arbitrale faite à Tu- 
rin par l'ambassade nr français. Le i4 août de cette anne'e , les 
de'pntés genevois acquiescèrent!» cette sentence. L'e'lat d'hostilité 
avait duré jusque vers le milieu de l'année 1667 (Voir Gautier 
sur Spon). 



(1667) SIXIÈME ÉPOQUE. /p(j 

Sénat, et par le Conseil général. Ces prétentions 
diverses produisaient chaque jour de nouvelles 
collisions , qui toutefois n'arrivaient pas jusqu'au 
peuple. L'une des plus graves est celle qui si- 
gnala l'année 1667 , et dont les Conseils voulurent 
soustraire la connaissance aux contemporains et 
à la postérité, comme s'il était donné au pouvoir 
de décréter l'oubli du siècle, et de déshériter l'his- 
toire! les hommes pardonnent, ils se réconcilient, 
mais ils n'oublient pas; leurs souvenirs sommeil- 
lent, mais ne les réveillez pas par des injustices 
présentes, si vous ne voulez raviver leurs vieux 
griefs î Hommes du pouvoir, défiez-vous de la mé- 
moire du peuple ! 

Les demoiselles Odemard de Genève avaient un 
procès de grande importance avec un sieur Du- 
commun ; celui-ci, médecin accrédité, avait 
épousé une des demoiselles Trembley, et se trou- 
vait par cette union allié aux Dechapeaurouge, 
aux Laurent^ aux Rilliet, aux Dupan et aux 
Lullin, qui tous appartenaient au petit Conseil, 
ou étaient dans la haute magistrature. Ce procès 
durait depuis plusieurs années, sans que tous les 
efforts des sœurs Odemard eussent pu en obtenir 
le jugement définitif. Manassé Ducommun en re- 
doutait l'issue, et il parvenait à l'ajourner indéfi- 
niment, en demandant renvois sur renvois, aus- 
sitôt accordés que sollicités. Cependant le 6 dé- 



44<> HISTOIRE DE GENEVE. 

cembre la cause devait être portée devant le Con- 
seil des Deux -Cents. Les demoiselles Odemard, 
déjà ruinées par les frais et les longueurs de la 
procédure, eurent le soin de se rendre chez tous 
les membres , pour leur exposer leur position , et 
demander qu'enfin on voulût bien juger , leur 
fortune entière tenant à l'arrêt qu'elles sollici- 
taient. Si quelques conseillers restèrent froids à ce 
récit, la plupart furent émus et promirent de 
mettre fin à ce véritable déni de justice. Animés 
de cet esprit, ils allèrent s'asseoir sur leurs sièges 
au jour assigné. Après les plaidoiries , le premier 
syndic Colladon fit sortir les parties , et l'on passa 
aux voix; le premier tour donnant gain de cause 
aux demoiselles Odemard le premier syndic con- 
trarié de ce résultat , demanda un second tour 
qu'il interrompit bientôt, sous le prétexte que 
l'affaire présentant des questions ardues , l'heure 
était trop avancée pour la juger. Le grand Conseil 
ne s'abusa pas sur les motifs de son président, et 
de toute part on lui criait que puisque le scrutin 
avait été ouvert, rien ne pouvait s'opposer à son 
accomplissement. On ajoutait que si les syndics se 
retiraient, en s obstinant à lever la séance, le 
grand Conseil inviterait un des magistrats élus 
comme eux par le Conseil général, à monter au 
fauteuil du président. Malgré ces justes observa- 
tions, le premier syndic déclara la séance levée, 



(1667) sixième Époque. 44 1 

et sortit suivi de ses collègues, du lieutenant Ga- 
briel de la Maison-Neuve, des deux secrétaires 
d'état, et de tous les sénateurs. Ils s'arrêtèrent 
dans l'antichambre de la salle du Conseil , où ils 
résolurent de tenir comme nul et non avenu ce 
qui pourrait être fait hors de leur présence , et de 
ne pas rentrer au grand Conseil. Le sautier Tut 
chargé de lui notifier cette décision, à laquelle 
celui-ci répondit, en envoyant le procureur-géné- 
ral Lect et les six auditeurs , pour prier les syndics 
de rentrer , s'ils ne voulaient s'exposer à voir juger 
le procès sans eux, vu que la ferme résolution 
du grand Conseil était de ne pas permettre qu'on 
se jouât ainsi de ses prérogatives. Cette démarche 
ne triompha pas de l'obstination des magistrats , 
Lect et les auditeurs revinrent à la charge sans 
plus de succès, car les syndics commencèrent à 
prendre un ton plus menaçant. « Si vous persistez 
u dans votre dessein de continuer l'audience, dit 
« Esaïe Colladon au procureur général , vous 
« aurez tout lieu de vous repentir d'une pareille 
((désobéissance, qui n'a d'autre fondement que 
ȕ l'esprit de parti , dont les membres du grand 
k Conseil sont animés, et que nous saurons bien 
« réprimer. » 

Sur le refus des syndics, le grand Conseil s oc- 
cupa immédiatement de régulariser son audience, 
en priant un des auditeurs de la présider. Mais 



44^ HISTOIRE DE GENEVE. (1667) 

Lect, Trembley et Dunant n'osèrent pas accepter 
cette fonction improvisée, et s'en excusèrent, en 
alléguant que le petit Conseil et les syndics s'étant 
retirés et ayant levé la séance, le Conseil n'était 
plus constitué légalement ; il ne fallait pas at- 
tendre plus de courage de jeunes aristocrates., 
jaloux d'arriver au Sénat, et qui ne pouvaient 
atteindre ce but qu'en se montrant dévoués à ses 
membres en charge. On en vint ainsi à offrir la 
présidence à Jean Sarrazin , quatrième auditeur^ 
qui avait fortement insisté sur le droit qu'avait le 
grand Conseil de continuer à siéger malgré la re- 
traite des syndics et du Sénat. Sarrazin fit d'abord 
quelques difficultés pour aller occuper la place de 
premier syndic, cependant il céda aux désirs du 
Conseil, et présida la séance. La sentence déli- 
bérée fut écrite par un membre du Deux-Cents , 
après quoi on introduisit les parties, qui en enten- 
dirent la lecture, et la séance fut levée. 

Les syndics, instruits de ce qui venait de se 
passer, se réunirent à l'effet de conférer sur ce 
qu'il serait expédient de faire après un pareil 
échec. La position était délicate, la résolution fut 
passionnée ; ils considérèrent Sarrazin comme 
coupable de lèse-majesté et de violation des lois 
fondamentales de la république, se fondant sur 
ce que le grand Conseil, avant de s'arroger le 
droit de juger sans président légal, et malgré le 



(1667) sixième Époque. 443 

renvoi prononcé par le syndic, devait interroger 
le Conseil généra] sur ce Conflit. Conformément 
à leur résolution, les syndics et le Sénat envoyè- 
rent prendre l'auditeur Sarrazin et le firent con- 
duire à l'Evêché, où il fut gardé avec des pré- 
cautions insolites. Outre les gardes distribués tant 
à l'extérieur qu'à l'intérieur, sept à huit soldats 
restaient dans la chambre où il était détenu. A 
l'aspect des dangers qui semblaient s'apprêter , 
Sarrazin perdit sa fermeté : il demandait justice, 
on lui répondait mort et supplices, ses explica- 
tions étaient repoussées par des menaces,, il devint 
enfin l'objet de traitemens si révoltons , que pé- 
nétré de cette terreur qu'inspirent les cachots, et 
cédant à l'espérance que lui lésaient concevoir ses 
geôliers, dans le cas où il voudrait s'avouer cou- 
pable ^ il fit présenter au Sénat trois requêtes , 
dans lesquelles il demandait grâce avec des ex- 
pressions faites pour laisser supposer chez lui un 
grand affaiblissement des facultés intellectuelles. 
Cette soumission ne désarma pas la sévérité du 
Sénat. L'esprit d'indépendance est crime irrémis- 
sible aux yeux de ceux dont il attaque les privi- 
lèges, aussi se trouvaient-ils heureux de pouvoir 
le frapper dans la personne de l'un de ses apôtres. 

Cependant le Conseil des Deux-Cents, premier 
auteur des maux que souffrait son président d un 
jour, n'osant pas se mettre en lutte ouverte avec 



444 HISTOIRE DE GENEVE. O667) 

le Sénat, cherchait à intéresser le peuple au sort 
de la victime. Il y réussit sans peine , et bientôt 
sept à huit cents citoyens, parmi lesquels figu- 
raient plusieurs membres du grand Conseil, vin- 
rent demander au Sénat la libération immédiate 
de Sarrazin. « Son crime, disaient-ils, est d'avoir 
«obéi au Conseil des Deux-Cents, il faut donc 
a avant de dire si cette action est coupable , 
« porter au Conseil général la question de savoir 
« si ce Conseil a bien ou mal fait d'en agir ainsi, 
« et de juger sans syndics. » Le Conseil des Deux- 
Cents ne se refusait pas à cette mesure. Ces repré- 
sentations et celles qui les suivirent restèrent sans 
résultat; et le Sénat, après avoir instruit secrète- 
ment le procès de Sarrazin , le condamna à avoir 
la tête tranchée le lundi suivant. Atroce solution 
à donner à une discussion constitutionnelle! 

Aux termes des édits, Sarrazin pouvait avoir 
recours au Conseil des Deux-Cents. Sa famille et 
lui présentèrent requête dans ce but, mais le 
Sénat, une fois entré dans la carrière de l'arbi- 
traire, rejeta ce pourvoi, prétendant que dans 
ce cas le grand Conseil serait juge et partie. Cet 
argument se rétorquait victorieusement contre 
le Sénat ; toutefois , se croyant assuré de l'appui 
de la garnison , il se préparait à faire exécuter sa 
sentence de mort, et répondait froidement aux 
réclamans que s'ils avaient quelque sujet d'être 



(1667) SIXIÈME ÉPOQUE. 44^ 

mécontens d'eux , ils trouveraient le moyen de le 
leur témoigner au prochain grabeau. k D'ailleurs, 
« ajoutait le Sénat , le Conseil des Deux-Cents ne 
« peut s'assembler que sur notre convocation , et 
« sous notre présidence , le Conseil général ne 
« peut non plus être convoqué que par nous, et 
« comme nous ne réunirons ni l'un ni l'autre , 
((justice sera faite. » Malgré son apparente sécu- 
rité , le Sénat n'était pas tranquille sur l'issue 
de ce drame , aussi prit-il une foule de mesures 
de police, qui annonçaient la double intention de 
faire exécuter la sentence , et de maintenir le 
peuple par la garnison. Le dimanche, veille du 
jour où la tête de Sarrazin devait tomber, toutes 
les compagnies soldées furent mises sur pied, 
l'une d'elles fut envoyée à la porte de l'Evêché, 
les autres stationnèrent dans les environs , les 
portes de la ville restèrent fermées , et le conseiller 
Ezéchiel Gallatin , général d'artillerie , fit ap- 
porter des grenades toutes chargées , qui furent 
disposées sur la terrasse de sa maison , de manière 
à ce qu'elles pussent facilement être lancées sur le 
peuple, dans le cas où l'on aurait voulu forcer la 
compagnie qui gardait la prison de l'Evêché. 

De son côté le peuple fesait ses dispositions avec 
un admirable accord. Chaque citoyen se rendait 
en armes au temple de St. -Pierre où le Deux-Cents 
avait pris séance. On y résolut d'abord d'envoyer 



446 HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^7) 

demander aux syndics la liberté de Sarrazin et sa 
complète réhabilitation. Mais sur leur îefus, il 
fut décidé d'obtenir à force ouverte ce que depuis 
trois jours on ne pouvait se faire accorder. On 
devait chasser la compagnie qui gardait l'Evêché, 
et enfoncer les portes de la prison pour délivrer 
Sarrazin. Afin que les autres compagnies ne pus- 
sent venir au secours de celle-ci , cinq à six cents 
bourgeois armés de toutes pièces devaient se por- 
ter les uns vers la Taconnerie , les autres à la 
cour St. -Pierre,, d'autres au haut des Barrières, 
d'autres encore aux degrés de Poule, enfin les 
plus habiles arquebusiers devaient tenir en joue 
les hommes postés sur la terrasse Gallatin dès 
qu'ils feraient mine de vouloir lancer leurs gre- 
nades sur le peuple. Une troisième députation fut 
envoyée aux syndics , dont deux étaient en perma- 
nence près de l'Evêché, afin de leur faire envisa- 
ger les dangers de leur obstination. Ils commen- 
cèrent à prendre un ton plus modéré , sans vou- 
loir toutefois céder au vœu populaire, et offrirent 
de réunir le Conseil général pour lui soumettre la 
sentence rendue contre Sarrazin, mais ils voulaient 
que la séance fût renvoyée , « parce que , disaient- 
(( ils, le plus grand nombre des citoyens et bour- 
« geois qui sont membres du Conseil général , sont 
« présentement clans une situation d'esprit qui les 
u rend tout-à-fait incapables de pouvoir examiner 



(1667) SIXIÈME ÉPOQUE. 447 

« d'une manière désintéressée, sans prévention et 
« sans passion , s'il y a lieu de faire grâce, ou de res- 
te ter àla sentence rendue par le petit Conseil. Ce qui 
« étant ainsi, il ne le peut faire autrement, et 
((chacun doit se retirer tranquillement chez soi,, 
« et se revêtir d'un esprit de paix et d'union, afin 
<( de procurer la tranquillité publique. » Le peuple 
crut et avait peut-être raison de croire qu'on vou- 
lait l'abuser par un renvoi , l'assemblée devint tu- 
multueuse^ et à la presqu'unanimité on décida de 
mettre immédiatement à exécution le projet d'at- 
taque arrêté dès le matin. Déjà les arquebusiers 
étaient à leurs postes , déjà trois ou quatre cents 
bourgeois s'apprêtaient à forcer la compagnie de 
l'Evêché, déjà les avenues étaient occupées, quand 
le petit Conseil certain d'être bientôt accablé^ dé- 
clara qu'il était prêt à céder et à laisser Sarrazin 
libre de présenter sa justification devant le Con- 
seil général. Pour cette fois le Sénat tint parole et 
Sarrazin fut mis en liberté par deux conseillers 
qu'il crut envoyés pour assister à son exécution , 
tant l'idée d'une mort prochaine s'était profondé- 
ment gravée dans son esprit. 

Oh ! qu'elles sont sublimes ces manifestations 
des sympathies du peuple î quelles leçons pour le 
pouvoir, que l'aspect du triomphe d'un bon ci- 
toyen sur l'esprit dominateur des corps aristocra- 
tiques! à peine Sarrazin touche-t-ii le seuil de la 



44^ HISTOIRE DE GENEVE. C 1 ^) 

prison , qu'élevé sur des milliers de bras , il est 
porté en triomphe au bruit d'acclamations una- 
nimes jusque dans le sanctuaire de la souveraineté 
nationale. Sans doute la sentence du grand jury 
populaire ne confirmera pas l'arrêt que dans l'om- 
bre vous avez prononcé, juges aveugles et inhu- 
mains! cependant le peuple vous respecte, même 
dans son triomphe , vous qui pour lui disputer la 
tête d'un magistrat courageux, vous apprêtiez à 
jeter des grenades dans ses rangs! telle est la con- 
fiance des citoyens , qu'ils permettent aux compa- 
gnies de la garnison de se placer aux portes du 
temple pendant la délibération. Le premier Syn- 
dic , Colladon , expose d'abord en termes assez 
modérés les détails de l'affaire, tout en cherchant 
à justifier le sénat ; Sarrazin parle après lui , on 
passe aux voix, il est déclaré innocent à une im- 
mense majorité , et tout ce qu'avait fait le grand 
Conseil est solennellement approuvé. On décrète 
en outre , que pour cimenter mieux encore une 
réconciliation générale , Sarrazin , les syndics , les 
sénateurs et les membres du Deux-Cents, s'em- 
brasseront publiquement , et que les pages des 
registres publics où étaient inscrits les détails de 
cette affaire seront lacérées 1 . On s'embrassa en 



* J'ai extrait tous les détails que je donne sur l'affaire de l'au- 
diteur Sarrasin des nombreuses relations manuscrites qui nous 
en restent , et surtout de celle qui est rapportée (la seconde) dans 



(iGGj) SIXIÈME ÉPOQUE. 449 

effet , les pages des registres furent déchirées, mais 
cette réconciliation imposée n'était aux yeux de 
l'aristocratie qu'une nécessité politique sous la- 
quelle sa raideur devait momentanément plier ; 
du côté du peuple elle était sincère , car dans tous 
les temps les Genevois ne se sont montrés que trop 
disposés à rendre leur confiance à une classe qui 
vingt fois avait cessé de la mériter. Le peuple doit 
toujours avoir de la générosité , mais toujours 
aussi de la mémoire. 

un manuscrit intitulé : Relations et pièces sur Genève (de 1667 
à 1735) de la bibliothèque de M. le baron de Grenus , les faits qui 
y sont contenus étant d'ailleurs confirmés par une foule d'autres 
documens. Sarrazin (Jean) e'tait un avocat très-distingué, bien- 
veillant et fort populaire. Plusieurs auteurs ont avancé qu il était 
resté, depuis cette catastrophe, dans un état voisin de Timbécilité. 
J'ai lieu de douter de l'entière vérité de ce fait, puisque je vois par 
les registres publics qu'il fut fait sénateur à la première vacance, 
qu'il devint syndic en 1676 et en 1679, et qu'enfin il demanda 
volontairement sa décharge en i683 , préférant conserver seule- 
ment sa place dans le sénat. Ce qu'il y a de bizarre , c'est qu'en 
1675 Sarrazin entra au syndicat avec trois des syndics qui étaient 
en charge en 1667, Grenus, Dupan et de Normandie, pour occu- 
per la place d'Esaïe Colladon , qui avait eu lui-même la plus 
grande part à sa condamnation. Le Conseil général, dans lequel 
Sarrazin fut libéré, eut lieu le dimanche 8 décembre 1667. 



45o 



HISTOIRE DE GENEVE. 



(l668) 



CHAPITRE III. 

Re'sidens français. — Disputes théologiques. — Re'vocatiou 
de l'e'dit de Nantes. — Mouvemens populaires. 

(De 1C68 à 1707.) 

Il est des momens dans la vie des états où leur 
avenir s'engage pour long-temps , par l'adoption 
d'une politique qui ouvre devant eux une car- 
rière dans laquelle il ne leur est plus donné de 
reculer. Ce moment était arrivé pour la répu- 
blique; elle se trouvait placée entre les cantons 
suisses intéressés à sa conservation,, et Louis XIV, 
dont les conquêtes et l'ambition étaient faites pour 
inspirer de la défiance à tous. Ce souverain venait 
de réunir la Francbe-Comté à ses états , de telle 
sorte , que ses armes paraissant prendre cette di- 
rection, Genève pouvait craindre d'en ressentir 
bientôt les atteintes. Cependant Louis XIV avait 
toujours témoigné la plus grande bienveillance 
aux Genevois, il n'avait d'ailleurs jamais violé le 



(l668) SIXIÈME ÉPOQUE. 45 1 

sol helvétique. Tiendrait-il sa parole , ou se lais- 
serait-il emporter par la soif des conquêtes, voilà 
ce que les Suisses se demandaient avec inquiétude, 
peu habitués qu'ils étaient à ajouter foi aux pro- 
messes des puissances. Dans cette occasion , ils 
s'adressèrent à la république, et l'engagèrent à se 
placer sous la protection de la ligue, lui laissant 
entrevoir l'espérance d'obtenir son admission au 
nombre des cantons. Les Conseils se réunirent, 
et furent d'avis de s'en tenir à l'alliance de Berne 
et de Zurich. Leur décision fut motivée sans doute 
sur ce que l'agrégation de Genève au corps hel- 
vétique l'exposerait à supporter les premières 
attaques du roi français, que cette démarche in- 
disposerait gravement. En effet il s'était accou- 
tumé à considérer la république comme dépen- 
dant de son patronage. Les Conseils avaient eu 
aussi à se plaindre parfois du despotisme aristo- 
cratique des Bernois., dont l'influence dans la Con- 
fédération était immense. Enfin ils craignirent de 
se voir engagés comme Suisses à des guerres con- 
tinuelles, comme celles qui depuis près de deux 
siècles tenaient les cantons armés contre l'étran- 
ger, ou les uns contre les autres. 

Que si Genève avait quelques raisons pour ne 
pas devenir canton , de plus puissantes auraient 
dû lui faire prendre le parti contraire. Etat borné 
comme pas un des états voisins, placée comme un 



4^2 HISTOIRE DE GENEVE. (^ÔCj) 

poste avancé qui sépare deux camps ennemis, la 
république ne pouvait se soustraire au protectorat 
de la France ou de la Suisse. D'une part , la foi 
romaine , des mœurs dissolues , un despotisme 
conquérant ; de l'autre , le culte réformé , des ins- 
titutions démocratiques. Il n'y avait pas à ba- 
lancer, et certes on eût pu sans danger s'allier au 
corps helvétique , car Louis XIV avait intérêt à 
ménager les Suisses qui gardaient une partie de 
ses frontières et lui fournissaient d'excellens ré- 
gimens. Les Conseils ne tardèrent pas à aper- 
cevoir la portée de leur faute. Se mettre sous le 
patronage d'une grande monarchie, c'est presque 
l'inviter à l'usurpation. 

Au milieu d'aussi graves discussions, et pendant 
que sans cesse effrayés du voisinage des armées 
françaises , les Genevois continuaient de travailler 
péniblement à leurs fortifications , le corps des 
ministres et les Conseils se livraient à toutes les 
aberrations des controverses religieuses. L'effi- 
cacité de la grâce, et la non imputation du péché 
d'Adam , principes anciennement professés par 
Morus, alors par Mestrezat et Tronchin, en étaient 
le sujet. La majorité des Conseils, et celle du con- 
sistoire tenaient pour les doctrines exclusives de 
Calvin^ adoptées d'ailleurs par le synode de Dor- 
drecht. Il fut donc officiellement ordonné par les 
Conseils inférieurs, que les ministres seraient te- 



(1672) sixième Époque. 4^5 

nus , lors de leur consécration , de signer la con- 
fession de foi arrêtée, et de s'engager à ne jamais 
y faillir. Aux termes de cette confession , il fallait 
croire à la prédestination , sorte de fatalité chré- 
tienne , dont on ne devait pas tarder à reconnaître 
l'absurdité, puisqu'elle fesait naître les hommes 
élus ou réprouvés , ne leur laissant ni le mérite ni 
la honte des vertus ou des vices qui honoreraient 
ou flétriraient leur carrière. Quelques années 
après , on négocia avec les cantons évangéliques 
une nouvelle confession , qui commença à déroger 
un peu à la rigidité de celle de Calvin , et au com- 
mencement du dix-huitième siècle , les ministres 
se virent dispensés de s'y conformer. Que d'an- 
nées ne faut-il pas pour détrôner une erreur en 
matière de foi ! 

Depuis assez long-temps le duc de Savoie pa- 
raissait être dans de fâcheuses dispositions, car 
malgré l'intervention des cantons, il avait cons- 
tamment refusé de raser son petit fort de Belle- 
rive, sous le prétexte que ce petit port et ce châ- 
teau n'avaient été édifiés que pour les arrivages 
du sel nécessaire à la consommation de ses états. 
Cependant ce prince n'entreprit rien , il est même 
douteux qu'il ait jamais trempé dans le complot 
ourdi par un intrigant nommé Norois, qui s'avisa 
de dénoncer à la république un projet dont il s'a- 
vouait l'auteur, mais à l'exécution duquel il 

TOM. II. 29 



4^4 HISTOIRE DE GENEVE. ( l ^7^) 

prétendait avoir volontairement renoncé. Norois 
fut condamné à un emprisonnement perpétuel, 
qui ne dura toutefois que quelques années. Quant 
au duc, il cessa ses préparatifs hostiles, et de ce 
côté Genève n'eut plus à concevoir d'inquiétudes 
sérieuses. Ce n'était plus de la part de la Savoie , 
humiliée par vingt invasions, que Genève avait à 
redouter une attaque. 

Au commencement du règne de Louis XIV, le 
calvinisme avait été toléré, sans partager les droits 
du culte dominant. Les réformés devaient sans 
doute cette sorte de protection à leur conduite 
pendant les troubles de la Fronde,, car à cette 
époque , ils avaient cessé de vouloir être une fac- 
tion dans l'état et s'étaient réduits à n'être plus 
qu'une secte dans la religion. Cependant le roi, 
continuellement obsédé par le clergé catholique, 
rendit en 1666 une loi contre les relaps, c'est-à- 
dire contre les réformés, qui, étant rentrés dans 
le sein de l'église romaine , auraient de nouveau 
adopté les principes de Calvin. Les relaps devaient 
être poursuivis suivant la rigueur des ordonnances . 
Commencèrent alors les émigrations si funestes à 
la France. Colbert , le créateur du commerce fran- 
çais , eut le bon esprit de les arrêter en tempérant 
la rigueur de la loi , il employait même les calvi- 
nistes dans les hauts emplois de finances, où ils 
prouvèrent, par leur délicatesse et leur probité, 



(1G77) SIXIÈME ÉPOQUE. i 55 

que la conscience ne tient pas à la religion. Dans 
sa dévotion outrée , Louis XIV crut devoir s'ap- 
pliquer à la conversion des réformés que l'appât 
des faveurs ou la crainte des châtimens n'avait 
pu rallierai! drapeau de Rome. Il commença par 
envoyer des missionnaires dans les provinces. Ces 
prêtres ignorans et fanatiques pour la plupart , se- 
condèrent mal les vues du monarque. Alors il s'a- 
visa d'un moyen doux mais immoral , celui de 
l'achat des conversions. Le tiers des économats 
fut remis à Pélisson qui fesait compter aux évê- 
ques le prix convenu sur les listes de convertis 
qu'ils lui adressaient. Le prix courant était de 
six livres par conscience. On ne parla bientôt 
plus que des miracles de Pélisson , converti lui- 
même, et convertisseur furibond. Malheureu- 
sement ces retours payés étaient peu sincères, 
et les réformés des classes les moins éclairées 
signaient une abjuration , en touchaient le prix 
et revenaient aux prêches comme auparavant. 
Ce scandale poussa Louis XIV à renouveler la 
loi contre les relaps en y ajoutant la triple peine 
de l'amende honorable, du bannissement et de la 
confiscation des biens. On chassa les calvinistes 
des fermes, on supprima les chambres mi-parties, 
et on leur rendit même les professions indépen- 
dantes du gouvernement inaccessibles. Vainement 
le sage Colbert éleva- t-il la voix en leur faveur, sa 



4^6 HISTOIRE DE GENEVE. O678) 

franchise et son dévouement étaient passés de 
mode , et son crédit avait fait place à l'influence 
de cette espèce de triumvirat , suivant l'expression 
de Rulhière, qui unit pour un moment Madame 
de Maintenon, Louvois et le père Lachaise. Cette 
alliance bigote égara l'esprit du monarque ; dès 
ce moment, on démolit les temples, et l'arbitraire 
s'acharna contre les réformés, qui se voyaient 
poussés à la frontière par des persécutions de tout 
genre. La barbarie achevait l'œuvre , laissée ina- 
chevée par la corruption. Les liens de famille ne 
furent pas mieux respectés , car en même temps 
qu'on interdisait les mariages mixtes, on encoura- 
geait les enfans à se soustraire par la conversion à 
l'exercice de l'autorité paternelle. 

C'est dans ces circonstances que Louis XIV son- 
gea à établir un résident à Genève^ à la place de 
Favre qni remplissait les fonctions de chargé d'af- 
faires sans caractère officiel. Des raisons du plus 
haut intérêt engagèrent le cabinet français à cette 
innovation. Genève était le berceau du calvinisme; 
cette ville répandait au loin ses doctrines et offrait 
constamment un refuge aux religionnaires fugi- 
tifs ; dès lors, il fallait surveiller de près ce centre 
d'impulsion. La création d'un résident parut 
pouvoir remplir ce but ; on fesait même espérer 
à Louis XIV que ce résident ayant le droit de faire 
célébrer la messe dans son hôtel , son exemple 



(1679) SIXIÈME ÉPOQUE. 4^7 

pourrait à la suite des temps ramener les Genevois 
au culte catholique. Chauvigny le premier fut in- 
vesti de ces fonctions délicates, et il vint s'instal- 
ler à Genève, malgré l'extrême répugnance du 
peuple et des Conseils. Il fallait se soumettre. Ge- 
nève ne s'était pas alliée à la Suisse , elle devait 
s'attendre à être presque sujette du grand roi , di- 
sons mieux , de son confesseur et de la veuve de, 
Scarron. Chauvigny mit de l'ostentation dans la 
célébration des cérémonies du culte romain, et 
le peuple, façonné aux mœurs républicaines et à la 
simplicité des pratiques évangéliques , supportait 
avec peine la morgue et le mysticisme du nou- 
veau représentant du roi le plus absolu et le plus 
dévot de l'époque. 

Plus le résident Chauvigny mettait d'ostentation 
dans la pratique des cérémonies du culte romain, 
plus le peuple en supportait impatiemment l'in- 
sultante publicité. De là naquirent des attroupe- 
mens continuels devant l'hôtel delà résidence; de 
là de fréquentes querelles entre les Genevois et les 
Savoyards , qui venaient en foule entendre la 
messe dans la nouvelle chapelle. Un jour, entr' au- 
tres , Chauvigny se rendit au sein du Conseil étroit 
dans un grand état d'exaspération. Il venait s'y 
plaindre de ce qu'il aurait failli tomber victime 
d'un attentat dirigé contre sa personne sacrée. 
Trois coups de feu s'étaient fait entendre sur son 



458 HISTOIRE DE GENEVE. (^79) 

passage : l'un avait été tiré par un Genevois dans 
sa propre cour, et sans intention; les deux autres 
provenaient d'un Hollandais, qui, revenant de 
voyage , avait déchargé en l'air ses deux pistolets. 
Le Conseil tenta vainement d'apaiser le résident: 
il fallut lui céder, et faire mettre en prison les 
prétendus coupables. Cependant Louis XIV, ins- 
truit sans doute de l'injustice de l'accusation, en- 
voya des lettres de remise de peine, dont la lec- 
ture eut lieu, avec la plus grande solennité, en 
présence des accusés à genoux et découverts. Cette 
ignoble parade produisit l'effet contraire de celui 
qu'en attendait Chauvigny. Son autorité devint 
ridicule, et la nation se sentit profondément hu- 
miliée de voir, au caprice d'un puissant étranger, 
les Conseils "obéir sans résistance, et des citoyens 
innocens recevoir humblement leur grâce d'un roi 
de France 1 . Dès cet instant, peuple et magistrats 
se liguèrent pour s'opposer journellement aux 
projets de Chauvigny ; les attroupemens conti- 
nuaient devant son hôtel: on alla même un jour 
jusqu'à fermer les portes de la ville, parce qu'il 
avait invité les Savoyards à une solennité reli- 
gieuse. Ce résident, fait pour inspirer à l'égard de 

1 La scène eut lieu le 4 de'cembre 1679. Ce jour-là le résident 
rentrait chez lui. accompagne' de plusieurs pères chartreux. Lu 
remise des lettres de Louis XIV se fit en Conseil le 20 du mênie 
mois. 



(l68o) SIXIÈME ÉPOQUE. 4^Q 

son souverain plutôt de la haine cpie de l'affection, 
ne tarda pas à être rappelé sur les pressantes sol- 
licitations de Michel Trémbley. La disgrâce de 
M. de Pompone qui le protégeait eut aussi quel- 
que part à son remplacement. Dupré, ancien rési- 
dent à Strasbourg, fut son successeur; on lui fit 
une réception superbe : banquets somptueux , 
fêtes sur le lac, rien ne fut négligé. Ainsi Genève 
célébrait joyeusement le départ de Chauvigny par 
des démonstrations dont le nouveau résident 
n'était que le prétexte. Toutefois la république 
eût bientôt d'autres sujets de se réjouir ; Louis XIV 
paraissait de plus en plus disposé à la protéger de 
bonne foi, et le duc de Savoie, ayant épousé une 
princesse d'Orléans , nièce de ce souverain , il était 
présumable qu'il ne voudrait pas contrarier la 
politique de ce nouvel allié. Il est bon d'ajouter 
que^ sous le rapport de la religion , Genèv e avait 
éprouvé d'assez pénibles contrariétés ; car on avait 
successivement fermé presque tous les temples de 
ses villages, anciennement démembrés du pays de 
Gex ou enclavés dans les terres de France. 

Les affaires de la religion prenaient dans ce 
royaume une tournure de jour en jour plus fâ- 
cheuse. Louvois, ministre de la guerre, s'avisa de 
vouloir faire rentrer les conversions religieuses 
dans son département, en promettant aux apostats 
l'exemption des logemens militaires . auxquels les 



46o HISTOIRE DE GENEVE. (l68l) 

protestans entêtés resteraient exclusivement sou- 
mis. Il envoya plus tard des régimens de dragons 
sur tous les points où les réformés étaient en grand 
nombre. Cette expédition reçut le nom de mission 
bottée: ses résultats furent les dragonnades. Ainsi, 
persécutés de mille manières diverses, ces mal- 
heureux se préparaient à quitter tous le sol qu'on 
arrosait de leur sang, quand parut la loi contre 
les émigrations , portant la peine des galères contre 
ceux qui tenteraient de sortir des frontières. Ces 
mesures n'étaient adoptées par le roi, que parce 
qu'on lui présentait chaque jour de nombreuses 
listes de convertis; on lui assurait d'ailleurs que 
le schisme touchait à sa fin. Afin de le désabuser, 
les protestans du Vivarais, du Dauphiné et du 
Languedoc tinrent , par députations , une assem- 
blée à Toulouse, dans laquelle ils résolurent de 
reprendre la célébration de leur culte. Au jour 
indiqué, ils rouvrent leurs temples; mais les ca- 
tholiques courent aux armes, et sans la prudence 
du gouverneur d'Aguesseau, la guerre civile re- 
commençait. Les protestans se soumirent , et Lou- 
vois leur envoya des régimens chargés de faire 
mettre à exécution la grâce qu'il leur accordait : 
c'était une amnistie dont les ministres et les prin- 
cipaux réformés étaient exceptés. Commencèrent 
alors les épouvantables massacres du Vivarais, 
bientôt suivis des dragonnades du Béarn , dirigées 



(l685) SIXIÈME ÉPOQUE. /fil 

par l'intendant Foucault. Louis XIV ne recevait 
que les rapports de ses agens ; il crut le protestan- 
tisme abattu, et prononça la révocation de l'édit 
de Nantes. C'était là que les jésuites et M me de 
Maintenon avaient voulu le faire arri ver ; c'était là 
qu'ils étaient parvenus à l'amener par une route 
souillée de sang, d'atrocités et de perfidies. Après 
ce terrible décret , il ne resta plus aux protestans 
qu'à fuir une patrie qui les repoussait ou ne leur 
destinait que des bagnes et des échafauds. Les 
malheureux, où porteront-ils leurs pas? Sans 
doute chez les peuples qui professent la même reli- 
gion , si la persécution ne les suit pas au-delà de la 
frontière , pour leur faire refuser un asile. 

Pendant que l'Angleterre, le Danemarck et la 
Hollande accueillaient avec empressement les re- 
îigionnaires fugitifs, Genève où ils arrivaient en 
foule les repoussait sans pitié, par les conseils ou 
plutôt par les ordres du résident français. Ces. 
malheureux étaient loin de s'attendre à une pa- 
reille réception dans la métropole du calvinisme. 
C'était d'elle que leur étaient venues les lumières 
de la réformation; leurs ministres y avaient reçu 
l'instruction religieuse , et lorsque cette ville avait 
eu à lutter contre ses ennemis ou contre la misère 
des temps , n'avait-elle pas demandé et obtenu 
d'eux et de leur roi , des généraux , des soldats et 
des secours financiers? malgré ces puissantes con- 



462 HISTOIRE DE GEINEVE. (l686j 

sidérations , les Conseils, par une inconcevable 
faiblesse, résolurent à la fois de ne pas recevoir 
ces réfugiés et de chasser ceux qui étaient déjà 
arrivés. Ces fâcheuses mesures éloignèrent des 
murs de Genève une foule d'artistes, d'industriels 
et de savans dont le séjour eût été "profitable à la 
république; elles en éloignèrent aussi les malheu- 
reux habitans du pays de Gex ses anciens disci- 
ples et sujets , et ces Vaudois oubliés depuis plu- 
sieurs années dans les prisons du Piémont et de la 
Savoie. Une pareille soumission aux volontés de 
Louis XIV n'était approuvée ni par la population 
ni par les Suisses. Les Genevois éclairés disaient 
qu'on se rendait ainsi coupable d'ingratitude et 
de pusillanimité. Encore si cette différence eût 
assuré à la cité une alliance inébranlablement 
protectrice de la part du roi ; mais ce souverain 
ne s'empressait pas davantage de détourner les 
persécutions journalières dont Genève était l'ob- 
jet, et cette ville continuait à consacrer à ses for- 
tifications dix fois autant d'argent qu'il en eût 
fallu pour acquitter sa dette envers les religion- 
naires fugitifs. C'est en effet à cette époque qu'elle 
perdit les temples de Moéns , de Russin , etc. et ses 
anciens droits à la souveraineté surChalex, Thoiry 
et d'autres villages du pays de Gex, pendant que 
d'autre part elle s'épuisa en emprunts faits à ses 
propres habitans , hypothéquant imprudemment 



(1687) sixième Époque. 4^3 

sa prospérité future, à sa misère et à sa faiblesse 
présentes. On ne sait trop où se seraient arrêtées 
ces persécutions qui ne tendaient à rien moins 
qu'à réduire la souveraineté de Genève à l'étroite 
enceinte de ses murs, si la reprise des hostilités 
n'eût appelé la France sur le champ de bataille. 
Ami Le Fort dut à cette circonstance le succès de 
sa mission à Paris, où il avait été chargé de solli- 
citer le retrait de l'évocation faite par le Parlement 
de Dijon, d'un procès relatif aux dîmes du vil- 
lage de Moëns suscité aux Genevois par le chapitre 
d'Annecy 1 . 

Il était hors de doute que la condescendance de 
Louis XIV, après tant de sollicitations inutiles, ne 
fût le résultat de sa position. Peu de temps après 
la république eut lieu de se convaincre que les 
volontés du monarque ne souffraient aucune con- 
tradiction. Guillaume III, prince d'Orange, ré- 
cemment monté sur le trône de la Grande-Breta- 
gne, avait de tout temps témoigné de la bien- 
veillance aux Genevois, il voulut avoir un rési- 
dent parmi eux. Louis s'y opposa et l'on éluda la 
demande de Guillaume. Il la renouvela au mo- 

1 Pendant que Le Fort était à Paris pour cet objet, Michel Le 
Fort allait en Suisse engager les cantons à envoyer des de'pute's à 
Paris. Une ambassade fut en effet expédiée par eux ; mais elle ne 
put même pas parler à Louis XIV, ce qui engagea les membres 
qui en fesaient partie à refuser les rouleaux d'or et les médail- 
les qu'il était d'usage de donner aux envoyés étrangers, 



464 HISTOIRE DE GENEVE. O^O/)) 

ment où les armées françaises occupaient la Sa- 
voie, il envoya même un titulaire de cette charge, 
mais les Conseils refusèrent positivement de le 
recevoir , tant le voisinage des généraux de Louis 
XIV leur inspirait de craintes. Cependant les dé- 
fenses des Conseils n'empêchèrent pas que quel- 
ques réfugiés français ne parvinssent à rester et à 
s'établir dans la ville, où leur séjour allait donner 
le signal des discussions politiques , dont il est bon 
de signaler les véritables caractères. 

Depuis les disettes qui avaient affligé la cité , les 
attaques de la peste qui périodiquement avaient 
décimé la population , les guerres dont le premier 
résultat avait été d'anéantir le commerce, les Con- 
seils avaient successivement établi la Chambre de 
santé , la Chambre des blés, la Chambre des vins, 
la Chambre du commerce , la Chambre de la ré- 
forme , etc. , afin de prévenir le retour de ces di- 
vers fléaux. La présence des membres des Conseils 
dans chacune de ces Chambres, jointe aux incon- 
véniens ordinaires des directions publiques tou- 
jours fatales au commerce, amena un renchéris- 
sement général des denrées de première nécessité. 
Ceux qui fesaient partie de la Chambre des blés 
et de celle des vins , ne virent dans l'institution 
que le moyen d'établir le monopole à leur profit. 
Une foule de Français s'étant peu à peu fixés dans 
la ville, ils cherchèrent à se créer des ressources 



(1696) SIXIEME époque. 4^5 

par le commerce qu'ils connaissaient beaucoup 
mieux que les Genevois. Ils en exploitèrent donc 
toutes les branches que le monopole n'avait pas 
envahies. Les citoyens qui n'avaient pas plus de 
connaissances dans l'économie politique que dans 
le trafic , ne voyaient de remède que dans le sys- 
tème prohibitif. A les entendre , rien n'était plus 
injuste que l'établissement des Français, et l'on 
devait les chasser ou leur interdire le négoce. 
Toutefois une observation fort juste ressortait de 
leurs plaintes, car ils s'élevaient assez aigrement 
contre les privilèges dont le commerce des blés et 
des vins avait été frappés. La conséquence ra- 
tionnelle eût été de demander l'abolition de ceux 
qui existaient, plutôt que d'en demander de nou- 
veaux. Tels furent les motifs de la représentation 
présentée au procureur-général Grenus,, par deux 
cent quinze citoyens, le 28 octobre 1696. 

L'état des choses ne saurait mieux se peindre 
que par les termes mêmes de la représentation. 
Les citoyens y présentaient de fort énergiques ar- 
gumens en réponse à ceux des riches qui invo- 
quaient en faveur des réfugiés, les droits de l'hu- 
manité, ce Ils veulent, disaient-ils, exercer des 
« charités aux dépens d'autrui , vu qu'ils n'en 
« agissent en cette rencontre de la même manière, 
« et ni plus ni moins que ferait un homme qui , 
désireux de faire une aumône, prendrait adroi- 



466 HISTOIRE DE GENEVE. (^o/)) 

a tementpour cela de l'argent dans la poche de 
« ses amis , la sienne bien garnie , soigneusement 
«• resserrée. Comme tout le monde le sait, si le 
« plus honnête homme de tous les réfugiés fran- 
a çais venait à entreprendre de vendre tant seule- 
ce ment un setier de vin à pot^ ou à faire la moin- 
« dre chose qui allât contre les intérêts ou les re- 
« venus de quelques-uns des Seigneurs de cet état, 
(( il serait bientôt châtié d'une manière qui ferait 
« bien voir que leur intention est que ce soit seu- 
« lement les marchands et ouvriers qui fassent la 
« charité pour tout le public. C'est ce qui est clair 
« comme le jour, car toute la terre est témoin que 
a des réfugiés français , il n'y a eu aucun pas- 
ce teurs, avocats, médecins^ apothicaires ou de 
a certaines autres professions , à la réserve des 
te marchands et ouvriers, qui aient été reçus. » La 
représentation était appuyée d'une menace de re- 
cours aux voies de fait , dans le cas où elle ne se- 
rait pas prise en considération ; elle était en outre 
suivie d'une offre que fesaientles réclamans, d'in- 
demniser les réfugiés et de leur fournir les moyens 
de se rendre soit à Amsterdam , soit à Londres , 
soit en Danemarck , où on leur promettait de bril- 
lans avantages. On voit que le peuple conserve de 
la générosité dans ses égaremens ; c'était bien quel- 
que chose dans ce temps où les riches donnaient 
l'exemple de l'égoïsme. Le procureur-général re- 



(1697) SIXIÈME ÉPOQUE. 4^7 

fusa de recevoir l'original de la pièce, il en prit 
toutefois une copie qu'il ne manqua pas de com- 
muniquer secrètement aux Conseils. Les auteurs 
de mémoires attribuent cette conduite de Gre- 
nus au désir qu'il avait d'entrer au Sénat, il y fut 
admis en effet ; les suppliques des citoyens restè- 
rent sans réponse, et leurs griefs sans redresse- 
ment , seulement on restreignit autant que possible 
le négoce des étrangers. 

Bien loin d'avoir mis un terme aux réclama- 
tions des citoyens , les mesures que prenaient les 
Conseils, même relativement aux étrangers, étaient 
de nature à les aigrir; car le Sénat se réservait, 
dans les nouveaux règlemens du commerce, la 
faculté de refuser ou d'accorder à ceux qui n'étaient 
ni citoyens ni bourgeois l'autorisation de se livrer 
au négoce. Etrangers et nationaux se trouvaient 
par-là à la merci du Sénat. Le peuple n'avait qu'un 
seul moyen de faire entendre ses plaintes, celui 
des représentations ; une seule voie pour atteindre 
les magistrats opposés à ses intérêts, la destitution. 
Comme les représentations n'avaient obtenu au- 
cun résultat, on cherchait à se réunir pour en 
proposer de nouvelles , ou pour s'entendre sur les 
élections. Les Conseils cherchèrent à interdire ces 
| réunions, et dans ce but, ils tournèrent contre les 
citoyens une arme destinée jadis à agir au contraire 
dans un sens anti-aristocratique, les lois contre 



468 HISTOIRE DE GENEVE. O698) 

les brigues. En conséquence, il fut interdit de se 
concerter à l'avance sur les élections , de telle 
sorte que les membres du Conseil général arri- 
vaient à cette assemblée sans connaître le mérite 
des candidats proposés, qui toujours finissaient 
par être élus. Un pareil état de choses devenait in- 
tolérable, et excitait d'autant plus de réclama- 
tions, que la Chambre des blés n'apporta aucun 
remède à la disette prolongée qui affligea Genève 
à cette époque. Quelques membres des Conseils 
épousaient la querelle du peuple; ils lui conseil- 
laient de faire de plus instantes réclamations, 
qu'ils promettaient d'appuyer. Parmi les plus 
zélés se trouvait Jean-Antoine Gallatin, membre 
du Conseil des LX, et d'une des familles les 
plus anciennes du pays. Cette sorte de défec- 
tion le rendit odieux à l'aristocratie, qui la lui 
reprochait : aussi se promit-elle bien d'appesantir 
sur lui ses vengeances, sous le prétexte non justi- 
fié d'une conspiration , que les Conseils prétendi- 
rent prête à éclater. Ils le poursuivirent ainsi que 
Bartholone^ Chevaux, Arlaud et plusieurs autres. 
A la nouvelle de ce qui se tramait contre lui , 
Gallatin s'enfuit à Nvon, où les officiers bernois le 
firent arrêter et reconduire à Genève : c'était un 
service rendu aux sommités^de la république par 
les patriciens de Berne. Toutes les aristocraties se 
donnent la main. Les prétendus complices de Gai- 



(1704) 9IXIÈME ÉPOQUE. 4^9 

latin fttrént condamnas à des peiner, plus ou moins 
fortes; pour lui, il fut jeté dans un cachot, qui 
lui servit de tombe, après avoir recelé pendant 
vingt-ètrun ans le secret de ses douleurs, et celui 
de l'acharnement atroce de ses ennemis 

Cependant le moment arrivait où les abus du 
pouvoir des Conseils, en matière d ? impôts, de- 
venaient intolérables , où d'ailleurs le peuple, de 
plus en plus éclairé , cherchait dans les lois , plu- 
tôt que dans d'aventureuses conspirations ^ le 
moyen d'y mettre un terme. Depuis la dernière 
année du i7 me siècle, la Chambre des vins, deve- 
nue l'objet d'un trafic odieux , avait obtenu trois 
décrets du Sénat et des Deux-Cents , aux termes 
desquels il était interdit aux citoyens et bourgeois 
de vendre du vin au détail; le vin qu'ils récol- 
taient dans leurs propriétés étrangères , ne pouvait 
plus entrer comme vin bourgeois; enfin les vins 
étrangers étaient frappés d'un droit d'un écu par 
setier 2 : cette dernière taxe, imposée dans un mo- 
ment où la récolte était mauvaise sur le territoire 
genevois , excita d'unanimes réclamations. Les 
citoyens résolurent alors de porter au procureur 

■ Cette prétendue sédition devait e'clater le 26 octobre 1G98. 
Gallatin mourut en 1719, oublié même par ses parens et par ses 
amis. 

2 Les premiers arrêtés sont à la date des 1 1 septembre et G no- 
vembre 1699; le second du G mars 1702, et le troisième du 
1G septembre 1704 (registres des Conseils, Mémoires manuscrits). 
tom. ir. 3o 



/jyO HISTOIRE Dlî CEIVÈVE, ( ! 7°4) 

général Buisson des représentations d'autant plus 
sacrées , que celles-ci du moins n'attaquaient per- 
sonne , et ne demandaient que l'abolition d'un 
privilège établi au détriment de la généralité. 
Après quelque résistance, le procureur-général 
présenta la requête aux syndics; les Conseils se 
réunirent, et annulèrent le premier arrêté; les 
citoyens et leurs commissaires témoignèrent,, par 
des démarches suivies , mais modérées, qu'il leur 
fallait une justice plus entière; on cassa le second 
arrêté : ils ne furent pas satisfaits, et parlèrent un 
langage plus ferme encore, parce qu'ils voyaient 
assez clairement que le privilège se défendait pied- 
à-pied; cependant les Conseils, effrayés, annulè- 
rent le dernier décret., et tout rentra dans l'ordre; 
car le peuple, tout en exigeant impérieusement 
ce qu'on refusait à des requêtes plus timides, ne 
se fit pas révolutionnaire , et ne le devint que lors- 
que ses intérêts matériels , froissés dans des vues 
politiques, lui firent apercevoir de quelles entra- 
ves on avait chargé sa liberté. 



(l7<>4) SIXIEME EPOQUE. êfl\ 

\ X \ V\\ WWVWVWW \\\ \\V VU\\\VVV\IWW\ VX<\ W\ WV WWW VV\ V W 

CHAPITRE IV. 

Coup-d'œil sur la sixième époque. 

L'état de guerre , on le sait, est peu propre à 
favoriser le progrès. Il y a dans les dispositions 
d'un peuple qui se fait armée, une facilité incon- 
cevable à subir toutes les lois qu'il plaît au pou- 
voir de lui imposer. La liberté, qu'il défend cou- 
rageusement les armes à la main, est par lui 
presque oubliée quand il rentre épuisé des fatigues 
du cbamp de bataille; c'est le courage civique ab- 
sorbé par le courage militaire. Les ambitieux ne 
manquent jamais de saisir ces occasions pour s'é- 
lever ; individus , ils cherchent à se faire dicta- 
teurs; classes, elles s' aristocratisent. Lorsqu'en- 
suite la paix est rétablie, les abus du pouvoir se 
perpétuent, à moins que le peuple ne se montre ja- 
loux de recouvrer ses droits. Un dictateur., s'il a 
du génie , a plus de chances de succès pour con- 
server son absolutisme ; les classes prolongent 
plus long-temps la lutte, mais elles finissent près- 



47 2 HISTOIRE DE GENEVE. ^J 0 ^) 

que toujours par être vaincues. Ainsi s'expliquent 
les événemens qui se passèrent à Genève , de la 
mort de Calvin au commencement du dix-hui- 
tième siècle. 

Deux périodes divisent ces années , et en font 
deux époques qu'il fallait réunir, afin de faire res- 
sortir les caractères. Dans la première, se placent 
les guerres et les empiétemens du pouvoir; dans 
la seconde, les premiers troubles politiques pré- 
curseurs d'autres plus graves encore. Un grand 
épisode divise ces deux époques, c'est l'Escalade, 
qui décida de l'avenir de Genève^ de son indépen- 
dance et de sa liberté. Comme fait d'armes, cette 
glorieuse nuit mériterait une place honorable 
dans les fastes militaires de la république; comme 
événement politique, elle fut peut-être le bien- 
fait le plus signalé de la Providence envers les 
Genevois. Après sa défaite, le duc de Savoie hon- 
teux d une entreprise que la victoire seule pouvait 
justifier aux yeux des rois, descendit des hauteurs 
de son orgueil jusqu'aux conférences qui amenè- 
rent le traité de St. -Julien. Le courage des Gene- 
vois fut redoublé; les Suisses, les Français et les 
autres puissances amies conçurent pour eux une 
estime qui tenait presque de l'admiration. Voilà 
les effets les plus immédiats du fait d'armes. L'a- 
ristocratie , convaincue de trahison et de négligen- 
ce, vit désormais ses actes et sa conduite soumis à 



(1704) SIXIÈME ÉPOQUE. -j"^ 

l'examen du peuple. A dater de l'Escalade la dé- 
fiance des citoyens fut éveillée, et bien que l'aris- 
tocratie se crût en mesure de pouvoir tenter encore 
de faire faire de nouveaux progrès à son autorité, 
on devait la considérer comme en état de défen- 
sive, car à chaque pas elle devait être arrêtée par 
d'énergiques résistances. 

A qui connaît mal le caractère genevois, il peut 
apparaître comme celui que les historiens donnent 
aux Belges qu'ils traitent de brouillons et d'esprits 
inquiets, amis de continuels changemens. Cette 
idée serait fausse de tout point. Le Genevois est 
constant dans ses habitudes et dans ses affections. 
Le respect et l'amour pour ses magistrats étaient 
devenus pour lui une sorte de religion aux prati- 
ques de laquelle il manquait dans les momens de 
crise, pour y revenir immédiatement après. C'est 
principalement à cette cause que les Genevois du- 
rent la renaissance incessante des troubles poli- 
tiques, parce qu'ils ne profitaient jamais de leurs 
victoires sur l'aristocratie, et que celle-ci , toujours 
unie comme corps, réparait insensiblement ses 
échecs, et savait exploiter ses avantages. Cepen- 
dant les citoyens, avec un peu plus de prévoyance, 
auraient pu juger d'après l'obstination des magis- 
trats dans le maintien de leurs privilèges et des 
droits qu'ils usurpaient, quelles pouvaient être 
leurs secrètes prétentions. Oublier cette ambitieuse 



HISTOIRE DE GENEVE. ( l 7°4) 

opiniâtreté qui ne cédait qu'après avoir été vain- 
cue, c'était l'encourager, caries magistrats avaient 
l'air de faire grâce en enregistrant les victoires du 
peuple qui les comblait alors d'imprudentes bé- 
nédictions, et se précipitait dans les temples pour 
rendre grâce à l'Eternel d'avoir dissipé l'orage de 
la guerre civile , prêt à éclater sur la république. 

Qu'on jette un coup-d'œil rapide sur ce que Ge- 
nève devait à la fausse direction imprimée à sa po- 
litique par ses Conseils depuis 1 568 , et l'on restera 
convaincu que les plaintes et les murmures du 
peuple n'étaient pas sans fondement. On se rap- 
pelle le moment où la république pouvant s'allier 
aux cantons, préféra rester sous la protection des 
rois de France. Cette décision, prise sans l'assenti- 
ment du Conseil général-, amena comme consé- 
quence le traité de Sanci qui , lui-même , produi- 
sit la désastreuse guerre de i58q. L'influence fran- 
çaise, déjà trop puissante sous les rois précédens , 
devint presque souveraine pendant le règne de 
Louis XIV. Avec des Conseils indépendans, ou qui 
eussent daigné consulter le vœu populaire, jamais 
un résident français n'eût été reçu à Genève. À 
peine installé^ ce fonctionnaire, comme on l'a vu, 
prit le ton d'un gouverneur plutôt que d'un char- 
gé d'affaires. Ivre de la puissance de son maître , il 
se croyait autorisé à parler ce langage aux habi- 
tans d'une faible cité. Grâce à lui, l'Angleterre, 



(1704) SIXIÈME ÉPOQUE. 4 7 5 

la Hollande et les Suisses curent des relations 
moins intimes avec la république, et rien ne s y lit 
plus que de son aveu. La présence du résident ten- 
dit aussi à altérer les mœurs nationales par la con- 
tagion de l'exemple des mœurs françaises, enfin 
elle contribua à faire repousser du sein de la cité 
la plupart des réfugiés protestans, victimes de la 
révocation de l edit de Nantes. 

De plus en plus en butte aux assauts populaires, 
l'édifice aristocratique élevé sur la base de la con- 
centration des fonctions publiques dans quelques 
familles , menaçait ruine ; ses artisans cherchèrent 
à lui donner l'appui du résident français, appelé 
par sa position à le protéger, car représentant d'un 
roi absolu, il ne devait rationnellement favoriser 
que le pouvoir. Cette assistance étrangère resta 
long-temps cachée , mais insensiblement l'aristo- 
cratie se plaçait en-dehors du peuple , des sympa- 
thies duquel elle espérait pouvoir bientôt se pas- 
ser; d'une part le résident français, de l'autre le 
patriciennat bernois , lui garantissaient ses avan- 
tages; aussi se garda-t-elle bien de répondre aux 
nouvelles ouvertures des cantons qui sollicitaient 
Genève de se réunir à la ligue helvétique. 

Dans les affaires intérieures , l'aristocratie avait 
plus heureusement encore fondé son omnipotence. 
L'établissement des impôts lui avait fourni les 
moyens de tenir le peuple asservi par la chaîne d< 



HISTOIRK DE GEiNEVE. C 1 ? 0 ^) 

intérêts matériels; le corps des ministres avait été 
asservi, le Conseil des Deux-Cents ne donnait que 
de temps à autre et sans succès des signes de son 
existence politicpie ; les lois sur les brigues avaient 
été tournées contre le peuple \ afin de paralyser 
l'exercice de son droit électoral , le seul qui lui 
eût été laissé ; les travaux des fortifications occu- 
paient et ruinaient les citoyens, et ceux d'entre 
eux ou d'entre les autres membres des Conseils 
qui osaient élever la voix pour les avertir du dan- 
ger, encouraient des disgrâces , des persécutions, 
des échafauds. Tels furent à quelques années de 
distance , les Sarrazin, les Gallatin , les Chevaux, 
les Arlaud, les Bartholoni, toutefois avec des 
chances différentes, suivant rincert.it.ude ou la 
fermeté des citoyens dans la défense de leurs apô- 
tres. Il est bon de signaler ici l'acharnement de 
l'aristocratie centre les hommes qui sortaient de 
ses rangs pour arborer les couleurs populaires. 
Hier c'était l'auditeur Sarrazin dont la vie était 
menacée. Sa tête est près de tomber, une garnison 
soldée doit prêter main forte à l'exécution de l'ar- 
rêt prononcé contre lui. Le Conseil des Deux- 
Cents appelle le peuple à son aide , il siège à St.- 
Pierre, la question portée sur la place publique est 
bientôt résolue; l'aristocratie cède à la force, mais 
ses projets ne sont qu'ajournés. Aujourd'hui , pru- 
dente, elle ne se compromet plus par la publicité, 



(1704) si même Époque. 477 

Gallatin est saisi et secrètement enterré vivant dans 
un cachot , et ses prétendus complices sont bannis. 
Si, peu de temps après, elle est battue sur la ques- 
tion des impôts , déjà elle marque ses victimes , et 
demain nous la verrons laver son injure dans le 
sang des Lemaitre et des Fatio. 

D'autres lois fournissaient aux classes supé- 
rieures le moyen de s'enrichir aux dépens du peu- 
ple; c'étaient celles qui avaient fondé la Chambre 
des blés , celle des vins , celle du commerce , etc. ; 
car elles s'étaient ainsi rendues les dispensatrices 
des objets de consommation dont le prix augmen- 
tait ou baissait suivant l'exigence de leurs propres 
intérêts. Les familles aristocratiques possédaient 
de grandes propriétés, dont les denrées consti- 
tuaient à l'aide d'habiles prohibitions , d'immenses 
revenus payés par le consommateur. Si l'appré- 
ciation d'un droit politique échappe le plus sou- 
vent au peuple, ou ne l'éclairé qu'à force de temps 
et d'abus, il n'en est pas de même des intérêts ma- 
tériels. C'est pour cela que les Genevois s'élevè- 
rent plutôt contre les lois sur les vins que contre 
celle qu'il eût été le plus urgent de faire révoquer, 
la loi qui conférait aux Conseils inférieurs le droit 
d'établir les impôts. Us n'entrevoyaient pas que là 
était la racine du mal qu'il eût fallu arracher, sous 
peine de le voir renaître. La Chambre de la ré- 
forme, loin de suivre les traditions que lui avait 



47$ HISTOIRE DE GENEVE. ( l 7°4) 

léguées Calvin, n'était devenue qu'un instrument 
employé à trancher plus nettement la division des 
classes. Elle était sans pouvoir à l'égard des grands, 
sans modération à l'égard des petits. Les habits , 
la coiffure des classes inférieures étaient conti- 
nuellement l'objet de sa police. La justice des 
Conseils ne montrait pas une partialité moins 
scandaleuse , car lorsque d'un côté l'on voyait s'a- 
genouiller en chemise et la torche au poing au 
pied d'un arbre de la Treille, une fille du peuple, 
coupable d'avoir arraché un morceau d'écorce, le 
Sénat consignait sur ses registres qu'il fallait cou- 
vrir de l'impunité et du secret, les dilapidations 
commises dans les caisses de l'état par les frères 
Rocca. Faut-il ajouter à ces exemples la conduite 
du Sénat dans l'affaire des demoiselles Odemard , 
et plus récemment encore dans celle d'un citoyen 
nommé Vaudenet , qui fut jeté dans les prisons 
pour avoir osé reprocher à un conseiller la falsifi- 
cation de la minute d'un arrêt ! Les murmures du 
peuple firent rendre la liberté à Vaudenet, mais 
ceux qui l'avaient fait emprisonner ne furent pas 
même condamnés au plus léger dédommagement. 

Sous le rapport de l'industrie, Genève n'avait 
pas marché d'un pas aussi rapide que d'autres na- 
tions de l'Europe. Elle avait perdu un temps pré- 
cieux pendant les guerres qui l'occupèrent exclu- 
sivement de i58q à i6o5; les années de iS^S a 



(1704) SIXIÈME ÉPOQUE. 479 

1689 avaient à peine laissé le loisir de longer à la 
mise en pratique des nouveaux édils, et le dix- 
septième siècle s'était éeoulé en craintes chi- 
mériques , en négociations dispendieuses , en 
querelles théologiques et en dissentions civiles, 
désastreux prélude de celles qui allaient affli- 
ger le siècle suivant. Cependant l'horlogerie, 
la dorure et la bijouterie, établies vers la fin du 
seizième siècle, avaient pris un très-grand déve- 
loppement, qui sans doute eût été plus important 
encore, si à chaque difficulté qui s'élevait entre la 
France et la république, cette première puissance 
n'eût bloqué Genève dans un rayon de douanes 
qui interrompait toutes ses relations. D'autres 
branches de négoce déployaient une certaine acti- 
vité , toutefois Genève n'était pas encore revenue 
à ce brillant état commercial qui l'enrichissait 
avant la perte de ses foires, heureuse cependant 
d'avoir réussi dans une branche d'industrie qui 
devait lui assurer pour l'avenir des ressources in- 
calculables. 

L'esprit philosophique de notre âge ne s'était 
pas encore allié aux idées religieuses et le cours 
du siècle et demi que je viens de tracer, futsouvent 
signalé par des querelles théologiques, et par des 
supplices qui tenaient à la fois à l'ignorance fana- 
tique et à la barbarie païenne. Ces supplices étaient 
ceux qu'on infligeait aux sorcières et aux possé-^ 



48o HISTOIRE DE GENEVE. ( J 7°4) 

dées. Les femmes accusées d'avoir conclu un pacte 
infernal avec le diable , étaient interrogées et sou- 
mises à l'examen des matrones et des chirurgiens; la 
torture leur arrachait des aveux , et ces malheu- . 
reuses expiaient dans un bûcher les préjugés de 
leurs compatriotes et l'imprudence de quelques 
paroles, presque toujours dues à l'exaltation de 
leur imagination. Hâtons-nous d'ajouter que vers 
le milieu du dix-septième siècle les Conseils re- 
noncèrent à ces procédures ; ils revinrent même 
al égard des pasteurs, àdesidées plus conciliantes. 
L'ère de la tolérance religieuse commença avec le 
dix-huitième siècle, pendant lequel les esprits ten- 
dirent vers d'autres réformes. 

Presque tous les savans et les écrivains du sei- 
zième siècle n'avaient été que des théologiens^ des 
prédicateurs et des légistes ; dans le dix-septième 
vinrent les littérateurs , les hommes versés dans 
les sciences, et les artistes, dont les travaux de- 
vaient précéder ceux des écrivains philosophes. 
L'instruction publique conservait son ancien lus- 
tre et attirait à Genève des étrangers de distinc- 
tion , sans compter les princes et les riches étran- 
gers qui venaient avec plaisir y passer quelques 
années, pour s'y reposer des agitations politiques 
de leur patrie. Parmi les hommes qui se firent le 
plus remarquer dans les sciences et les lettres , if 
suffira de citer les la Faye , les Spanheim , les Tur- 



(1704) SIXIÈME ÉPOQUE. / { 8l 

quet de Mayerne, les de Candolle, les Diodati, les 
Godefroy , les Tronchin, les Mestrezat, les Turre- 
tin , les Pictet, les Leclerc , les Manget , les Bon- 
net, et d'autres encore dont la réputation se ré- 
pandit dans l'Europe entière. Michel Pioset avait 
écrit l'histoire de Genève après Bonnivard, Gau- 
tier l'écrivit après Boset , et certes son travail , 
fruit de travaux immenses, annonça d'énormes 
progrès dans la carrière de l'histoire. Son style 
est simple; son impartialité > remarquable, et le 
seul défaut qu'on puisse lui reprocher, c'est d'avoir 
voulu tout dire, et d'avoir ainsi rebuté ses lecteurs 
à venir par le nombre de ses volumes. Parmi les 
anciens auteurs , c'est à Gautier seul qu'on peut 
accorder le titre d'historien; on trouve même dans 
quelques passages de son livre , des pensées phi- 
losophiques bien avancées pour l'époque où il 
écrivait. 

Un autre genre d'auteurs se lança dans la car- 
rière de la polémique littéraire. Parmi ceux-là se 
montre au premier rang Jean Sarrazin^ qui fut 
chargé de répondre au Cavalier Savoisien, pu- 
blié par Buttet, et qui s'acquitta de cette mission, 
en fesant imprimer son Citadin Genevois. Ces deux 
ouvrages présentent à la fois de graves discussions 
sur les droits respectifs des ducs de Savoie et de la 
république , et des plaisanteries ironiques et gros- 
sières, qui outraient même les habitudes du temps. 



482 HISTOIRE DE GENEVE. C 1 ?^) 

Cependant Sarrazin passait pour un des beaux es- 
prits de Genève , et il devint l'écrivain officiel des 
Conseils, qui le chargeaient en toute occasion de 
répondre aux libelles dont ils étaient accablés , 
tant par les Savoyards que par les organes de 
l'opinion publique. Trop heureuse qu'il fût né dans 
ses rangs, l'aristocratie se l'attacha. Pour en ac- 
quérir la preuve , qu'on jette les yeux sur son 
Genevois jubilant , publié pour fêter le premier 
anniversaire de la réformation. 

Avec un pareil état des choses , que deviendra 
Genève? Un double avenir semble s'ouvrir de- 
vant elle : d'une part se présente facile , mais re- 
poussante , la route de la soumission à l'aristocra- 
tie et au protectorat étranger; de l'autre, lente, 
hérissée d'obstacles, mais sure et honorable, la 
carrière des résistances légales , froides et modé- 
rées. D'avance le peuple a désigné le sentier qu'il 
va fouler; tel il s'est montré quand il a disputé 
au Sénat la tête de Sarrazin , quand il a arraché 
au monopole le retrait des arrêtés sur les vins, tel 
il sera encore pendant cette longue suite d'années , 
où il se verra forcé de conquérir pied-à-pied des 
droits que sa confiance s'est laissé surprendre. 
A ces sublimes exemples de courage civique , sans 
fanatisme et sans esprit révolutionnaire, nous ver- 
rons l'aristocratie opposer celui du même entête- 
ment , que le clergé romain déployait pour corn- 



(1704) SIXIÈME ÉPOQUE. 4^ 

battre l'esprit d'examen et les idées réformatrices. 
Le catholicisme défendait ses abus , et la réforme 
religieuse s'accomplit, malgré le secours des ar- 
mées de l'empire, de la France et de l'Espagne. 
L'aristocratie genevoise veut défendre à tout prix 
le fruit de ses usurpations, et la réforme politique 
s'accomplira, bien que ses apôtres aient à lutter 
contre la diplomatie et les armes étrangères appe- 
lées à l'aide de ses ennemis, dont les prétentions 
ont déjà perdu toute nationalité, 



FIN DU SECOND VOLUME, 



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